Cependant Théagènes, Chariclée et Cnémon sont absorbés dans de profondes réflexions. Toutes les traverses qu'ils ont éprouvées, viennent se présenter en foule à leur esprit. Les maux sans nombre qu'ils ont soufferts, les circonstances difficiles dans lesquelles ils se trouvent, enveloppent leur ame de ténèbres épaisses. Ils se regardent l'un l'autre; chacun attend que l'un d'eux prenne la parole: trompés dans leur attente, ils baissent la tête, la relèvent, poussent de longs soupirs et soulagent ainsi leur douleur. Enfin Cnémon se couche par terre. Théagènes s'appuie contre un rocher. Chariclée se laisse tomber sur lui. C'est envain qu'ils repoussent le sommeil, qui s'appesantit sur leurs paupières. C'est envain qu'ils veulent décider le parti qu'ils prendront. Leur ame affaissée, leurs forces épuisées les contraignent de céder à la loi de la nature. L'excès même de leurs souffrances les force de se livrer au sommeil. Leur esprit, leur corps également fatigués et abattus, ont également besoin de repos.
A peine ont-ils fermé les paupières, à peine un doux sommeil s'est-il emparé d'eux, qu'un songe se présente à l'esprit de Chariclée. Un homme dont la chevelure est en désordre, le regard farouche, les mains teintes de sang, s'approche d'elle sans bruit, tire une épée et lui arrache l'œil droit. Elle s'écrie aussitôt qu'on lui arrache l'œil. A sa voix, Théagènes s'éveille et ressent la même douleur que son amante, comme s'il avoit eu le même songe. Cependant Chariclée portant la main à sa figure, la passe sur la partie blessée, cherche partout, et voyant que ce n'est qu'un songe: c'est un songe, dit-elle, mon cher Théagènes; calme tes inquiétudes: je ne suis pas blessée. Ces paroles tranquillisent son amant. O ma chère Chariclée, dit-il, conserve tes yeux, dont l'éclat égale celui des rayons du soleil. De quelle terreur as-tu été frappée?—Pendant que je dormois appuyée sur toi, un barbare, un furieux, sans redouter ton courage indomptable, s'est élancé sur moi l'épée à la main, et j'ai cru qu'il m'avoit arraché un œil. Plût aux dieux, ô Théagènes, que ce ne fut pas un vain songe, sans réalité!—Que dis-tu? pourquoi de pareils vœux?—-J'aime mieux perdre un œil que d'être toujours inquiète à ton sujet. Je crains bien que ce songe ne te regarde, toi qui es mon œil, ma vie, mon tout. Arrêtez, s'écrie Cnémon, qui, réveillé par les cris de Chariclée, entendoit leur entretien. Je crois pouvoir donner au songe de Chariclée une autre explication. Les auteurs de vos jours vivent-ils encore?—Ils vivent; et s'ils étoient....—Eh bien! croyez que votre père ne vit plus; et voici mes motifs pour le croire. Nous nous reconnoissons redevables de la vie et de la jouissance de la lumière à ceux qui nous ont mis au monde: c'est par les yeux, que nous voyons, que nous distinguons les objets: dans votre songe ils sont l'emblème de votre père et de votre mère.—C'est un malheur que vous m'annoncez. Puissiez-vous cependant conjecturer mieux que moi! puisse votre oracle être accompli, et puissé-je être dans l'erreur!—L'événement vous démontrera la vérité de ma prédiction. Mais, continua Cnémon, n'est-ce pas rêver en effet, que de ne nous occuper que de songes, au lieu de profiter d'un moment si favorable pour réfléchir sur notre situation, pendant que cet Egyptien (il parloit de Thermutis) éloigné, pleure la perte de son amante? Cnémon, reprend Théagènes, puisqu'un Dieu a lié votre destinée à la nôtre, puisque vous partagez nos malheurs, donnez le premier votre avis. Vous connoissez les lieux, vous entendez la langue du pays. Accablés de plus de maux que vous, nous sommes moins en état de discerner le meilleur parti. Après quelques instans de silence, Cnémon parla ainsi:
Nous ne savons qui de nous est le plus malheureux; la fortune ne m'a pas épargné. Mais puisque vous voulez que, comme le plus âgé, je donne le premier mon avis, je vais vous satisfaire. Cette île, comme vous le voyez, est abandonnée; nous en sommes les seuls habitans: il y a beaucoup d'or, d'argent et d'étoffes. Dans cette caverne sont déposées les richesses, que Thyamis et ses gens ont enlevées à vous et à beaucoup d'autres; mais elle est dépourvue de tout ce qui est nécessaire à la vie. Si nous y restons, nous risquons d'y mourir de faim, ou d'y voir revenir les ennemis qui l'ont déjà désolée, ou même les anciens habitans. Ils connoissent l'endroit où sont recélées ces richesses. La cupidité pourroit les rassembler et les ramener ici. Nous ne pourrions alors éviter la mort; et ce seroit en être traité avec humanité que de n'en recevoir que des outrages. Les Bucoles, gens sans foi et sans aveu, sont encore plus à craindre, maintenant qu'ils n'ont point de chef pour mettre un frein à la violence et à la férocité de leur caractère. Il faut donc abandonner cette île: c'est un filet, une prison dont il faut nous échapper; mais il faut envoyer devant Thermutis, sous prétexte d'aller à la découverte, et de s'informer de ce qu'est devenu Thyamis. Nous délibérerons ensuite plus à notre aise; nous exécuterons plus facilement ce que nous aurons résolu. Oui, il faut éloigner un homme d'un naturel féroce, sur lequel nous ne pouvons compter, qui voit toujours en nous les meurtriers de Thisbé, qui ne cesseroit de chercher l'occasion d'attenter à notre vie, et la saisiroit avec joie, quand elle se présenteroit.
L'avis de Cnémon est approuvé de Théagènes et de Chariclée, et ils se disposent à le suivre. S'appercevant qu'il est jour, ils remontent à l'entrée de la caverne, réveillent Thermutis, plongé dans un profond sommeil, lui font part de leur résolution; mais ils ne lui disent que ce qu'il est nécessaire qu'il sache. Cet homme léger et sans réflexion adopte leur avis. Ils commencent par creuser une fosse, y déposent le corps de Thisbé, ramassent, pour le couvrir, la cendre qui restoit des tentes embrasées, et lui rendent, comme ils peuvent, les devoirs funèbres. Au lieu de sacrifices et de libations, ils arrosent son tombeau de larmes. Ils font partir Thermutis comme ils en sont convenus. A peine a-t-il fait quelques pas, que revenant il déclare qu'il n'ira point seul, qu'il ne s'engagera point seul dans une démarche si périlleuse, et il demande que Cnémon l'accompagne.
Théagènes voyant Cnémon saisi de frayeur à la demande de l'Egyptien (car Cnémon, en expliquant les paroles de Thermutis, ne déguisoit pas la crainte où il étoit:) quoi donc! dit-il, Cnémon, si hardi dans le conseil, ne seroit qu'un lâche dans l'exécution! Vous me confirmez bien en ce moment dans l'opinion douteuse où j'étois depuis long-tems sur votre courage. Rappelez donc votre valeur et prenez des sentimens dignes d'un homme. Il faut vous rendre à sa demande et l'accompagner la première journée, pour ne pas lui laisser soupçonner le dessein où vous êtes de l'abandonner. Armé de pied en cap, une épée au côté, qu'avez-vous à craindre d'un homme sans armes? Vous pourrez, à la première occasion favorable qui se présentera, l'abandonner sans qu'il s'en apperçoive, et venir nous rejoindre dans un endroit dont nous allons convenir. Choisissons pour rendez-vous un bourg voisin, habité par des hommes d'un naturel doux et facile.
Cnémon goûte l'avis de Théagènes: il lui indique un bourg appelé Chemmis, riche, peuplé, situé vers les bords du Nil, sur une éminence, servant de barrière contre les brigands de Bucolie, dont il étoit à-peu-près éloigné de cent stades, (un peu moins de quatre lieues) du côté du midi. Nous y arriverons avec peine, dit Théagènes. Chariclée n'est pas habituée à faire de si longs voyages; cependant nous nous y rendrons déguisés en mendians réduits à la plus extrême indigence. Et déjà vous n'êtes pas mal défigurés, reprit Cnémon, et Chariclée sur-tout, depuis qu'elle a perdu un œil: sous un pareil extérieur, vous paroîtrez, je crois, moins demander des morceaux de pain, que des trépieds et des vases.[6] Ces mots furent suivis d'un sourire forcé et seulement marqué du bout des lèvres. Ils s'engagent en même-tems, par serment, à ne point s'abandonner, prennent les dieux à témoins de la parole qu'ils se donnent, et se séparent.
Au lever du soleil, Cnémon et Thermutis passent le lac, traversent une forêt profonde, dont ils ont beaucoup de peine à sortir. Thermutis marche devant; ainsi l'a demandé Cnémon, sous prétexte qu'il le guidera dans un pays dont il doit connoître beaucoup mieux les difficultés; mais il ne veut, en effet, que se garantir de Thermutis et se ménager en même-tems les moyens de prendre la fuite. Avancés dans le pays, ils rencontrent des troupeaux, dont les gardiens disparurent et s'ensevelirent dans la profondeur de la forêt, lorsqu'ils les apperçurent. Les deux voyageurs prennent un des plus beaux béliers, le tuent, le font griller sur des charbons allumés par les bergers eux-mêmes, et en dévorent la viande: leur faim impatiente n'attend pas qu'elle soit cuite. Semblables à des loups affamés, ils mangent les morceaux à peine amollis au feu, à mesure qu'il les coupent: le sang jaillit sous leurs dents et coule le long de leurs joues. Après s'être bien remplis de viande et de lait, ils continuent leur route.
La nuit approchoit:[7] Cnémon et Thermutis gagnent le haut d'une colline, au pied de laquelle Thermutis disoit être un village où il conjecturoit que Thyamis étoit détenu dans les fers, ou avoit été mis à mort: Cnémon se plaint d'être incommodé de la quantité de viande qu'il a prise, feint une dyssenterie violente occasionnée par le fait qu'il a bu en même-tems, engage Thermutis à continuer sa route et lui promet de le rejoindre. Il emploie le même artifice jusqu'à trois fois, se plaint à l'Egyptien qu'il a beaucoup de peine à l'atteindre, et finit par le faire croire à son indisposition. Après l'avoir accoutumé à ce manège, il s'arrête enfin pour la dernière fois, se précipite avec toute la vitesse possible à travers les buissons les plus épais de la montagne et disparoît. Arrivé à la cîme, Thermutis se repose appuyé sur un rocher, attendant la nuit, pendant laquelle il étoit convenu avec Cnémon de descendre dans le village, et de s'informer du sort de Thyamis. Il regarde s'il ne le voit point venir; il médite en même-tems des projets de vengeance contre lui. Il le soupçonnoit toujours d être le meurtrier de Thisbé, et ne cherchoit qu'à l'immoler à son ressentiment. Non content de la mort de Cnémon; sa fureur vouloit encore étendre ses coups jusqu'à Théagènes. Ne voyant point paroître Cnémon, et la nuit devenant plus obscure, il s'abandonne au sommeil, qui fut pour lui le sommeil éternel de la mort. Piqué par un aspic, tel étoit sans doute l'ordre des destins, il termina ses jours d'une manière digne de la férocité de son caractère.
Cnémon, après avoir quitté Thermutis, continua de courir jusqu'à ce que la nuit fût arrivée et l'obligeât de s'arrêter. Il se blottit contre terre à l'endroit où les ténèbres le surprirent, ramasse le plus de feuilles qu'il peut et s'en couvre; mais le sommeil fuit loin de ses paupières; son ame est en proie aux plus violentes agitations. Le moindre bruit, le souffle du vent, le mouvement d'une feuille, tout est pour lui Thermutis. Le sommeil vient-il assoupir ses sens, il croit fuir encore, regarde sans cesse derrière lui, voit Thermutis, qui ne pensoit guère à le poursuivre. Il appelle, il repousse ensuite le sommeil, qui lui présente des objets plus effrayans que la réalité. La nuit même lui paroît plus longue que les autres nuits, et redouble encore ses frayeurs.
Enfin le retour de la lumière rend le calme et la joie à son esprit. Il diminue d'abord la longueur de ses cheveux. Il se dépouille de tout ce qui pouvoit lui donner quelque ressemblance avec les brigands. Entre autres moyens qu'ils emploient pour inspirer la terreur, ils rabattent une partie de leurs cheveux sur leur front, et laissent flotter l'autre sur leurs épaules, persuadés que la chevelure, qui relève la beauté d'un amant, donne aussi aux brigands un air terrible. Cnémon retranche donc de sa chevelure ce qui le rendoit semblable aux Bucoles, et il se hâte de se rendre à Chemmis, comme il en étoit convenu avec Théagènes.