Que signifie donc, répond Théagènes, cette belle harangue? M'appeler ton frère, est un trait d'une sagesse consommée, qui épargne à Thyamis les tourmens de la jalousie, et qui nous donne la facilité d'habiter ensemble sans crainte. Notre naissance en Ionie, la tempête dont nous avons été assaillis auprès de Délos, ne sont que des fictions imaginées pour déguiser la vérité; mais te montrer si facile aux propositions de Thyamis; mais lui promettre si expressément ta main, mais fixer le tems de ton union avec lui.... Je ne pouvois ni ne voulois concilier toutes ces choses. Je demandois à la terre de m'engloutir avant de voir mes travaux: et mes espérances se terminer ainsi.

Chariclée embrasse Théagènes, lui prodigue mille baisers, l'arrose de ses larmes: ô mon ami, lui dit-elle, que tes frayeurs ont de charmes pour moi! elles m'attestent que ton amour est à l'épreuve de tous les revers. Eh bien! mon cher Théagènes, sans les promesses que j'ai faites à Thyamis, nous ne goûterions pas la douceur de cet entretien. Une passion violente ne fait que s'enflammer par la résistance; au lieu que la souplesse et la condescendance en appaisent la première fougue, modèrent l'impétuosité des désirs, par les charmes qu'elles promettent dans l'avenir. Une promesse pour un amant fougueux est une faveur, et même une première jouissance, qui calme, par l'espoir, sa brûlante ardeur et lui assure la possession de l'objet qu'il aime. Convaincue de cette vérité, je me suis moi-même accordée à Thyamis; j'abandonne le reste aux dieux. La divinité qui protège notre amour depuis sa naissance, ne nous abandonnera pas. Le tems présente souvent bien des ressources et des moyens de salut dans des évènemens que toute la sagesse humaine n'eût jamais prévus: je n'en ai point vu d'autre pour nous. J'attends de l'obscur avenir des remèdes contre des maux inévitables pour le présent. O mon ami, nous avons à lutter contre nous-mêmes; il faut garder le plus grand silence, même devant Cnémon; il a le cœur bon: il est grec; mais il est dans les fers, et un prisonnier tâche, avant tout, de gagner les bonnes grâces de son maître. Il ne nous a pas encore prouvé son amitié et son attachement de manière à mériter notre confiance; et s'il venoit jamais à soupçonner la vérité, notre parti n'est pas équivoque. Le mensonge n'est pas criminel, quand il sert ceux qui l'emploient, sans nuire à ceux que l'on trompe.

Pendant que Chariclée instruisoit ainsi son amant de ce qu'ils avoient de mieux à faire, Cnémon accourt à pas précipités. Le trouble et l'agitation sont peints sur sa figure. Théagènes, dit-il, voilà les simples que je vous ai promis, appliquez-les sur vos blessures, le remède est infaillible. Il faut maintenant nous préparer à d'autres blessures, à un carnage égal à celui que vous avez vu. Théagènes le prie de s'expliquer.—Il n'est pas tems d'en dire davantage: les effets pourroient prévenir les paroles. Suivez-moi au plus tôt et que Chariclée accompagne vos pas. Il les mène tous deux vers Thyamis, qu'il trouve fourbissant son casque, aiguisant ses javelots. Jamais, lui dit-il, il ne fut plus à propos de préparer vos armes. Revêtez-vous-en au plus vite, et ordonnez à tous vos gens d'en faire autant. Jamais nous n'avons été assaillis par des ennemis aussi nombreux. Ils avancent, ils sont près de nous; je n'ai eu que le tems d'accourir à pas précipités, pour vous annoncer leur approche. J'ai prévenu tous ceux que j'ai rencontrés de se mettre sous les armes.

Thyamis, à ces mots, tresaille, demande où est Chariclée; il semble craindre pour Chariclée plus que pour lui-même: Cnémon la lui montre tremblante à l'entrée de sa tente. Hâte-toi, lui dit-il à l'oreille, de la conduire dans la caverne où sont ramassées toutes nos richesses: vas, mon ami; referme bien l'entrée, comme elle l'est ordinairement, et reviens promptement me rejoindre: je me charge de repousser les ennemis. Il ordonne en même-tems à son écuyer de lui amener une victime, pour offrir un sacrifice aux dieux, avant de commencer le combat.

Docile aux ordres de Thyamis, Cnémon conduit dans la caverne Chariclée, qui tourne sans cesse ses yeux noyés de larmes vers Théagènes, et l'y enferme. Cette caverne n'est point l'ouvrage de la nature, comme on en voit beaucoup creusées d'elles-mêmes à la surface et dans les entrailles de la terre. L'art des brigands n'avoit fait qu'imiter la nature: elle étoit destinée à recéler les fruits de leur brigandage: voici quelle étoit à-peu-près sa construction.

Une ouverture étroite et ténébreuse étoit pratiquée sous la porte d'un appartement secret, dont le seuil n'étoit lui-même qu'une porte, qui s'ouvroit et se fermoit sur cette ouverture, par laquelle on descendoit dans cette caverne; ensuite on trouvoit une infinité de sentiers tortueux, pratiqués au hasard; parmi ces sentiers étroits, qui conduisoient dans l'intérieur, les uns étoient isolés, les autres entrelacés comme des racines d'arbres: tous aboutissoient au centre de la caverne, à un espace vaste, éclairé de quelques foibles rayons de lumière, qui, partant de l'extrémité du lac, y pénétroient par un soupirail.

Cnémon conduit Chariclée jusques dans l'intérieur de cette caverne, dont il connoît tous les détours et l'y laisse, tâchant de lui inspirer du courage, lui promettant de venir la rejoindre vers le soir avec Théagènes, qu'il tiendra éloigné du champ de bataille, et dont il lui conservera les jours. Chariclée, comme frappée d'un coup mortel, ne lui répond rien; arrachée des bras de son amant, elle semble arrachée à la vie. Cnémon la quitte, pleurant la cruelle nécessité où il est d'être le ministre de ces ordres barbares, pleurant le sort de Chariclée, qu'il enterre presque vivante, de Chariclée, ce chef-d'œuvre de la nature, qu'il vient de livrer aux ténèbres de la nuit la plus profonde. Il ferme la caverne et va rejoindre Thyamis.

Ce chef des brigands, bouillant de courage, suivi de Théagènes, couvert d'une armure étincelante, exhorte au combat ceux de ses gens qui sont rassemblés autour de lui: debout au milieu d'eux, il leur parle ainsi:

Camarades, il n'est pas nécessaire, je crois, de vous exhorter par beaucoup de paroles, à combattre avec courage; des hommes dont la guerre est l'élément, n'ont pas besoin d'être aiguillonnés. D'ailleurs, l'attaque imprévue des ennemis ne me permet pas de vous faire un long discours. Ne pas repousser, les firmes à la main, un ennemi qui attaque à force ouverte, c'est manquer de courage. Vous savez qu'il ne s'agit point ici seulement de sauver vos femmes et vos enfans; ces motifs qui, plus d'une fois, ont suffi pour faire-triompher, sont ici trop foibles pour vous en entretenir, non plus que de tous les avantages que vous donnera la victoire. C'est pour notre existence, c'est pour la conservation de nos jours que nous allons combattre: jamais guerre contre des brigands ne se termina par composition; jamais on ne conclut de traité avec de pareils ennemis; nous n'avons que l'alternative de la victoire ou de la destruction. Animés par de si puissans motifs, la rage et le désespoir dans le cœur, précipitons-nous sur des ennemis dont nous n'avons aucun quartier à attendre. Ayant ainsi parlé, il cherche des yeux Thermutis, son écuyer, et l'appelle plusieurs fois par son nom. Ne le voyant point paroître, il éclate en menaces contre lui, et s'élance ensuite vers le rivage. Déjà le combat est commencé; déjà ceux qui habitoient l'extrémité du marais sont au pouvoir des ennemis, qui livrent aux flammes, à mesure qu'ils avancent, les barques et les cabanes de ceux qui tombent sous leurs coups, ou qui prennent la fuite. Le feu gagnant de proche en proche, dévore la forêt de roseaux qu'il rencontre: les yeux sont frappés de l'éclat, et l'ouie du sifflement horrible des flammes. La guerre déploie tout ce qu'elle a de plus effrayant et de plus terrible. Les brigands soutiennent le combat avec un courage déterminé; mais, surpris par un ennemi supérieur en forces, les uns sont immolés sur terre, les autres submergés avec leurs barques et leurs cabanes dans les eaux du lac. On entend un bruit confus; les cris de ceux qui combattent sur la terre et sur l'eau, se mêlent aux clameurs des vainqueurs et aux gémissemens des mourans. Les uns rougissent le lac de leur sang, les autres ont à se défendre contre les flots et contre les flammes.

Thyamis, à ce spectacle, se rappelle le songe dans lequel il a vu la déesse Isis, son temple éclaire d'une multitude de flambeaux, les autels couverts de victimes. Il en trouve l'explication dans tout ce qu'il voit, explication bien différente de la première. J'ai Chariclée, disoit-il, mais je ne la posséderai point; la guerre va me l'enlever: elle sera ensanglantée dans les combats de Mars et non dans ceux de l'Amour. Il reproche à la déesse de lavoir trompé. Il frémit de rage à la seule idée qui lui présente Chariclée dans les bras d'un autre. Il ordonne à ses gens de s'arrêter, de garder le poste qu'ils occupent, de se cacher autour de l'île, de fondre subitement sur les ennemis par les différens canaux. C'est-là, leur dit-il, le seul moyen de résister; c'est-là que se doivent borner tous vos efforts. Pour lui, sous prétexte d'aller chercher Thermutis, et d'offrir un sacrifice à ses dieux pénates, sans vouloir être accompagné de personne; furieux, hors de lui-même, il revient à sa tente.