Lorsque Démœnète trahie eut terminé ses jours, mon père s'empressa d'instruire le peuple de cet évènement. Il fut absous à l'unanimité. Il travailla ensuite à obtenir mon rappel du peuple, il se préparait même déjà à s'embarquer pour venir me chercher. Thisbé, profitant du loisir que lui donnoit les affaires de son maître, se mêle dans les sociétés, où elle fait valoir ses charmes et ses talens. Un jour, par la légèreté de ses doigts et la douceur de ses accens, qu'elle avoit mariés au son de sa lyre, elle effaça Arsinoë, qui, ce jour-là, joua sans grâce et avec négligence, et bientôt elle s'attira, sans s'en appercevoir, toute la jalousie et toute la haine dont est susceptible le cœur d'une courtisanne. Cette haine devint encore plus violente, lorsqu'un riche marchand de Naucratie, nommé Nausiclès, eut donné sa tendresse à Thisbé, abandonnant Arsinoë, avec laquelle il vivoit auparavant, et dont il s'étoit dégoûté, parce qu'il lui avoit vu faire des contorsions, des grimaces hideuses en jouant de la flûte, et ses yeux étincelans sortir de leur orbite.[5] Enflammée de colère et de rage, Arsinoë va révéler aux parens de Démœnète toutes les intrigues de Thisbé contre sa maîtresse; leur dit tout ce qu'elle a appris de Thisbé elle-même pendant leurs liaisons: elle y ajoute tout ce que la malignité lui suggère. Les parens de Démœnète se réunissent contre mon père; ils engagent, à force d'argent, les orateurs les plus renommes à l'accuser. Ils crient que Démœnète a perdu la vie sans avoir été jugée, ni convaincue; ils publient que l'accusation intentée contre elle n'est qu'un voile qui couvre un assassinat; ils exigent que l'on montre l'adultère vivant ou mort, ou seulement que l'on dise son nom. Enfin, ils demandent Thisbé pour l'appliquer à la torture. Mon père la promit, mais il ne put la représenter. Thisbé l'avoit prévu, et, de concert avec le marchand, elle avoit pris la fuite. Le peuple indigné ne regarde pas mon père comme le meurtrier de son épouse: il l'avoit instruit de tout; mais il le juge complice de mon exil et des trames criminelles qui avoient coûté la vie à Démœnète. Il le bannit et confisque ses biens. Tels ont été les fruits de son second hymen. Thisbé a quitté Athènes et a subi ici, comme vous le voyez, la peine dûe à ses forfaits.
Tels sont les faits que j'ai appris d'Anticlès, avec lequel je suis passé en Egypte pour chercher Thisbé à Naucratie, la ramener à Athènes, dissiper les soupçons élevés contre mon père, le justifier et demander vengeance de tous les crimes de cette femme. Pris par les brigands pendant mes recherches, je me trouve aujourd'hui avec vous. Vous apprendrez dans la suite les causes de ma captivité, les circonstances qui l'ont accompagnée. Un Dieu seul, je crois, pourroit vous dire comment Thisbé est venue dans cette caverne, quelle main lui a ôté la vie. Lisons le billet que nous avons trouvé dans son sein; peut-être nous en apprendra-t-il davantage; en même-tems il ouvre le billet et lit ce qui suit:
Thisbé, ennemie et vengeresse, à Cnémon mon maître.
Je vous annonce une heureuse nouvelle; Démœnète n'est plus: c'est moi qui vous ai vengé. Si vous me permettez de me présenter devant vous, je vous raconterai les circonstances de sa mort. Depuis dix jours je suis dans cette île: j'ai été prise par un des brigands qui se dit l'écuyer du chef. Il me tient renfermée sans me permettre de me montrer, même à la porte de sa cabane; c'est par attachement pour moi, dit-il, qu'il en agit si rigoureusement; mais je soupçonne qu'il craint un ravisseur. Un Dieu sans doute a trompé sa vigilance: je vous ai vu passer; je vous ai reconnu et je vous envoie ce billet par une vieille femme, qui demeure avec moi, à laquelle j'ai recommandé de le remettre à ce beau Grec, l'ami du chef des brigands. Tirez-moi de leurs mains; prenez-moi pour vous servir. Quand je vous ai fait du mal, j'y ai été contrainte; mais quand je vous ai vengé, je n'ai suivi que les mouvemens de mon cœur. Si votre ressentiment est inflexible, usez envers moi de toute votre rigueur. Je ne désire que d'être auprès de vous, dusse-je y trouver la mort. Il vaut mieux mourir de votre main et obtenir les honneurs de la sépulture, que de vivre dans un état plus affreux que la mort. La tendresse d'un barbare m'est plus odieuse que la haine d'un Athénien. Tel étoit le contenu du billet.
O Thisbé! ajouta Cnémon, vous avez bien mérité votre sort: vous nous apprenez vous-même vos malheurs; c'est sur votre sein, percé d'un coup d'épée, que nous trouvons l'histoire de votre fin. C'est ainsi qu'une furie vengeresse, attachée à vos côtés, n'a cessé de vous poursuivre, qu'en donnant en Egypte le spectacle de votre supplice à la première victime de votre scélératesse. Que méditiez-vous, que machiniez-vous contre moi, par cette lettre, quand la vengeance divine, s'appesantissant sur votre tête, a coupé le fil de vos projets? Votre trépas même ne me rassure pas encore contre vous. Je crains bien que la mort de Démœnète ne soit encore qu'une imposture, que l'on ne m'ait trompé par une fausse nouvelle. Peut-être veniez-vous à travers les flots nous jouer, sur le théâtre de l'Egypte, quelque nouvelle pièce semblable à celle que vous avez jouée sur le théâtre d'Athènes.
Quoi! dit Théagènes, votre courage ne se démentira pas: des ombres, des chimères vous effraient? Je suis étranger aux intrigues de Thisbé: elle ne m'a point fasciné les yeux; vous pouvez m'en croire; Thisbé est réellement morte; elle n'est plus redoutable pour vous; mais à qui avez-vous obligation de sa mort? Comment se trouvoit-elle ici? C'est ce qui m'embarrasse et m'étonne.—Je suis dans la même ignorance que vous. Mais le meurtrier de Thisbé est Thyamis, s'il faut en croire l'épée que nous avons trouvée près d'elle; à cet aigle d'ivoire que vous voyez à la poignée, je la reconnois pour l'épée de Thyamis.—Savez-vous comment, dans quel moment, pour quelle raison Thyamis lui a ôté la vie?—Comment en serois-je instruit? Cette caverne ne m'a pas donné le don de deviner, comme le sanctuaire de Pytho, ou l'antre de Trophonius le communiquent, dit-on, à ceux qui y pénètrent. Ces mots réveillèrent les douleurs de Chariclée et de Théagènes. O Pytho! ô Delphes! s'écrièrent-ils en pleurant. Cnémon, étonné, ne pouvoit s'imaginer la cause de l'impression que faisoit sur leur ame le nom de Pitho. Telle étoit la situation de Cnémon, de Théagènes et de Chariclée.
Cependant Thermutis, l'écuyer de Thyamis, blessé dans le combat, avoit gagné la terre à la nage. Lorsque la nuit fut arrivée, il trouva, au milieu des débris, qui couvroient le lac, une baraque, voguant ça et là, au gré des flots. Il y monte, aborde dans l'île et court vers Thisbé. Il y avoit quelques jours que, placé en embuscade dans un chemin étroit, au pied d'une montagne, il l'avoit enlevée à Nausiclès, qu'elle accompagnoit. Pendant le tumulte inséparable d'une attaque soudaine, Thyamis l'avoit envoyé chercher une victime; pour mettre Thisbé hors de danger et la conservera son amour, il l'avoit conduite secrètement dans la caverne. Dans le trouble et l'empressement où il étoit, il l'avoit laissée à l'entrée. Effrayée des ténèbres qui l'environnoient, ne connoissant pas les détours qui conduisoient dans l'intérieur, Thisbé étoit restée au lieu où Thermutis l'avoit laissée. C'est là que Thyamis l'avoit percée de son épée, croyant percer Chariclée.
Thermutis, échappé du combat, retourne auprès de Thisbé. A peine est-il dans l'île, qu'il court aux cabanes; mais il ne trouve qu'un monceau de cendres. Il a bien de la peine à découvrir la pierre qui ferme l'entrée de la caverne. Il rallume quelques roseaux qu'il trouve fumans encore et s'élance dans la caverne. Il appelle Thisbé par son nom: c'est le seul mot grec qu'il sut prononcer. Il la voit étendue et sans vie. Il reste long-tems immobile et comme pétrifié. Enfin il entend un bruit sourd, une espèce de bourdonnement partant du fond de la caverne: c'étoient Cnémon et Théagènes qui s'entretenoient ensemble. Il les croit aussitôt les meurtriers de sa chère Thisbé; mais il ne sait quel parti prendre. Son amour trompé redouble sa colère et sa fureur, dont les accès sont si violens dans les brigands et les barbares. Il veut venger sur eux la mort de Thisbé, dont il les accuse; mais il est sans armes, sans épée, et obligé d'imposer silence à son ressentiment. Il croit ne pas devoir d'abord se déclarer leur ennemi, bien résolu de ne pas les ménager, aussitôt qu'il pourra se venger. Il aborde Théagènes, portant autour de lui des regards effrayans et terribles. Son extérieur annonce les sinistres projets qu'il médite.
A l'apparition imprévue d'un homme nud, liesse, altéré de sang, Chariclée se retire dans le fond de la caverne; sa pudeur, encore plus que son ame, est alarmée d'un tel spectacle. Cnémon reconnoît Thermutis qu'il ne croyoit plus revoir. Il craint qu'il ne se porte à quelque violence, et il recule à petits pas. Plus irrité qu'intimidé, Théagènes saisit son épée, menace de le percer s'il ose entreprendre quelque chose. Arrête, dit-il, ou tu es mort. Déjà je t'aurois percé, si je ne t'avois reconnu, quoique avec peine et si j'eusse pénétré tes intentions. Thermutis tombe à ses pieds, implore sa clémence. Le péril, bien plus que son caractère, le force à cette démarche humiliante: il invoque le secours de Cnémon. Sauvez, lui dit-il, la vie à un homme dont vous n'eûtes jamais à vous plaindre, que vous avez jusqu'ici regardé comme un de vos amis. Je ne viens moi-même que me rejoindre à des amis. Attendri par ces paroles, Cnémon s'approche, le relève, comme il tient embrassés les genoux de Théagènes et lui demande où est Thyamis.
Thermutis lui raconte que Thyamis, dans le combat, s'est précipité au milieu des ennemis avec un courage déterminé, sans épargner sa vie ni la leur, tuant tout ce qui se trouvoit à la portée de ses coups; qu'un ordre, intimé à tous de ne pas le tuer, a sauvé ses jours; mais qu'il ne sait quel est son sort: moi-même, ajoute-t-il, couvert de blessures, j'ai gagné la terre à la nage. En ce moment, je reviens chercher Thisbé dans cette caverne.—Pourquoi vous intéressez-vous à Thisbé? d'où la connoissez-vous?—Je lai enlevée à des marchands. Je l'aimois éperduement. Je l'ai tenue cachée pendant tout le tems qu'elle a été en mon pouvoir. A l'arrivée des ennemis je l'ai conduite ici. Je la trouve étendue sans vie. Je ne sais qui l'a immolée. Je voudrois connoître son meurtrier, pour savoir la cause de sa mort. Son meurtrier est Thyamis, répond Cnémon avec vivacité, pour dissiper les soupçons de Thermutis, et il lui donne pour preuve l'épée trouvée auprès du cadavre de Thisbé. A la vue de cette épée, encore fumante du sang de son amante, Thermutis la reconnoît pour celle de son maître. Il gémit, il soupire, il garde un morne silence; un nuage épais se répand sur ses yeux. Il retourne à l'entrée de la caverne. Arrivé auprès du cadavre de Thisbé, il pose sa tête sur son sein. O Thisbé! s'écrie-t-il à plusieurs reprises. La douleur ne lui permet pas d'en dire davantage. Enfin il tombe en défaillance, et le sommeil s'empare de lui.