La Grèce entière étoit spectatrice. Les Amphyctions présidoient. Quand les combats de la course, de la lutte, du pugilat furent terminés avec la plus grande pompe, un héraut, élevant la voix, s'écrie: que les Oplites paroissent.[23] En même-tems, on voit briller à l'extrémité de la carrière, la belle Chariclée. Pour ne pas enfreindre les lois de sa patrie, elle avoit pris sur elle-même d'assister à la célébration des jeux; mais je crois plutôt que le désir de voir Théagènes l'y avoit amenée. Dans sa main gauche est une torche allumée; dans la droite une branche d'olivier. Aussitôt qu'elle paroît, tous les regards se tournent vers elle; mais les yeux de Théagènes préviennent ceux de toute l'assemblée. Rien de plus perçant que la vue d'un amant. Théagènes, averti peut-être qu'elle alloit paroître, épioit le moment heureux où elle devoit se montrer: il étoit assis à mes côtés. Aussitôt qu'il l'apperçoit, il ne peut garder le silence; c'est Chariclée, me dit-il, à voix basse. C'est elle-même. Je lui ordonne de rester tranquille. A la proclamation du héraut, un Athlète, fier de ses premiers triomphes, bouillant de courage, revêtu d une armure brillante, s'élance impétueusement dans la carrière, comme s'il ne devoit point trouver d'antagoniste: personne en effet ne se présente pour lui disputer la victoire; personne sans doute n'osoit se mesurer contre lui. Les Amphyctions le renvoient, sous prétexte que les lois ne permettent pas de couronner un Athlète, sans qu'il ait combattu. Celui-ci demande que le héraut fasse une seconde proclamation; qu'il demande si quelqu'un veut lui disputer la victoire; les présidens des jeux le lui accordent. Le héraut fait une seconde proclamation. Cet homme m'appelle, me dit Théagènes.—Comment, cet homme vous appelle!—Oui, mon père, personne en ma présence, sous mes jeux, ne prendra des mains de Chariclée, le prix dû au vainqueur.—Mais ... une défaite ... mais la honte qui la suivra n'est-elle rien à vos yeux?—Quel coureur aura la vue assez perçante, les pieds assez agiles, pour voir, pour atteindre Chariclée avant moi et me laisser derrière lui? Quel homme, à la vue de Chariclée, s'élèvera dans les airs, volera avec la rapidité d'un oiseau? Les aîles que les peintres donnent à l'Amour, ne sont-elles pas l'emblème de la vitesse d'un amant? Personne, jusqu'ici, pardonnez à la confiance qui m'anime, non, personne, jusqu'ici, ne peut se vanter d'avoir surpassé Théagènes à la course.

En achevant ces mots, il se lève brusquement, s'avance au milieu de l'arène, donne son nom, celui de son pays et tire sa place au sort. Couvert de son armure, il se tient à l'entrée de la carrière, ne respirant qu'après le moment heureux, attendant avec impatience que la trompette donne le signal. Tel Homère nous représente Achille sur les bords du Scamandre, ne respirant que les combats.

A la vue d'un spectacle si inattendu, toute la Grèce est agitée: les spectateurs font pour Théagènes les mêmes vœux que pour eux-mêmes. La beauté a quelque chose de séduisant: elle sait mettre tous les hommes dans ses intérêts. J'observois Chariclée de loin; je la voyois agitée de mouvemens violens. Je voyois se peindre successivement sur sa figure les différentes passions d'une amante. Enfin, le héraut proclame au milieu des spectateurs, les noms des deux athlètes, Ormène d'Arcadie, et Théagènes de Thessalie. On donne le signal. Ils partent. L'œil a peine à les suivre. Chariclée ne peut se contenir. Elle tressaille; elle bondit: elle court avec Théagènes;[24] elle lui donne des aîles. L'inquiétude, l'attente se peignent dans les yeux des spectateurs. Pour moi, j'étois dans la plus violente agitation; je tremblois pour celui que j'avois adopté pour mon fils. On ne doit pas s'étonner, dit Cnémon, que les spectateurs fussent dans des transes si violentes, puisque je tremble moi-même en ce moment pour Théagènes. Hâtez-vous de me dire s'il fut proclamé vainqueur.

Arrivé au milieu de la carrière, il se retourne et regarde Ormène; puis soulevant son bouclier, il lève la tête, arrête ses regards sur Chariclée, s'élance avec la rapidité d'un trait qui vole vers le but, et devance son antagoniste de plusieurs orgies, comme on le vit ensuite par la mesure. Il vole vers Chariclée; et feignant d'être emporté par la rapidité de la course, il se précipite dans ses bras. Je m'apperçus même qu'en prenant la branche d'olivier, il baisa la main qui la lui donnoit. Cette victoire, ce baiser de Théagènes, dit Cnémon, me rendent la vie.... Que fit-on ensuite? Vous êtes insatiable, répond Calasiris: le sommeil même ne peut vous subjuguer. Déjà la plus grande partie de la nuit est passée, et vous ne songez pas encore à vous livrer au repos. La longueur de mon récit ne vous fatigue point. Mon père, répond Cnémon, je ne suis pas de lavis d'Homère, qui dit qu'on se rassasie de tout, et même de l'amour. On ne rassasie point de plaisirs, de quelque manière qu'on les goûte[25]. Il n'y auroit qu'une ame aussi dure que le fer et le diamant, qui put être insensible aux charmes d'entendre parler, même pendant une année, des amours de Théagènes et de Chariclée. Continuez donc, je vous prie, votre narration.

Théagènes est couronné, proclamé vainqueur, et reconduit au milieu des acclamations de tous les spectateurs. Chariclée, revoyant Théagènes, ne dissimule plus sa défaite. Sa passion la subjugue entièrement. La rencontre de deux amans réveille l'amour dans leur ame, rallume des feux, qui les consument comme les flammes consument une forêt. Chariclée, de retour chez elle, passe une nuit encore plus triste que les précédentes.

Pour moi, il me fut impossible de dormir un instant; je ne songeai qu'aux moyens de cacher notre fuite. Je cherchai dans quel pays la divinité m'ordonnoit de conduire ces jeunes amans. Je résolus de fuir par mer; et les dernières paroles de l'oracle,

Fendant les flots écumeux, partez pour arriver dans une terre brûlée par les rayons du soleil,

me déterminèrent à prendre cette voie. Mais je ne savois dans quel pays les mener. Les bandelettes trouvées avec Chariclée, auroient pu me donner quelques lumières. Chariclès m'avoit dit avoir appris que sur ces bandelettes étoit tracée son histoire. J'espérois aussi y trouver le nom de sa patrie et le secret de sa naissance. Je conjecturois que c'étoit dans sa patrie que les dieux m'ordonnoient de la conduire.

Je me rends au point du jour chez Chariclée. En entrant, je trouve tout le monde, et sur-tout Chariclès, plongé dans la douleur. Je m'approche; je demande quel est le sujet de cette consternation. La maladie de ma fille a redoublé, dit Chariclès: elle a passé une nuit plus cruelle que les précédentes. Levez-vous, lui dis-je; retirez-vous tous: qu'on m'apporte seulement du laurier, un trépied, de l'encens et du feu. Que personne n'entre ici que je n'appelle. Chariclès fait exécuter mes ordres. Lorsque je fus seul, je me mis en devoir de jouer mon rôle, comme un acteur qui paroît sur la scène. Je brûle de l'encens. Je prononce quelques prières à voix basse, en agitant la branche de laurier sur Chariclée, remuant la tête et bâillant comme si j'eusse été accablé de sommeil et de vieillesse. Je ne cesse qu'après avoir fait mille extravagances sur elle et sur moi. Elle sourioit du bout des lèvres, me faisant entendre que tout étoit inutile; que je ne connoissois point sa maladie. Enfin, m'asseyant auprès d'elle: Prenez courage, ma fille, lui dis-je, elle n'est pas dangereuse; il est facile de la guérir. On a jeté un charme sur vous, quand vous avez présidé à la fête, et sur-tout quand vous avez distribué les prix. C'est Théagènes qui vous a charmée. Je l'ai observé courant dans le stade, couvert de son armure. Ses yeux se sont arrêtés plus d'une fois sur vous. Que Théagènes, dit-elle, m'ait regardée ou non, peu m'importe.... Quelle est sa naissance, sa patrie? J'ai vu beaucoup de personnes le regarder avec admiration.—Il est de Thessalie. Vous avez dû l'apprendre du héraut qui l'a proclamé vainqueur. Il se prétend issu d'Achille, et je l'en crois, si l'avantage de la taille, la beauté, sont des signes certains d'une naissance illustre. Mais il n'a ni l'orgueil, ni la fierté du vainqueur d'Hector. La douceur de ses manières tempère la fierté de son courage. Malgré tous ces avantages, malgré le charme que ses regards ont jeté sur vous, il souffre plus de maux qu'il ne vous en fait. Mon père, me dit-elle, je vous rends grâce de l'intérêt que vous prenez à mon état; mais pourquoi calomnier un innocent? Ma maladie n'est point un enchantement.—Ma fille, pourquoi me la cacher? pourquoi ne pas parler avec franchise et avec confiance, afin que je puisse vous soulager? ne suis-je donc pas votre père par le nombre des années, et sur-tout par la tendresse que j'ai pour vous? ne suis-je pas l'ami de votre père? n'est-ce pas la même ame qui anime nos deux corps? Découvrez-moi la cause de vos tourmens, et comptez sur ma discrétion. Je vais même, si vous le désirez, vous en assurer par des sermens. Ouvrez-moi le fond de votre ame; ne vous obstinez pas à garder un silence funeste. Une maladie qui seroit bientôt guérie, si elle étoit connue, devient incurable avec le tems. Le silence nourrit des maux qui seroient bientôt soulagés, si les malades voulaient parler[26].

Chariclée resta quelques momens sans me répondre; mais on voyoit les divers mouvemens qui agitoient son ame, se peindre sur sa figure. Accordez-moi aujourd'hui; me dit-elle enfin; demain vous apprendrez quelle est ma maladie, si toutefois vous ne la connoissez pas, puisque vous vous prétendez doué de l'esprit prophétique. Je me lève aussitôt, et je sors pour ménager sa pudeur. Chariclès vient au-devant de moi. Qu'avez-vous à m'annoncer, me dit-il?—Tout va bien. Demain vos inquiétudes cesseront; votre fille sera guérie. Elle consentira encore à une autre chose, qui ne peut manquer de vous faire plaisir. Rien cependant n'empêche d'appeler un médecin. Je le quittai aussitôt pour prévenir les autres questions qu'il auroit pu me faire?