Nausiclès, étonné, garde le silence. Il voit Calasiris serrer Chariclée dans ses bras, la baigner de larmes. Troublé, incertain, il se croit transporté sur un théâtre, témoin de la reconnoissance de deux personnages. Enfin Calasiris, l'embrassant avec transport: O le meilleur des hommes, dit-il, puissent les dieux m'acquitter envers vous, et remplir tous vos vœux! C'est vous qui rendez à ma tendresse une fille que je n'espérois plus revoir; c'est vous qui réjouissez mes yeux du plus agréable des spectacles. O ma fille! ô Chariclée! où as-tu laissé Théagènes? A cette demande, Chariclée gémit. Celui, répond-elle après quelques instans de silence, celui qui m'a livrée à cet homme, l'emmène prisonnier. Calasiris prie Nausiclès de l'instruire du sort de Théagènes, lui demande quel est son nouveau maître, et où il l'emmène. Nausiclès alors comprend que ces deux jeunes gens sont ceux dont le vieillard lui a souvent parlé; que ce sont eux qu'il pleuroit, lorsqu'il le rencontra plongé dans la plus amère douleur. Il leur rapporte tout ce qui regarde Théagènes; il ajoute que, dans l'état de dénuement où il est, il n'aura d'autre consolation que de le reconnoître, et qu'il seroit étonné s'ils pouvoient, à force d argent, obtenir sa liberté de Mitranes. Nous sommes riches, dit Chariclée à Calasiris à l'oreille: promettez tout ce que vous voudrez; je conserve ce collier que vous connoissez; je l'ai avec moi.

Ces paroles inspirent de la confiance à Calasiris. Craignant que Nausiclès n'eût quelque soupçon, et ne comprît ce que Chariclée lui disoit: ô mon cher Nausiclès, dit-il, jamais le sage n'est pauvre: ses richesses égalent toujours ses besoins; il reçoit des dieux tout ce qu'il peut leur demander sans honte. Dites-moi seulement où est celui qui retient Théagènes dans les fers? Les dieux ne nous abandonneront pas; nous trouverons dans leurs bienfaits de quoi satisfaire l'avarice des Perses. Pour me persuader, répondit Nausiclès en souriant, que vous avez des moyens inconnus de vous enrichir, commencez par me compter le prix de la rançon de Chariclée. Vous pensez bien qu'un marchand n'aime pas moins l'argent que les Perses. Je le sais, dit Calasiris, et vous serez satisfait. Que ne méritez-vous pas, vous dont la générosité sans égale prévient mes désirs, vous qui me rendez ma fille, sans attendre que je vous la redemande? Il faut d'abord que je m'adresse aux dieux. Vous le pouvez, répond Nausiclès; je dois offrir un sacrifice aux dieux, pour les remercier du succès de mon expédition; assistez-y, si vous le voulez; priez-les, demandez-leur des richesses pour nous, et ne vous oubliez pas. Ne plaisantez point, lui dit Calasiris, et ne soyez pas incrédule. Allez préparer votre sacrifice; je m'y rendrai quand tout sera prêt.

Nausiclès va donner ses ordres. Peu après, quelqu'un vient de sa part inviter Calasiris et Cnémon à assister au sacrifice. Ils étoient convenus de ce qu'ils devoient faire. Ils ne manquent pas de s'y rendre avec Nausiclès et une foule d'autres personnes pareillement invitées; car le sacrifice se faisoit publiquement. Chariclée s'y rend aussi avec la fille de Nausiclès, et toutes les autres femmes qui, à force de prières et d'instances, lui persuadent de les accompagner. Peut-être ne se seroit-elle pas rendue à leurs sollicitations, si elle n'eût espéré, à la faveur de ce sacrifice, adresser au ciel des vœux pour Théagènes.

Arrivés au temple de Mercure, le dieu du commerce et des marchands, que Nausiclès honoroit d'un culte particulier, on immole la victime. Calasiris en considère quelque tems les entrailles. Les différentes altérations qui se manifestent sur son visage, annoncent le mélange de biens et de maux qu'il voit dans l'avenir; enfin il met les mains sur l'autel, en prononçant quelques mots, et feignant de tirer du foyer sacré un objet qu'il tenoit depuis long-tems: Nausiclès, dit-il, voilà ce que les dieux vous donnent pour la rançon de Chariclée. En même-tems il lui remet un anneau magnifique d'un prix inestimable: le contour est d'un métal précieux; le chaton, d'une améthyste d'Ethiopie, est de la grosseur de l'œil d'une jeune fille; sa beauté efface celle des améthystes de l'Ibérie et de la Grande-Bretagne; celles-ci sont d'un coloris doux, ressemblent à une rose dont les feuilles, récemment sorties du bouton, commencent à se colorer aux rayons du soleil; mais l'améthyste d'Ethiopie a l'éclat vif et pur d'une fleur de printems; quand on la tourne, il en part des rayons de lumière dont la vivacité n'éblouit point les yeux, mais les réjouit par un éclat tempéré. Elle a encore une vertu que n'ont point les améthystes d'occident: elle mérite vraiment son nom; elle garantit réellement de l'ivresse ceux qui la portent. Telles sont toutes celles qui viennent des Indes et d'Ethiopie, bien inférieures cependant à celle que Calasiris donna alors à Nausiclès. Elle est ornée de gravures: différentes figures y sont représentées. On y voit un jeune berger, gardant des troupeaux, placé sur la cîme d'une petite roche, d'où il voit tout autour de lui; il fait paître au son de la flûte, des chèvres qui, dociles à ses accens, sensibles à ses accords, semblent brouter le gazon fleuri: on diroit que leur toison est d'or; mais c'est moins une illusion de l'art, que l'effet de la couleur de l'améthyste. On voit aussi bondir les tendres agneaux: les uns courent en troupe à la roche; les autres sautent autour du berger, et forment, par cette gradation pastorale, un escarpement; d'autres, au milieu des feux de cette améthyste, aussi étincelans que ceux du soleil, grimpent légèrement vers la cîme de la roche. Les plus jeunes et les plus hardis semblent vouloir s'élancer par-dessus les bords; mais ce chaton, comme une bergerie d'or, les enferme dans son enceinte, ainsi que la roche, qui n'est point une illusion des yeux, mais qui existe réellement. L'ouvrier, en applanissant les bords, avoit fait en réalité ce qu'il vouloit représenter. Il avoit cru inutile d'imiter une pierre dans une pierre. Tel est cet anneau.

Nausiclès, étonné d'une chose si extraordinaire, transporté de joie à la vue d'un présent, que toute sa fortune auroit à peine payé: mon cher Calasiris, dit-il, je plaisantois; jamais je n'ai eu dessein de vous demander la rançon de Chariclée: mes vues étoient entièrement désintéressées; mais puisque, comme vous le dites, il ne faut pas rejeter les présens des dieux, je reçois cet anneau comme un don du ciel. Sans doute, Mercure, mon protecteur, le meilleur et le plus bienfaisant des dieux, me l'envoie: c'est lui qui vous l'a fait trouver au milieu des flammes: aussi en a-t-il toute la vivacité. Un présent, d'ailleurs, qui enrichit celui qui le reçoit sans appauvrir celui qui le donne, est à mes yeux le plus beau de tous les présens. En achevant ces mots, il invite à un repas Calasiris, et tous ceux qui avoient assisté au sacrifice. Il place les femmes dans l'intérieur du temple, et les hommes dans le vestibule. A la fin du repas, lorsque les tables furent desservies, et que l'on ne songea plus qu'à boire, les hommes font des libations à Bacchus, et chantent la chanson des nautonniers lorsqu'ils s'embarquent. Les femmes dansent, en rendant graces à Cérès. Chariclée seule, retirée à l'écart, ne partage point l'alégresse générale: elle demande aux dieux de sauver Théagènes, et de le lui conserver fidèle.

Les vapeurs du vin commençoient à échauffer la tête des convives; ils ne songeoient plus qu'à se livrer à diverses sortes d'amusemens. Nausiclès alors présentant à Calasiris une coupe pleine d'eau pure: mon cher Calasiris, dit-il, buvons, puisque c'est la seule liqueur que vous connoissiez; buvons en l'honneur des chastes nymphes qui n'ont aucun commerce avec Bacchus, des véritables nymphes. Si vous vouliez vous rendre à nos désirs, payer votre écot en discours, de quelle agréable liqueur vous nous verseriez! Vous entendez ces femmes; elles mêlent le plaisir de la danse à celui de la table. Mais le récit de vos aventures, si vous vouliez nous les raconter, plus agréable pour nous que la danse et le son des instrumens, assaisonneront ce repas d'un plaisir bien piquant. Vous avez plusieurs fois, comme vous le savez vous-même, différé de m'en faire part; vous gémissiez, affaissé sous le poids de la douleur.

Vous ne pouvez demander un moment plus heureux. De vos enfans, l'un est retrouvé, est entre vos bras; l'autre, avec le secours des dieux, vous sera bientôt rendu, sur-tout si vous ne me chagrinez pas encore par un nouveau délai.

O Nausiclès, reprit Cnémon, puissent les dieux vous combler de biens! Vous avez rassemblé ici des plaisirs de toute espèce; mais vous les dédaignez, vous les laissez au vulgaire, pour le plaisir d'entendre des choses vraiment étonnantes, des choses qui vous procureront tout ce que le plaisir a de plus piquant et de plus vif. Cette association de Mercure avec Bacchus; ce mélange des plaisirs de la conversation avec ceux de la table, annonce en vous une pénétration admirable à distinguer les qualités particulières de la divinité. Vos immenses richesses vous mettent bien en état de vous attirer la protection des dieux par la magnificence de vos offrandes; mais on ne peut mieux se concilier la faveur de Mercure qu'en montrant les mêmes goûts que lui, en unissant les charmes de la conversation à ceux de la bonne chère.

Calasiris, par complaisance pour Cnémon, par déférence pour Nausiclès, qu'il vouloit s'attacher de plus en plus, leur raconte son histoire, mais succinctement. Il abrège beaucoup tout ce qu'il avoit déjà raconté à Cnémon; il passe même sous silence tout ce qu'il croit inutile à Nausiclès de savoir. Il reprend le fil de sa narration à l'endroit où ils s'enfuirent de Delphes, et s'embarquèrent sur le vaisseau phénicien. Ils avancèrent d'abord au gré de leurs vœux. Un vent doux et favorable enfloit les voiles. Arrivés au détroit de Calydon, leur vaisseau est violemment agité au milieu d'une mer naturellement turbulente et orageuse. Cnémon interrompt Calasiris, et le prie de leur expliquer la cause des tempêtes qui régnent particulièrement sur ce bras de mer.

La mer Ionienne, reprend Calasiris, est renfermée en cet endroit dans un lit très-resserré: elle ne communique avec le golfe de Crisa que par un petit détroit. L'isthme du Péloponèse l'empêche de se jeter dans la mer Egée. C'est une digue opposée sans doute par la Providence à l'impétuosité de ses flots, qui, sans cette digue, inonderoient les pays voisins. Les flots, obligés de refluer dans ce détroit, rencontrent ceux qui y coulent, les choquent avec une extrême violence. De ce conflit il résulte une ébullition terrible; les flots se soulèvent, se couvrent d'écume; et de là les tempêtes si fréquentes dans ce détroit. Tous les convives applaudissent et reconnoissent la véritable cause des tempêtes qui agitent la mer Ionienne. Calasiris poursuit ainsi: