Déjà il approchoit du Nil et se disposoit à le passer pour gagner ce village, lorsqu'il voit errer ça et là, à grands pas, sur les bords du fleuve, un vieillard qui semble s'entretenir avec les flots et leur communiquer de tristes réflexions. Sa chevelure, blanche comme la neige, descend le long de ses épaules, à la manière des prêtres. Une barbe épaisse et vénérable ombrage son menton; sa robe et le reste de son costume ressemble à celui des Grecs. Cnémon s'arrête quelques instans: livré tout entier à ses méditations, l'esprit attaché au seul objet qui l'occupe, le vieillard passe et repasse devant lui sans l'appercevoir. Cnémon se présente à sa rencontre: Que la joie soit dans votre cœur, dit-il! De la joie? répond le vieillard, il n'en est plus pour moi; la fortune lui a fermé pour jamais rentrée de mon ame. Vous êtes étranger, reprend Cnémon, vous êtes Grec?—Non, je ne suis point grec, ni étranger. L'Egypte est ma patrie.—Pourquoi donc portez-vous l'habit grec?—Si vous me voyez revêtu de cette robe magnifique. ce sont mes malheurs qui en sont cause.[8] Cnémon, étonné de voir ainsi un homme tirer sa parure de ses malheurs mêmes, le prie de les lui raconter. Mes malheurs, dit le vieillard; les Troyens n'en souffrirent pas plus, et ils égalent la multitude des abeilles qui sont dans une ruche: c'est un récit qui vous fatigueroit.[9] Mais vous, jeune étranger, où allez-vous? d'où venez-vous? Comment! un grec en Egypte!—Votre question me surprend. Je vous ai prié de me raconter vos malheurs; vous ne m'avez encore rien appris de ce qui vous touche, et vous voulez que je vous parle de moi!—Non, je ne veux point vous insulter, votre extérieur m'annonce un grec que la fortune a contraint de se déguiser. Vous souhaitez ardemment connoître mes aventures; vous serez satisfait: j'ai moi-même un tel désir de les raconter, que si vous ne vous fussiez présenté, je les aurois racontées, comme on dit, à ces roseaux. Quittons les bords du fleuve; le soleil du midi y darde ses rayons enflammés: ce lieu n'est point un théâtre propre à un récit aussi long. Allons au village que vous voyez devant vous, si une affaire plus pressante ne vous appelle point ailleurs. Je vous y donnerai l'hospitalité, non chez moi, mais dans la maison d'un mortel vertueux, qui m'a reçu dans mes malheurs et qui m'a donné un asyle chez lui. Là, je satisferai votre curiosité, là aussi vous m'apprendrez ce qui vous est arrivé. Je le veux bien, dit Cnémon; je vais moi-même dans ce village, je dois y attendre quelques-uns de mes amis.

Ils entrent tous deux dans une barque (plusieurs étoient attachées au rivage, toujours prêtes à recevoir les passagers pour un léger salaire,) et se font porter à l'autre bord. Ils gagnent le village, arrivent dans la maison où logeoit le vieillard. Le maître en étoit absent; mais sa fille, qui déjà avoit atteint l'âge nubile, ses esclaves, qui respectoient ce vieillard comme leur père, les reçurent fort bien: elles ne faisoient sans doute que suivre les ordres de leur maître. L'une lave leurs pieds, essuie la poussière de leurs jambes; l'autre arrange leur chambre et leur prépare des lits commodes; celle-ci apporte un vase et allume du feu; celle-là dresse une table qu'elle charge de mets et de fruits de toute espèce.

O mon père! s'écrie Cnémon étonné; sans doute nous sommes dans la demeure de Jupiter hospitalier. Quelle bonté, quelle attention, quelle bienveillance on nous témoigne! Non, répond le vieillard, nous ne sommes pas dans la demeure de Jupiter, mais dans celle d'un homme qui respecte Jupiter, protecteur des étrangers et des supplians; mon fils, c'est un marchand qui a beaucoup voyagé. Les villes sans nombre qu'il a vues, l'étude qu'il a faite des mœurs et du caractère de beaucoup de peuples et de nations, lui ont donné une grande expérience. Il a déjà donné plusieurs fois asyle dans sa maison à des malheureux et à moi, entre autres, lorsqu'il me rencontra, il y a quelques jours, errant et dans l'affliction.—Pourquoi donc, mon père, erriez-vous ainsi?—Des brigands, mon fils, des brigands m'ont arraché mes enfans. Je les connois ces barbares ravisseurs, mais je ne puis les punir. J'erre dans ces lieux témoins de mes malheurs; je les arrose de mes larmes. Telle la sensible tourterelle, à la vue du serpent qui a porté la désolation dans sa demeure, dévoré ses enfans sous ses yeux, n'ose approcher, ne peut fuir. Il se livre dans son cœur un combat violent entre la tendresse maternelle et la crainte de la mort. Elle voltige autour de son nid; ses prières sont vaines; ses gémissemens ne sont point entendus d'un monstre qui ne connut jamais la pitié!—Voudriez-vous, mon père, m'instruire des circonstances d'un évènement aussi cruel et aussi affligeant?—Oui, vous saurez tout; mais il faut commencer par appaiser la faim qui nous presse. C'est sans doute dans un moment pareil, c'est parce que tout lui est subordonné, qu'Homère l'appelle impérieuse. Conformons-nous d'abord aux usages établis en Egypte par les sages; commençons par faire des libations aux dieux: c'est un devoir auquel jamais rien ne pourra me faire manquer; jamais la douleur n'absorbera mon ame jusqu'à me faire oublier ce que je leur dois. En même-tems il verse de l'eau pure d'une coupe qu'il tient dans sa main. J'offre ces libations, dit-il, aux dieux de l'Egypte et de la Grèce, à Apollon-Pythien. Je les offre aussi à Théagènes et à Chariclée, dont la vertu égale la beauté. Oui, je les mets au nombre des dieux. Ses larmes coulent en prononçant ces dernières paroles, et sont comme une seconde libation offerte à ces deux amans.

Au nom de Théagènes et de Chariclée, Cnémon est frappé d'étonnement. Il parcoure des yeux le vieillard. Que dites-vous, s'écrie-t-il? Théagènes et Chariclée sont vos enfans?—Oui, reprend le vieillard, ils sont mes enfans, quoique je n'aie jamais connu leur mère. La fortune et les dieux me les ont donnés. C'est mon cœur qui les a enfantés; ma tendresse m'a donné auprès d'eux les droits de la nature; depuis ce temps, ils me regardent comme leur père et m'en donnent le nom. Mais, dites-moi, d'où les connoissez-vous?—Non-seulement je les connois; mais encore je vous annonce qu'ils sont pleins de vie. O Apollon! s'écrie le vieillard, dieux puissans! où sont-ils? montrez-les moi. Oui, vous serez mon sauveur, vous serez un dieu pour moi.—Quelle sera ma récompense?—L'hospitalité, que je vous donne ici, est le premier gage de ma reconnoissance: il n'en est pas, je crois, de plus beau pour un cœur ami de la vertu; bien des hommes regardent un pareil bienfait comme le plus précieux des trésors; et si, comme les dieux nous le promettent, nous rentrons bientôt dans notre patrie, nos richesses seront à vous; vous pourrez satisfaire vos désirs.—Vous ne me faites que des promesses, vous ne me donnez que des espérances incertaines, tandis que vous pouvez, dès l'instant même, me témoigner votre gratitude.—Dites, que demandez-vous? Il n'est point de sacrifice qui me coûte, fallût-il vous immoler une partie de moi-même.—Il ne faut pas vous mutiler; mais je me croirai bien récompensé, si vous me révélez le secret de la naissance de vos enfans; si vous m'apprenez quelle est leur patrie, comment ils se trouvent ici, et ce qui leur est arrivé.—Vous me demandez une récompense bien grande: il n'est rien qui l'égale; les richesses du monde entier ne lui sont pas comparables. Prenons auparavant un peu de nourriture; vous aurez à m'écouter pendant long-tems, et moi un long récit à vous faire.

Leur repas fut des noix, des figues; des dattes nouvellement cueillies, et d'autres fruits semblables. Le vieillard, accoutumé à une nourriture simple et frugale, n'accordoit jamais rien aux sens aux dépens de la raison. Jamais il ne donnoit la mort à aucun être vivant pour se nourrir de sa chair; sa boisson fut de l'eau, taudis que Cnémon but du vin. Mon père, dit Cnémon quelques instans après, Bacchus, comme vous le savez, se plaît aux entretiens, et n'est pas ennemi de la joie: ce dieu s'est emparé de moi, je suis prêt à vous entendre. Je réclame les promesses que vous m'avez faites: il est temps de nous représenter ici, comme sur un théâtre, la pièce que vous m'avez annoncée.—Eh bien! je vais vous satisfaire. Je voudrois que le généreux Nausiclès fût ici; plusieurs fois il m'a demandé de lui faire part de mes aventures, je me suis toujours refusé à ses instances sous différens prétextes—Où pourroit-il être à présent? Le nom de Nausiclès ne m'est pas inconnu;—Il est à la chasse.—Quelle espèce de chasse?—A la chasse des Bucoles, brigands par état, les plus féroces des animaux, très-difficiles à atteindre. Ils se retirent dans un marais, qui leur sert de repaire.—Il a sans doute à se plaindre d'eux?—Ils lui ont enlevé une Athénienne, son amante, qu'il appeloit Thisbé. Hélas! s'écrie Cnémon; et il se tait, comme s'il se reprenoit lui-même. Qu'avez-vous donc, dit le vieillard? Je m'étonne, reprit Cnémon, pour lui donner le change, et je désirerois savoir avec quelles forces et comment il a osé entreprendre une pareille expédition.—Oroondates gouverne l'Egypte au nom du roi de Perse. Mitrane, un de ses officiers, réside par son ordre dans ce village. Nausiclès l'a engagé, à force d'argent, à le suivre avec une armée puissante en cavalerie et en infanterie. Il regrette dans Thisbé moins son amante, qu'une excellente musicienne, qu'il devoit conduire, disoit-il, au roi d'Ethiopie, pour accompagner l'épouse de ce monarque, lui apprendre les jeux et les amusemens en usage chez les grecs, Privé des sommes immenses, qu'il attendoit pour un pareil présent, il met tout en usage pour la tirer des mains des Bucoles. Moi-même je l'ai excité a cette entreprise, dans l'espérance de retrouver aussi mes enfans.—C'en est assez sur les Bucoles, les Satrapes, les rois eux-mêmes. Vous m'entraînez, sans que je m'en apperçoive, loin de notre sujet. Ceci est un épisode étranger à la pièce.[10] Revenons donc à ce que vous m'avez promis. Vous cherchez, comme un autre Protée, à m'échapper, non par l'illusion et la rapidité de vos métamorphoses, mais à me faire perdre de vue mon objet, par vos digressions.—Vous serez satisfait. Je vais commencer par vous raconter succinctement mes propres aventures. N'attendez pas de moi que je répande des fleurs sur mon récit. Je ne vous mettrai sous les yeux qu'un tableau simple et exact des faits.

Memphis m'a vu naître. Je suis père; je m'appelle Calasiris. Errant aujourd'hui, il n'y a pas long-tems que j'étois grand-prêtre. Je fus uni, suivant les lois de ma patrie, à une épouse que la loi de la nature m'enleva bientôt. Lorsqu'elle se fut endormie du sommeil éternel, je vécus heureux avec deux enfans qu'elle m'avoit laissés. Quelques années se passèrent ainsi. Mais bientôt une fatale révolution des astres changea le cours de ma destinée; le bras du fils de Saturne s'appesantit sur moi. Je vis fondre sur moi des maux que ma science me montra bien, mais qu'elle ne put me faire éviter. Il est possible de prévoir les coups du sort, mais il n'est pas possible de s'y soustraire; et la prévoyance alors n'en est pas moins un véritable bien: elle adoucit l'amertume des revers. Les malheurs inattendus nous accablent; mais ils nous semblent plus légers, quand nous les avons prévus. Dans le premier cas, l'ame est terrassée par des coups subits; dans le second, elle est déjà familiarisée avec les douleurs, quand elles fondent sur nous: voici ce qui m'arma.

Une femme de Thrace, d'une beauté rare et qui ne le cédoit qu'à celle de Chariclée, nommée Rhodope (je ne sais d'où elle venoit, ni comment elle fit le malheur de tous ceux qui la connurent) parcourait l'Egypte et se montra à Memphis. Un cortège nombreux la suivoit: brillante de luxe et d'opulence, elle étoit consommée dans l'art d'exciter les passions et de séduire. Il étoit impossible de la voir sans se laisser éblouir: il partoit de ses yeux des traits qui pénétroient jusqu'au fond de l'ame et y faisoient des blessures incurables.[11] Elle venoit souvent au temple d'Isis, dont j'étois grand-prêtre, faisoit à la déesse de riches offrandes et beaucoup de sacrifices. Je rougis de le dire; plus je la regardois, plus elle me paroissoit belle. Ses charmes triomphèrent des principes de sagesse, dont j'avois fait profession pendant toute ma vie. J'opposai long-tems la raison à la séduction des sens.[12] Enfin je cédai; je sentis les feux de l'amour brûler dans mon cœur; je crus voir dans cette femme la source des maux qui devoient m'accabler et que la divinité m'avoit annoncés: elle me parut servir d'instrument aux destins qui me menaçoient. Je crus que le dieu qui me poursuivoit, s'étoit revêtu de ses traits. Je résolus de ne pas flétrir des fonctions que j'exerçois depuis ma jeunesse; je ne voulus pas souiller la majesté des temples et des autels. Je m'imposai la peine que méritoient des fautes que, graces aux dieux, je n'avois commises qu'en idée. La raison fut mon juge: je me punis de l'exil; je quittai ma patrie pour me dérober à la rigueur des destins, prêt à souffrir tout ce qu'ils décideroient de moi et pour fuir en même-tems le danger auquel m'exposoit Rhodope. Je craignis, ô mon fils, que la funeste influence de mon astre ne l'emportât, que quelque foiblesse ne déshonorât ma vie passée. Mais ce qui me détermina sur-tout à m'éloigner de ma patrie, furent mes enfant. Plus d'une fois les oracles des dieux me les avoient montrés les armes à la main l'un contre l'autre: je voulus donc fuir un spectacle auquel je crois que le soleil lui-même refuseroit sa lumière; je m'expatriai pour que mes regards paternels ne lussent pas souillés par l'effusion du sang de mes enfans. Je ne prévins personne que je quittois ma patrie et la maison paternelle. Je feignis un voyage à la fameuse Thèbes, pour voir l'aîné de mes enfans qui étoit alors chez son grand-père maternel et qui s'appeloit Thyamis.

Le nom de Thyamis est comme un trait qui frappe Cnémon. subitement; mais il est maître de lui et garde le silence, pour entendre la suite du récit de Calasiris. Le vieillard continue ainsi:

Je passe sous silence une grande partie de mes voyages, qu'il est inutile de vous raconter. J'appris que dans la Grèce il y avoit une ville nommée Delphes, consacrée à Apollon, le temple commun de tous les dieux, l'école des sages, dont la tranquillité n'étoit jamais troublée par aucune émeute populaire. Je partis pour cette ville, séjour si digne d'un grand-prêtre: je la préférai à toutes les autres, parce qu'elle est particulièrement attachée au culte des dieux et aux cérémonies religieuses. J'abordai par le golphe de Crisa à Cyrrha. A peine fus-je sorti du vaisseau que je me rendis à la ville. En y entrant, je sentis comme mon oreille frappée d'une harmonie divine. Delphes me parut, sur-tout par sa situation, le séjour des immortels. Le Parnasse, comme une citadelle construite par la nature sans le secours de l'art, la domine dans toute son étendue: à ses pieds est une espèce d'angle, dans l'intérieur duquel elle est comme enfermée.

Votre description est exacte, dit Cnémon; fussiez-vous inspiré par l'oracle, vous ne parleriez pas avec plus de vérité ni de justesse. Tel étoit le tableau que m'en faisoit mon père, qui avoit vu cette ville, lorsqu'Athènes l'avoit député à l'assemblée des Amphictyons.—Vous êtes donc Athénien?—Oui.—Votre nom?—Cnémon.—Votre histoire?—Je vous la raconterai. Mais à présent continuez votre récit.—Je le reprends, et je retourne à Delphes.