L'opiniâtreté est un des principaux traits du caractère des barbares. Réduits au désespoir, ils ne balancent point à précipiter avec eux dans le tombeau tout ce qui leur est cher, soit pour l'arracher aux outrages de la captivité, soit dans l'espérance d'en jouir après la mort. Plein de ces idées, Thyamis, désespéré, enveloppé par les ennemis, comme dans un filet, tourmenté par le démon de l'amour et de la jalousie, s'élance vers la caverne, poussant des cris affreux et articulant quelque mots égyptiens. Il trouve à l'entrée une femme qui prononce des mots grecs. Au son de sa voix, il dirige ses pas vers elle; de la main gauche, il la saisit par les cheveux, de la droite lui plonge son épée dans le cœur. Elle tombe dans son sang, pousse de longs gémissemens et expire. Thyamis aussitôt s'élance hors de la caverne, bouche l'entrée, la couvre d'un peu de terre: va, dit-il, en pleurant, tels sont les présens de noce que tu auras de moi. Il va rejoindre aussitôt ses gens. Pressés de plus en plus par l'ennemi, ils ne songent plus qu'à s'échapper par la fuite. Cependant Thermutis arrive et lui amène une victime. Je viens, lui dit-il, en l'accablant des reproches les plus vifs, je viens d'en immoler une bien plus précieuse: en même-tems il monte dans une barque avec lui et un rameur; car ces barques, faites d'un seul morceau de bois grossièrement travaillé, ne peuvent porter plus de trois hommes. Théagènes, d'un autre côté avec Cnémon, monte dans une autre barque, et tous les brigands en font autant. A quelque distance de l'île, qu'ils avoient tournée plutôt qu'ils ne s'en étoient éloignés, ils s'arrêtent, rangent leurs barques sur une seule ligne, et paroissent déterminés à soutenir les efforts de l'ennemi. A son approche, effrayés du bruit seul des vagues, ils prennent la fuite. Quelques-uns même n'osent soutenir les premiers cris du combat, et se dispersent: Théagènes et Cnémon se retirent aussi, mais sans céder à la frayeur. Le seul Thyamis, rougissant également de fuir et de survivre à Chariclée, se précipite au milieu des ennemis. Déjà il en est aux mains, lorsque quelqu'un s'écrie: c'est lui, c'est Thyamis; gardez-vous de le tuer. A l'instant ils rangent leurs barques en forme de cercle et l'enveloppent. C'étoit un spectacle frappant de le voir, la lance à la main, se défendant, blessant les uns, tuant les autres, sans qu'aucun se servît de ses armes. Tous tâchent de le prendre vivant: il oppose à tous la résistance la plus opiniâtre. Enfin, pressé par le grand nombre, il est désarmé: il voit disparoître à ses côtés son écuyer. Après des prodiges de valeur, Thermutis, se croyant blessé mortellement, désespérant de sa vie, se précipite dans l'eau, s'éloigne à la nage hors de la portée des traits, gagne la terre avec beaucoup de peine, sans être poursuivi. Enfin les ennemis se rendent maîtres de la personne de Thyamis. Ils regardent la prise du chef comme une victoire complète. La perte d'un grand nombre de leurs camarades qu'il avoit immolés, les afflige bien moins, que la prise de Thyamis ne leur cause de plaisir. Plus attachés aux richesses qu'à la vie, comme tous les brigands, ils sacrifient, sans peine, les droits de l'amitié et du sang à leur cupidité.

Les vainqueurs étoient les mêmes qui, à l'embouchure du Nil, avoient fui à l'arrivée de Thyamis et de sa troupe: furieux de se voir arracher leur proie d'entre les mains, autant que s'ils eussent été dépouillés d'une propriété, ils avoient appelé leurs compagnons, tous les brigands répandus dans les villages circonvoisins, avoient excité leur avidité par l'appas du gain, et s'étoient mis à leur tête.

Voici pourquoi ils prirent Thyamis vivant: il avoit à Memphis un frère plus jeune que lui, nommé Pétosiris, qui, au mépris des lois, l'avoit dépouillé. par intrigue, de la dignité de grand-prêtre. Pétosiris apprenant que son frère s'étoit mis à la tête d'une troupe de brigands, craignant que, s'il en trouvoit l'occasion, il ne revint à Memphis, que le tems ne découvrît ses intrigues, s'apercevant qu'on le soupçonnoit d'avoir trempé ses mains dans le sang de son frère, qui avoit disparu, avoit fait publier dans les villages qu'habitoient ces brigands, qu'il donnerait une grande somme d'argent et beaucoup de troupeaux à ceux qui lui amèneroient Thyamis vivant. Animés par ces motifs, les brigands, même dans la plus grande ardeur du combat, n'avoient pas oublié les promesses de Pétosiris et n'avoient pas balancé à sacrifier un grand nombre des leurs, pour prendre Thyamis vivant, dès qu'ils l'avoient reconnu.

Thyamis prisonnier, conduit à terre, chargé de chaînes, gardé à vue par une partie des vainqueurs, leur reproche leur cruelle humanité; et invoque la mort pour briser ses fers: les autres, pendant ce tems-là, se répandent dans l'île, dans l'espoir d'y trouver le butin et les dépouilles qu'ils cherchoient: ils la parcourent toute entière, fouillent par-tout. Trompés dans leur espérance, ou ne trouvant que peu d'objets et de vil prix, oubliés tandis qu'on descendoit les plus précieux dans la caverne, ils mettent le feu à toutes les tentes. Craignant, aux approches de la nuit, d'être surpris par ceux qui étoient échappés du combat, ils vont rejoindre leurs camarades.

Fin du premier Livre.

[LIVRE SECOND]

SOMMAIRE.

Regrets de Théagènes. Cnémon le conduit à la caverne. Ce qu ils trouvent à l'entrée. Désespoir de Théagènes. Théagènes et Cnémon rejoignent Chariclée. Transports des deux amans. Thisbé s'enfuit d'Athènes avec Nausiclès. Lettre de Thisbé à Cnémon. Apparition de Thermutis. Cnémon, Théagènes et Chariclée délibèrent sur ce qu'ils ont à faire. Cnémon et Thermutis parlent. Mort de Thermutis. Cnémon rencontre un vieillard sur les bords du Nil. Histoire de Calasiris. Il quitte l'Egypte, se rend à Delphes. Histoire de Chariclès. La théorie des Ænéens arrive. Quel en est le chef.