A peine étois-je sorti de chez Chariclée, que j'apperçois Théagènes errer autour de l'enceinte qui environne le temple, s'entretenant avec lui-même. La vue seule de la demeure de Chariclée sembloit l'enchanter. Je détourne la tête, et je passe auprès de lui, feignant de ne pas le voir. Bon jour, Calasiris, me dit-il. Arrêtez: c'est vous que j'attendois. Je me retourne aussitôt. C'est le beau Théagènes, dis-je. Je ne vous avois pas vu.—Comment beau! je ne puis plaire à Chariclée! Ne cesserez-vous point de m'insulter, lui dis-je d'un air indigné, d'insulter à mon art, qui a subjugué Chariclée; qui l'a forcée de vous aimer? Vous êtes à ses yeux un dieu. Elle désire vous voir.—O mon père! que dites-vous? Chariclée ... me voir.... Que ne me conduisez-vous à l'instant chez elle! En même-tems il se met à courir. Arrêtez, lui dis-je, en le saisissant par la robe; modérez votre ardeur. Il n'est pas ici question d'un bien qui soit le prix de l'agilité, qu'il soit facile d'atteindre et d'enlever. Il faut user de beaucoup de circonspection pour ne rien faire qui puisse être désavoué par l'honneur, bien prendre ses mesures pour assurer le succès. Ignorez-vous que Chariclès est un des principaux, de Delphes? ignorez-vous que les lois condamnent les ravisseurs à la mort?—Que m'importe la mort, pourvu que je meure dans les bras de Chariclée. Cependant, si vous le jugez plus convenable, allons trouver Chariclès, demandons-lui la main de sa fille; mon alliance ne le déshonorera pas.—Nous ne l'obtiendrons pas. Ce n'est pas que Chariclès dédaigne votre alliance; mais depuis long-tems il a promis sa fille à son neveu. Malheur à lui, quel qu'il soit, s'écrie Théagènes! Personne, tant qu'il me restera un souffle de vie, non, personne n'obtiendra la main de Chariclée: ce bras, ce fer sauront bien l'empêcher. Modérez-vous, lui dis-je, il ne faut ici ni emportement, ni violence; suivez seulement mes avis; soumettez-vous à tout ce que je vous dirai. Retirez-vous maintenant; gardez-vous de vous montrer ici fréquemment; venez me trouver seul et à l'insu de tout le monde. Théagènes se retire d'un air morne et abattu.
Le lendemain je rencontre Chariclès. A peine m'a-t-il apperçu, que, se précipitant dans mes bras, il me serre contre son sein et m'embrasse à plusieurs reprises. C'est à votre sagesse, c'est à votre amitié que je le dois, s'écrie-t-il. Vous avez opéré un prodige. L'inflexible Chariclée est gagnée; son cœur indomptable est fléchi: elle aime. Mon amour-propre étoit flatté. Je fronçois le sourcil; je marchois fièrement et à grands pas. Je savois bien, lui dis-je, qu'elle ne tiendroit pas contre mes premiers efforts; cependant je n'ai pas employé toutes les ressources de mon art.—Mais comment avez-vous découvert qu'elle aime? J'ai suivi votre conseil; j'ai appelé les médecins les plus renommés de cette ville; je les ai priés de la voir; je leur ai promis de payer leurs soins de toute ma fortune. Entrés dans la chambre de ma fille, ils lui ont demandé quel étoit son mal. Au lieu de leur répondre, elle s'est retournée de l'autre côté, répétant sans cesse ce vers d'Homère:
O Achille, fils de Pelée, le plus brave des Grecs.
Acestinus, que vous connoissez peut-être, lui prend la main, croyant découvrir sa maladie dans les pulsations du pouls, correspondant aux battemens du cœur. Après avoir réfléchi quelque tems, tantôt levant, tantôt baissant la tête: Chariclès, me dit-il, c'est en vain que vous nous avez appelés; notre art ne peut rien contre une telle maladie. Grands dieux! me suis-je écrié, que dites-vous? C'en est donc fait de ma fille: je n'ai donc plus d'espoir! Ne vous désolez pas, me dit-il, écoutez-moi; et me prenant en particulier, il me parle ainsi:
Notre art n'a de pouvoir que contre les maladies du corps; mais il ne peut rien contre celles de l'ame. Lorsque celle-ci souffre des maladies du corps, elle peut trouver quelque remède dans la médecine. Il est bien vrai que votre fille est malade: mais ce n'est point de corps. Elle n'a ni plénitude d'humeurs, ni pesanteur de tête. La fièvre ne circule point dans ses veines. Enfin, aucune partie de son corps n'est attaquée, soyez-en bien persuadé. Je redouble mes instances; je le conjure de m'éclairer, s'il est possible, sur la cause de cette maladie. Chariclée elle-même, continue-t-il, ignore que c'est son ame qui est malade, et que sa maladie n'est qu'un violent amour. Ne voyez-vous pas comme ses yeux sont humides de pleurs, son visage abattu, son teint pâle? Elle ne se plaint d'aucun mal interne. Sa raison est égarée; ses discours n'ont point de suite. Ce n'est point la douleur qu'elle ressent, qui lui ôte le sommeil: elle a perdu tout-à-coup son embonpoint. C'est à vous de chercher celui qui peut la guérir. Puissiez-vous le trouver. Acestinus, à ces mots, se retire.
C'est vous que j'implore; vous, mon sauveur, mon ange tutélaire, de qui j'attends tout, vous qui avez seul la confiance de Chariclée. Je l'ai priée, conjurée de me découvrir son mal; elle s'est contentée de me répondre qu'elle ne le connoissoit point; que tout ce qu'elle savoit, c'est que Calasiris seul pouvoit la guérir. Elle m'a prié en même-tems de vous conduire auprès d'elle. J'ai jugé aussitôt que votre art l'a fléchie.—Vous connoissez sa passion; en connoissez-vous aussi l'objet?—Non, assurément; comment le connoîtrois-je? Mais il n'est point de sacrifice que je ne fisse pour que ce fût mon neveu Alcamène, que depuis long-tems je lui propose, et que je lui ai proposé toutes les fois que j'ai tenté de changer sa résolution.—Vous pouvez vous en assurer; conduisez votre neveu chez elle; faites-le paroître à ses yeux. Il approuve mon avis et me quitte.
Quelque tems après je le rencontre[27]. J'ai une chose bien affligeante à vous apprendre, me dit-il. Ma fille, je crois, est frénétique[28]. Son état présente quelque chose de bien extraordinaire. J'ai suivi votre conseil; j'ai paré mon neveu Alcamène, et je l'ai conduit chez elle. La vue de la tête de la Gorgone, ou de quelque autre objet plus affreux encore, n'auroit pas fait plus d'impression sur elle. Elle a poussé un cri aigu et perçant; elle a tourné la tête de l'autre côté, se serrant le col dans ses deux mains, menaçant de se donner la mort, si nous ne sortions au plus tôt. Nous nous sommes précipités hors de sa chambre[29]. Que pouvions-nous faire en voyant une chose si extraordinaire? Je viens vous supplier encore une fois de ne pas laisser ma fille dans un pareil état; de ne pas m'abandonner moi-même, dont les vœux sont si cruellement déçus.
Chariclès, lui dis-je, vous ne vous trompez point. Votre fille éprouve véritablement des accès de frénésie: c'est la violence de mes remèdes qui l'a mise dans cet état; mais il les falloit tels pour la contraindre à faire ce qui répugnait également à son tempérament et à ses goûts. Un dieu ennemi, je crois, en empêche le succès et combat mes efforts. Il faut me montrer cette bandelette que vous avez trouvée parmi les autres objets exposés avec Chariclée. Je crains que cette bandelette ne soit, enchantée, qu'elle ne porte avec elle quelques prestiges qui lui endurcissent l'ame. Je crains que quelque ennemi n'ait fermé l'entrée de son cœur aux charmes de l'amour et aux douceurs de l'hymen. Quelques momens après, il m'apporte cette bandelette. Je le prie de me laisser seul. Il se retire. Je retourne chez moi; je m'empresse d'examiner cette bandelette: je la trouve remplie de caractères éthiopiens, non de ceux dont se sert le peuple, mais de ceux dont se servent les rois et qui ressemblent beaucoup aux caractères sacrés des Egyptiens. Je les parcoure et je trouve ce qui suit:
«Persine, reine d'Ethiopie. C'est pour une fille, dont je ne sais quel sera le nom, que je ne connois que par les douleurs de l'enfantement, que je trace ces mots, présent funeste et arrosé de mes larmes».
Je fus frappé d'étonnement, Cnémon, en voyant le nom de Persine. Je lus le reste, ainsi conçu: