Déjà ils sont près du lac, se disposent à entrer dans une barque, lorsqu'ils apperçoivent une troupe d'hommes armés qui le traversent. Etonnés, interdits à cette vue, ils restent immobiles, comme frappés de stupeur. Ils gémissent amèrement sur les caprices de la fortune, qui se joue d'eux si cruellement. Mais les ennemis sont près d'aborder. Chariclée veut s'enfuir et retourner s'ensevelir dans cette caverne, pour se soustraire à leurs recherches. Déjà elle se met en devoir de courir, lorsque Théagènes, l'arrêtant: Jusqu'à quand, dit-il, fuirons-nous le destin qui nous poursuit? Cédons à la fortune; abandonnons-nous au torrent qui nous entraîne. L'avantage, que nous retirerons de fuir, sera de fuir encore, d'errer de climats en climats, d'essuyer encore des malheurs enchaînés à d'autres malheurs. Ne vois-tu pas, ô ma chère Chariclée! comme nous sommes le jouet de la fortune. A peine sortis de notre patrie, nous sommes tombés entre les mains des pirates. Aux dangers de la mer ont succédé sur terre des dangers plus grands. Des mains des ennemis nous sommes passés entre celles des brigands. Il n'y a qu'un instant, nous étions encore dans leurs chaînes. Nous nous voyions seuls, libres; il ne tenoit qu'à nous de nous échapper; de nouveaux meurtriers surviennent: ce ne sont que de nouveaux acteurs que la fortune amène sur un théâtre où nous jouons le premier rôle. Terminons ici cette affreuse tragédie; livrons-nous nous-mêmes au fer des assassins; prévenons une catastrophe peut-être plus terrible; craignons d'être réduits à nous donner nous-mêmes la mort.

Chariclée ne pense pas tout-à-fait comme Théagènes. Elle trouve justes ses plaintes contre la fortune, mais elle ne croit pas comme lui qu'il faille se livrer aux ennemis. Il n'est pas sûr, dit-elle, qu'ils nous ôteront la vie: non, la fortune ne nous favorise pas assez pour mettre ainsi fin à nos infortunes; peut-être veut-elle nous réserver aux horreurs de l'esclavage. Est-il genre de mort aussi affreux qu'une pareille destinée? Etre exposé aux insultes, aux outrages de barbares grossiers et brutaux, est un sort auquel il faut nous soustraire, à quelque prix que ce soit. Echappés plusieurs fois à des dangers plus grands, nous pouvons espérer d'échapper encore à celui-ci. Faisons ce qui te plaît, répartit Théagènes, et aussitôt il suit les pas de son amante, comme s'il eût été entraîné par une force invisible.

Mais ils ne peuvent arriver jusqu'à la caverne. Pendant qu'ils regardent les ennemis qu'ils ont en face, ils tombent, sans s'en appercevoir, entre les mains d'une autre troupe débarquée d'un autre côté de l'île, et ils se trouvent pris comme dans un filet. Ceux-ci s'arrêtent frappés d'étonnement en voyant Chariclée courir dans les bras de Théagènes pour y recevoir le coup de la mort: quelques-uns lèvent déjà la main pour les frapper; mais les regards de ces deux amans les éblouissent; leur colère se calme, le fer leur tombe des mains: la beauté désarme même les barbares; un spectacle touchant remplit l'œil le plus farouche des larmes de la sensibilité. Théagènes et Chariclée sont pris et conduits au général comme la plus belle partie du butin: ce fut même la seule proie qu'ils trouvèrent. En vain ils parcourent l'île entière d'une extrémité à l'autre; en vain ils la couvrent de la multitude de leurs soldats, comme d'un filet; leurs recherches sont infructueuses; l'incendie précédent l'avoit entièrement dévastée; la caverne seule, qu'ils ne connoissoient pas, étoit restée intacte. Théagènes et Chariclée paroissent devant le général.

C'étoit Mitranes, officier d'Oroondates, que le grand roi avoit établi Satrape de l'Egypte. Nausiclès, comme nous l'avons dit, l'avoit engagé, à force d'argent, à marcher vers cette île pour chercher Thisbé. Théagènes et Chariclée sont amenés devant lui, implorant le secours des dieux. Nausiclès, avec toute l'adresse et la présence d'esprit d'un marchand, s'élance vers Chariclée: c'est Thisbé, s'écrie-t-il, c'est elle-même. Les barbares Bucoles me l'avoient enlevée. O Mitranes, c'est votre bras, c'est la protection des dieux qui me la rendent! En même-tems, il prend Chariclée, tout transporté de joie; il s'approche d'elle, lui parle à l'oreille et en grec, pour n'être entendu de personne; il l'engage à dire elle-même qu'elle est Thisbé, pour conserver ses jours. Son stratagème lui réussit: Chariclée, qui entendoit la langue grecque, espérant tirer quelque service de Nausiclès, se prête à ses vues. Mitranes lui demande son nom. Elle répond qu'elle s'appelle Thisbé. Nausiclès alors courant vers Mitranes, l'embrasse mille fois, admire son bonheur; et flattant la vanité du barbare, il le félicite de ses anciens exploits, et sur-tout de la manière dont il a conduit cette expédition.

Enflé de ces éloges, trompé par le nom de Thisbé, persuadé de la vérité de ce que lui dit Nausiclès, Mitranes admire la beauté de Chariclée. Comme la lune environnée de nuages n'en brille qu'avec plus d'éclat, de même les haillons dont Chariclée est couverte, ne font que rendre les graces de sa figure plus brillantes. Nausiclès, par son adresse, s'étoit prémuni contre la légèreté du général persan, et empêchoit le repentir de naître dans son ame. Prenez-la, lui dit Mitranes, puisqu'elle vous appartient, et emmenez-la. En même-tems il la lui remet entre les mains, ayant toujours les yeux attachés sur elle, montrant que ce n'est qu'à regret et pour satisfaire à ses engagemens, et parce qu'il en avoit déjà reçu le prix. Mais celui-ci, dit-il, en montrant Théagènes, est à moi, quel qu'il soit: c'est une proie qui m'appartient. Je l'emmène, et il partira, sous bonne garde, pour Babylone. Il mérite de servir le roi à table.

Ils traversent ensuite le lac, et se quittent l'un l'autre. Nausiclès avec Chariclée, retourne à Chemmis. Mitranes dirige sa marche vers d'autres villages de son ressort. Il envoie aussitôt à Oroondates, à Memphis, Théagènes, avec une lettre conçue en ces termes:

Le général Mitranes au Satrape Oroondates.

«J'ai fait prisonnier un jeune grec, qui ne mérite pas d'être au nombre de mes esclaves: il est digne de ne paroître que devant le grand roi, et de le servir. Je vous l'envoie pour en faire présent à notre commun maître. Jamais la cour de Babylone n'en a vu et n'en verra d'une aussi grande beauté.» Tel étoit le contenu de la lettre.

Les premiers rayons de la lumière ne faisoient que de commencer à paroître, lorsque Calasiris et Cnémon vont trouver Nausiclès, dans l'espérance d'en tirer des lumières consolantes, et pour s'informer du succès de son expédition. Nausiclès lui raconte tout; son arrivée dans l'île, qu'il a trouvée déserte, et où il n'a d'abord rencontré personne; avec quelle adresse il a trompé Mitranes, qui lui a remis, sous le nom de Thisbé, une jeune fille que les Perses ont trouvée. Il ajoute qu'elle le dédommage bien de la perte de Thisbé; qu'elle est, par la beauté, au-dessus de Thisbé, autant qu'une déesse est au-dessus d'une mortelle; qu'il ne peut décrire tous ses charmes; qu'elle est dans sa maison, et qu'il peut la leur faire voir.

Ces paroles leur font soupçonner ce qui étoit arrivé. Ils prient Nausiclès de faire venir devant eux sa captive. Ils connoissoient la beauté incomparable de Chariclée. La jeune fille paroît. Elle baisse d'abord les jeux: un voile lui couvre le visage jusqu'aux sourcils. Ranimée par les paroles consolantes de Nausiclès, elle lève la tête, regarde. O surprise! tous trois aussitôt, comme de concert, comme frappée du même coup, poussent un cri aigu, gémissent, sanglottent; la maison retentit long-tems de ces paroles: O mon père! ô ma fille! tu es vraiment Chariclée, et non la Thisbé de Cnémon.