Le feu dévastoit l'île des Bucoles: Cnémon et Théagènes ne s'apperçurent point pendant le jour de l'incendie: les rayons du soleil effaçoient entièrement l'éclat des flammes; mais lorsqu'il fut couché, lorsque les ténèbres furent répandues sur la surface de la terre, les flammes alors brillant de tout leur éclat, s'apperçurent de loin à la faveur des ombres de la nuit. Théagènes et Cnémon sortent du marais, et voient toute l'île en feu: à ce spectacle, Théagènes se frappe la tête, s'arrache les cheveux: c'est aujourd'hui, s'écrie-t-il, qu'il me faut renoncer à la vie: craintes, dangers, inquiétudes, espérances, amour, tout est fini, tout est perdu pour moi: c'en est fait de Chariclée et de moi. Ma lâcheté ne m'a servi de rien: en vain j'ai pris honteusement la fuite, pour me conserver à toi, ô ma chère Chariclée! Non, je ne te survivrai pas. Mort affreuse! ton amant n'a pas reçu ton dernier soupir. Hélas! tu as été la proie des flammes! Telles sont donc les torches funèbres qu'un dieu barbare a substituées aux flambeaux de l'Hyménée! Il ne reste plus rien de cette beauté; ton cadavre sans vie ne conserve plus rien de ces attraits séducteurs. Barbare destinée! fortune impitoyable! je n'ai pu, dans ces derniers momens, te presser contre mon sein, te dire le dernier adieu.
En même-tems il porte la main a son épée; mais Cnémon lui arrête le bras.—Qu'allez-vous faire, Théagènes? Pourquoi pleurer une personne qui est pleine de vie? Chariclée respire: ne vous livrez pas ainsi au désespoir.—Que dites-vous? suis-je aveugle? suis-je un enfant qu'on amuse avec des paroles? C'est mettre le comble à mes maux, que de me priver de la douceur de mourir. Cnémon lui jure que Chariclée est vivante, lui apprend tout ce qu'il a fait, l'ordre que lui a donné Thyamis, la caverne où il l'a renfermée; il ajoute que les détours et les sinuosités dont elle est coupée, ont empêché le feu de pénétrer jusqu'au fond. Ces paroles rendent la vie à Théagènes: il se hâte d'aborder dans l'île; il ne voit que Chariclée: il se représente cette caverne comme un lit nuptial, où l'amour va l'enivrer de plaisir. Il ne sait pas de quels cris de désespoir elle doit retentir auparavant.
Ils avancent avec ardeur; ils sont obligés de ramer et de conduire eux-mêmes leur barque: dès le commencement du combat, leur nocher, frappé des premiers cris des ennemis, comme d'un coup de foudre, étoit tombé dans les flots. Peu exercés à manier la rame et à concerter leurs mouvemens, ils ne peuvent diriger leur barque en droite ligne; un vent contraire vient encore les retarder dans leur course; mais l'ardeur supplée à l'expérience: ils abordent avec peine et couverts de sueur; ils volent vers les cabanes qu'ils trouvent réduites en cendres, et ne peuvent distinguer que la place qu'elles occupoient. La pierre qui ferme l'entrée de la caverne est entièrement à découvert: un vent violent soufflant sur ces cabanes, formées de roseaux et de joncs entrelacés, les avoit consumées en peu de tems. La flamme, en s'éteignant, n'avoit laissé qu'un monceau de cendres, dont une partie avoit été emportée par les tourbillons, et l'autre, presque consumée, laissoit un passage facile jusqu'à la caverne. Ils trouvent des torches à demi éteintes, allument le reste des roseaux, ouvrent la caverne et s'y précipitent. Cnémon marche devant: grands dieux! s'écrie-il, après avoir fait quelques pas, que vois-je? C'en est fait de nous, Chariclée n'est plus! Le flambeau lui échappe, tombe, s'éteint; il applique ses mains sur ses yeux, tombe à genoux, pleure, se lamente. Théagènes, comme poussé par une force irrésistible, se précipite sur ce corps sanglant étendu devant lui, le serre dans ses bras, le presse contre son sein. Cnémon le voyant abîmé dans la douleur, craint qu'il ne succombe sous le poids de ses maux, et n'attente à ses jours. Il lui dérobe son épée pendue à son côté, le quitte et va rallumer son flambeau. Cependant la caverne retentit des cris douloureux, ou plutôt des hurlemens du malheureux Théagènes.
Que je suis malheureux!... Oui, les dieux eux-mêmes me poursuivent. Quelle est donc l'impitoyable furie qui, non-contente de m'avoir arraché du sein de ma patrie, de m'avoir poursuivi sur terre et sur mer, de m'avoir livré plusieurs fois aux pirates et aux brigands, de m'avoir dépouillé de tout, s'acharne encore à me tourmenter? Un seul bien me restoit; il m'est enlevé! Chariclée, ma chère Chariclée n'est plus: elle a été immolée par les ennemis. C'est sa vertu, hélas! c'est son amour pour moi qui l'a perdue. Elle est morte sans avoir joui de sa beauté, sans que j'en aie joui moi-même. O mon amie! dis-moi le dernier adieu. Parle, s'il te reste encore quelque souffle de vie. Hélas! tu te tais: cette bouche divine, cette bouche qui ne prononçoit que des oracles, est condamnée à un éternel silence. Les ombres du trépas ont terni ce teint vermeil. L'impitoyable mort a saisi la prêtresse des dieux. Ils sont fermés pour toujours, ces yeux qui subjuguoient tous les cœurs. Non, j'en suis convaincu, il ne les a pas vus, le barbare qui t'a immolée. De quel nom t'appeler? mon épouse? l'hymen ne nous a pas encore unis; tu n'en as point encore goûté les plaisirs. Chariclée est le plus beau nom que je puisse te donner. O Chariclée! ton amant t'est fidèle: bientôt tu le verras. Je vais m'immoler moi-même à tes mânes; je vais leur faire des libations de mon sang. Cette caverne sera notre tombeau commun; elle nous unira au moins après notre mort, puisqu'un dieu jaloux de notre bonheur, ne nous a pas permis de nous unir pendant notre vie.
Il cherche en même-tems son épée pour s'en percer; mais ne la trouvant point: Cnémon, s'écrie-t-il, barbare Cnémon, tu me perds, tu trahis Chariclée; tu la prives encore une fois de la douce compagnie de son amant.
Pendant qu'il parle ainsi, le son d'une voix partie du fond de la caverne, appelant Théagènes, vient frapper ses oreilles. Théagènes l'entend sans se troubler: ô mon amie, dit-il, je te suis; ton ombre erre encore sur la terre; ton ame, chassée par violence de sa demeure, ne peut l'abandonner; privée de la sépulture, elle est rejetée de la compagnie des morts.
Cependant, Cnémon revient avec une torche. Cette même voix se fait encore entendre. Elle appelle Théagènes. Dieux! s'écrie Cnémon, n'est-ce pas la voix de Chariclée que j'entends? Théagènes, je la crois échappée au trépas. Cette voix, qui vient de frapper mon oreille, est partie de loin, du fond de la caverne, de l'endroit où je l'ai mise.—Ne cesseras-tu de me tromper?—Eh bien, si je vous trompe, je me trompe moi-même; mais voyons si ce cadavre est celui de Chariclée, En même-tems il le retourne et le considère attentivement: ô ciel! que vois-je! ce sont les traits de Thisbé. Il recule d'effroi ... reste immobile et comme frappé de stupeur. Théagènes commence à respirer; l'espoir renaît dans son ame: il appelle Cnémon, qui touchoit aux portes de la mort, et le prie de le conduire vers Chariclée.
Revenu à lui, Cnémon examine une seconde fois ce cadavre: c'étoit en effet celui de Thisbé; à côté d'elle étoit une épée qu'il reconnut à la poignée. Thyamis furieux, hors de lui, l'avoit laissée dans la plaie. Il voit un billet sortant du sein de Thisbé, et se met en devoir de le lire; mais Théagènes ne le lui permet pas: il le presse de rejoindre sa chère Chariclée, Voyons, dit-il, si quelque dieu ne se joue pas encore de mon amour; vous pourrez après lire ce billet. Ils prennent l'épée et le billet et dirigent leurs pas vers Chariclée. Elle s'étoit traînée sur les pieds et sur les mains vers l'endroit où elle avoit appercu de la lumière. Elle se précipite vers Théagènes, se jette à son col: ô Théagènes, dit-elle, je te serre dans mes bras!—O Chariclée, vis-tu encore? Enfin, ils tombent tous deux serrés, collés l'un contre l'autre, sans voix. Leur ame erre sur leurs lèvres. Plus d'une fois, une joie, un plaisir excessifs ont eu des suites funestes et ont brisé les liens de la vie. Ainsi ces deux amans, qui n'espéroient plus se revoir, faillirent expirer. Cnémon ayant découvert un filet d'eau courante, en puise dans ses deux mains, leur en arrose le visage, leur en fait respirer, et les rappelle à la vie.
Théagènes et Chariclée, se trouvant dans les bras l'un de l'autre, étendus par terre, se relèvent en rougissant, Chariclée sur-tout, de s'abandonner ainsi à leurs transports sous les yeux de Cnémon et le prient de leur pardonner leur délire. Cnémon sourit, console leur pudeur par ces paroles: votre délire est beau à mes yeux et aux yeux de tout homme qui a lutté contre l'amour, a senti le plaisir d'être vaincu, et sait que les défaites alors sont inévitables; mais il est d'autres choses, ô Théagènes! que je ne puis approuver. Je vous ai vu, et j'en ai rougi pour vous, je vous ai vu arroser de larmes honteuses une femme étrangère, inconnue, et cela, lorsque je vous assurois que l'objet de votre tendresse étoit plein de vie. O Cnémon! lui répond Théogènes, cessez de me calomnier auprès de Chariclée: c'étoit elle que je pleurois; c'étoit son corps que je croyois arroser de mes larmes. Mais enfin un Dieu bienfaisant m'a dessillé les yeux; il m'a montré mon erreur. Mais vous, osez-vous bien vanter votre courage! vos gémissemens n'ont-ils pas procédé les miens? A la vue du corps sanglant d'une femme étendue à vos pieds, avant de le reconnoître, vous, Athénien intrépide, armé de pied en cap, l'épée en main, vous avez pris la fuite, comme on voit au théâtre les acteurs fuir à l'aspect d'une Euménide. A ces mots, un sourire involontaire dérida un peu leur visage: les larmes coulèrent; mais c'étoient des larmes de douleur, arrachées par le sentiment de leurs maux.
Quelques momens après, Chariclée rappelant ses esprits: qu'elle est heureuse, dit-elle, celle que Théagènes a pleurée, à laquelle, comme le dit Cnémon, il a prodigué mille tendres baisers! Si vous ne me croyez pas jalouse, dites-moi, quelle est l'heureuse mortelle, qui a été baignée des pleurs de Théagènes; par quelle erreur vous avez prodigué à une inconnue des caresses qui s'adressoient à moi? Je vais vous surprendre, lui répond Théagènes; Cnémon assure que cette inconnue est Thisbé, cette athénienne qui jouoit de la cythare, des artifices de laquelle il a été victime ainsi que Démœnète. Comment, répliqua Chariclée toute étonnée, par quel enchantement auroit-elle été transportée du milieu de la Grèce à l'extrémité de l'Egypte? comment ne l'avons-nous pas vue en descendant ici? C'est ce que je ne saurois vous dire, répondit Cnémon: voici seulement ce que je puis vous apprendre à son sujet.