Après avoir admiré le stade de la ville, ses places, ses fontaines, Castalie elle-même, après m'être purifié dans ses eaux, je me hâte d'aller au temple. J'avois entendu dire à la foule nombreuse qui y couroit; que le moment étoit arrivé où la prêtresse montoit sur le trépied. J'entre; je me prosterne devant la divinité: je lui adresse des vœux du fond de mon cœur. La Pythie me répond ainsi:

«O toi qui, pour te soustraire à ta funeste destinée, fuis les fertiles plaines que le Nil arrosse, ne te laisses point abattre; je te rendrai les campagnes d'Egypte. Aujourd'hui je te prends sous ma protection.»

A peine eus-je entendu cet oracle, que je me prosterne au pied des autels, conjurant le Dieu de jeter sur moi un regard favorable. La multitude qui m'environne, me félicite de l'oracle rendu en ma faveur, la première fois que je viens au temple: tous me caressent; tous me témoignent beaucoup d'égards; ils disent que depuis le Spartiate Lycurgue, je suis le seul dont le Dieu se soit ainsi déclaré le protecteur. Je fis entendre que je désirois fixer ma demeure dans les environs du temple. On me l'accorda; on arrêta même que je serois nourri aux dépens du trésor public. Enfin rien ne manquoit à mon bonheur: ma vie étoit consacrée au culte des dieux. J'étois sans cesse au milieu des sacrifices que les étrangers et les habitans du lieu offroient tous les jours dans le temple, pour se concilier la faveur du Dieu qui l'habite, ou je m'entretenois avec des sages que l'on voit se rassembler autour du temple d'Apollon Pythien; en un mot, la ville consacrée au Dieu qui préside le chœur des neuf Muses, est le centre des sciences et des lettres. Dans les commencemens de mon séjour, je fus accablé d'une multitude de questions que l'on me faisoit sur divers sujets. L'un me demandoit quel culte les Egyptiens rendent aux dieux indigènes. Un autre, pourquoi certains animaux obtiennent de certaines personnes les honneurs de l'apothéose, et m'interrogeoit sur les différentes traditions du pays; celui-ci, sur la construction des pyramides; celui-là, sur la sinuosité des canaux qui fécondent l'Egypte: en un mot, leur curiosité ne laissoit échapper aucune particularité. Tout ce qui parle, tout ce qui traite de l'Egypte, fixe singulièrement l'attention des Grecs.

Ils me questionnoient encore sur le Nil, sur sa source, sur les lois particulières auxquelles il est assujetti. Ils me demandoient pourquoi, de tous les fleuves, il est le seul qui déborde en été. Je leur disois ce que je savois sur ce fleuve, ce que j'avois lu dans les livres sacrés, qui ne sont ouverts qu'aux ministres du culte. Le Nil, leur disois-je, prend sa source à l'extrémité de l'Ethiopie, sur les frontières de la Lybie, où l'orient finit et le midi commence, La crûe de ses eaux en été ne vient point, comme quelques-uns l'ont pensé, du souffle opposé des vents, qui soulèvent ses flots; mais ces vents, vers le solstice d'été, rassemblent tous les nuages des climats septentrionaux, les poussent vers le midi, les amoncèlent dans la Zone torride: les chaleurs excessives les empêchent de passer outre Réunis, entassés avec les autres vapeurs de cette Zone, ces nuages se résolvent en humidité; des pluies abondantes tombent en torrens; le Nil grossit: ce n'est plus un fleuve, c'est une mer qui franchit ses digues, couvre l'Egypte de ses flots, et féconde ses campagnes dans son passage.[13] Ses eaux tombées du Ciel, sont bonnes à boire; elles ne conservent plus la chaleur qu'elles ont à leur source, et ne sont que tièdes. Aussi de tous les fleuves, le Nil est-il le seul qui n'exhale point de brouillards, tandis qu'il s'en couvriroit, si, comme le prétendent quelques illustres personnages de la Grèce, la fonte des neiges étoit la cause de son accroissement.

Pendant que je parlois ainsi, un prêtre d'Apollon, que je connoissois beaucoup, nommé Chariclès, me dit: j'adopte votre avis; c'est ainsi que j'ai entendu expliquer les phénomènes du Nil aux prêtres qui demeurent à Catadupes.—Vous avez donc été dans ce pays?—~ Oui, sage Calasiris.—Quelle affaire vous y a conduit?—Des malheurs domestiques, qui sont devenus pour moi une source de félicité. Je parus étonné d'une telle réponse. Votre étonnement cessera, dit-il, quand je vous aurai instruit de tout, et je vous en instruirai quand vous voudrez.—Eh bien, je ne demande pas mieux que de vous entendre à l'instant même. Chariclès aussitôt fait éloigner la foule qui nous environne et me parle ainsi:

Des raisons particulières me font désirer depuis long-tems de vous entretenir de ce qui m'est arrivé. J'avois une épouse, mais je n'avois point d'enfans. Enfin, sur le déclin de l'âge, mes vœux ardens furent exaucés, et une fille m'appela du nom de père. Apollon m'avoit averti qu'un astre malfaisant présideroit à sa naissance. Déjà elle étoit nubile. Je l'unis à celui que je crus le plus vertueux parmi les nombreux amans qui briguèrent sa main. La première nuit où le lit nuptial la reçut, le feu du ciel, ou une flamme allumée par le crime, tomba sur la chambre et consuma ma fille. Les cris de la douleur succédèrent aux chants de l'hymenée. De la pompe nuptiale, elle fut portée au tombeau; les flambeaux de l'hymen furent changés en torches funèbres, qui allumèrent le bûcher et réduisirent ma fille en cendres.

Peu contente de cette proie, la mort en saisit bientôt une autre: bientôt mes mains élevèrent un second tombeau. Mon épouse, inconsolable de la perte de sa fille, mourut peu de tems après de douleur et de regrets. Ecrasé sous le poids du malheur, je ne voulus pas cependant quitter la vie: c'est un crime pour un ministre des dieux de se donner la mort; mais je quittai ma patrie, pour ne pas rester chez moi dans une solitude affreuse. L'éloignement des objets qui peuvent nous rappeler de tristes souvenirs, contribue beaucoup à nous faire oublier nos maux. J'errai de climats en climats; j'allai en Egypte, jusqu'à Catadupes, pour voir les cataractes du Nil. Voilà, mon cher Calasiris, la cause de mon voyage dans votre patrie.

Mais je ne veux pas vous laisser ignorer une rencontre que je fis dans mes voyages, qui est même ce qu'ils ont de plus remarquable. Je profitais de mon séjour pour visiter la ville. Le tems avoit adouci l'amertume de mes regrets; je songeois à revenir dans ma patrie, et j'achetois quelques objets rares dans la Grèce, lorsqu'un homme d'un extérieur imposant, dont la figure annonçoit un esprit cultivé, dans la fleur de l'âge, d'un noir d'ébène, s'approche de moi, me salue et me dit en langue grecque, qu'il ne parloit pas avec facilité, qu'il désiroit m'entretenir. J'y consens; il me conduit dans un temple voisin et me parle ainsi:

Je vous ai vu acheter quelques feuilles, quelques racines des Indes, d'Ethiopie et d'Egypte; si vous voulez traiter avec moi de bonne-foi, sans fraude, sans artifice, je suis prêt à vous montrer mes marchandises.—Je le veux bien, montrez-les moi.—-Je vais vous les montrer; il ne faut pas ici cet esprit d'intérêt qui guide les marchands.—Promettez-moi aussi de ne pas me demander un prix excessif.

En même-tems il prend de dessous son bras un petit sac, et me montre une quantité prodigieuse de diamans: c'étoient des pierreries de la grosseur d'une petite noix, parfaitement rondes, la plûpart d'une blancheur éclatante; les unes, vertes comme le gazon au printems, brilloient d'un éclat doux et uni, comme si elles eussent été frottées d'huile: d'autres imitoient la couleur des bords de la mer, dominés par un énorme rocher, et qui se teignent du tendre coloris de la violette. Enfin, de cet assemblage résultait un éclat mélangé, dont les nuances flattaient agréablement la vue.