Après avoir passé ce détroit, et laissé derrière nous les îles Aiguës, nous crûmes appercevoir le promontoire de Zacynthe, qui s'offrit à nos yeux comme un nuage obscur. Le pilote fait caler les voiles. Nous lui demandons pourquoi il rallentit ainsi la marche du vaisseau, poussé par un vent favorable. Avec ce vent, dit-il, nous arriverons à terre vers la première veille de la nuit. Je crains déchouer, au milieu des ténèbres, contre un rivage bordé de rochers et d'écueils. Il vaut donc mieux passer la nuit en pleine mer, ne donner de vent à nos voiles que ce qu'il en faut pour prendre terre au point du jour. Voilà ce que le pilote nous répondit; mais il se trompa dans ses conjectures. Le soleil se levoit lorsque nous jetâmes l'ancre.

Nous débarquâmes à peu de distance de la ville. Les insulaires fixés le long du rivage, accourent comme à un spectacle extraordinaire. Ils admirent la légèreté, la beauté, la grandeur de notre vaisseau; ils croient y reconnoître la construction phénicienne; ils sont sur-tout étonnés de nous voir aborder heureusement et sans accident: bonheur auquel nous ne devions pas nous attendre dans un voyage entrepris après le coucher des Pleïades. Presque tous les passagers descendent du vaisseau pendant qu'on l'attache au rivage, et se dispersent dans la ville pour leurs affaires.

J'avois appris du pilote que nous passerions l'hyver dans cette île. Je ne voulus point rester sur le vaisseau, au milieu de la licence qui règne parmi les gens de mer, ni chercher une demeure dans la ville, de peur qu'on ne découvrît l'asyle de mes deux jeunes gens. Je résolus de chercher sur le rivage un endroit où je pourrais passer l'hyver. J'avance quelques pas; j'apperçois un vieux pêcheur assis devant sa porte, raccommodant les mailles de son filet. Je m'approche: Vieillard, lui dis-je, je vous salue; dites-moi où je pourrois trouver un séjour?—Il s'est accroché hier à ce rocher voisin, et ces mailles se sont rompues.—Ce n'est pas là ce que je vous demande. Vous nous obligerez beaucoup, si vous voulez nous recevoir chez vous, ou nous indiquer une autre demeure.—Ce n'est pas moi: je n'y étois pas. Non, Thyrrène n'est pas assez imprudent: la vieillesse ne l'a pas aveuglé jusques-là. C'est la faute de mes enfans, qui, par leur inexpérience, ont été jeter ce filet dans un endroit dont ils ne devoient pas approcher.

Enfin je m'apperçois qu'il est sourd. Vieillard, lui dis-je alors en élevant la voix, je vous salue. Nous sommes des étrangers qui vous prions de nous indiquer une demeure.—Si vous voulez, me répondit-il, en nous rendant le salut, vous demeurerez avec nous, à moins que vous ne cherchiez une maison grande et riche, et que vous ne meniez avec vous une multitude d'esclaves.—Je n'ai que deux enfans, et moi je suis le troisième.—Bon, c'est ce qu'il faut[38]: nous ne sommes qu'un plus que vous; j'ai encore avec moi deux de mes enfans, les autres sont mariés et pères de famille[39]; la nourrice de mes enfans fait la quatrième; car leur mère est morte depuis peu. Soyez donc le bien-venu; croyez que nous noua ferons un plaisir de recevoir un homme en qui, dès le premier abord, j'ai remarqué un air distingué.

J'accepte ses offres; je reviens ensuite avec Chariclée et Théagènes retrouver Thyrrène, qui nous reçoit bien, et nous cède la partie de sa maison la plus chaude. Nous y trouvâmes assez d'agrément pendant l'hyver: nous passions les jours tous ensemble. Chariclée couchoit avec la nourrice, moi avec Théagènes, et Thyrrène, avec ses deux enfans, dans un autre appartement. Nous mangions tous ensemble; nous défrayions nos hôtes de tout. Thyrrène donnoit aux deux amans du poisson qu'il alloit pêcher lui-même: quelquefois, pour passer le tems, nous y allions avec lui. Il avoit singulièrement diversifié ce plaisir, que, grâce à son intelligence, on pouvoit se donner en tout tems. Il connoissoit les endroits les plus favorables et les plus poissonneux: bien des personnes attribuoient à une faveur spéciale de la fortune, ce qui n'étoit que le fruit de son adresse; mais la fortune, comme on dit, ne donne pas de relâche à ceux qu'elle poursuit. La beauté de Chariclée lui attira des désagrémens jusques dans cette solitude. Ce marchand tyrien, qui avoit remporté une couronne aux jeux pythiques, qui nous avoit emmenés sur son vaisseau, me prenoit souvent en particulier, m'accabloit d'importunités et d'instances, me demandant Chariclée en mariage, comme si j'eusse été son père. Une tarissoit point sur ses qualités, sa noblesse, son mérite, ses richesses: le vaisseau lui appartenoit, ainsi que la plus grande partie de la cargaison; qui consistoit en or, en diamans, en soieries. A tant d'avantages il falloit encore ajouter sa victoire récente; enfin il possédoit tout.

Je lui représente l'état de dénuement où je me trouve; j'ajoute que jamais je ne donnerai ma fille à un étranger, dont la patrie est si éloignée de l'Egypte. Mon père, reprend-il, il est aisé de lever toutes ces difficultés; la possession de votre fille me tiendra lieu de dot, d'argent, de tous les trésors possibles. J'abandonne ma patrie pour me fixer dans la vôtre: dès ce moment je renonce à mon voyage de Carthage; je vous suis par-tout où vous voudrez aller. Enfin, le voyant s'opiniâtrer dans ses desseins, mettre toujours plus de chaleur dans ses poursuites, m'obséder continuellement de ses importunités, je lui donne des espérances, pour me délivrer de ses sollicitations; et dans la crainte qu'il ne se portât même à quelque violence dans cette île, je lui promets de tout arranger à mon retour en Egypte.

A peine étois-je débarrassé du Phénicien, qu'un nouvel orage se forma et gronda sur notre tête[40]. Quelques jours après, Thyrrène, me tirant à l'écart dans un angle formé par les sinuosités du rivage: Calasiris, me dit-il, j'en jure par Neptune, le dieu de la mer, et par les autres divinités de son empire, je vous aime comme mon frère; vos enfans me sont aussi chers que les miens. Je veux vous faire part d'un projet funeste que l'on médite et que je ne puis taire. Vous mangez avec moi à la même table: le silence seroit un crime de ma part; je veux donc vous en instruire. Des pirates, placés en embuscade dans une baie, derrière ce promontoire, cherchent à s'emparer du vaisseau phénicien; des sentinelles, qui se succèdent sur les rochers, épient le moment où il mettra à la voile. Songez-y; mettez-vous sur vos gardes: voyez ce que vous avez à faire. C'est sans doute à vous, ou plutôt à votre fille, qu'en veulent ces hommes pour qui il n'y eut jamais rien de sacré.

Thyrrène, lui dis-je, puissent les dieux vous récompenser comme vous le méritez! Mais, comment ce projet vous est-il connu? Comme pêcheur, me répond-il, je connois ces hommes; je leur porte du poisson, que je leur vends plus cher qu'à tout autre. Hier, pendant que je ramassois mes filets auprès de ces bas-fonds, le chef de ces pirates s'approchant de moi, me demande si je sais quand les Phéniciens mettront à la voile. Pénétrant aussitôt son dessein: Trachin, lui dis-je, je ne puis vous dire le jour précis; mais je crois que ce sera au printems. La jeune fille qui demeure chez vous partira-t-elle avec eux?—Je l'ignore; mais pourquoi me faire toutes ces questions?—Je ne l'ai vue qu'une fois, et je l'aime éperduement. Parmi le grand nombre de femmes, et même belles, qui me sont tombées entre les mains, jamais je n'ai vu de beauté pareille.

Je voulois l'engager à me découvrir ses projets. Pourquoi, repris-je, ne pas éviter le combat contre les Phéniciens, et ne pas l'enlever de chez moi sans qu'il vous en coûte une goutte de sang, et avant qu'ils se mettent en mer?—Les pirates eux-mêmes ont des égards et de l'humanité pour ceux qu'ils connoissent: c'est vous que je ménage; je ne veux pas vous jeter dans l'embarras, ni vous faire chercher vos hôtes. Je veux d'ailleurs frapper deux grands coups en même-tems, m'emparer des richesses du vaisseau et de la jeune fille; ce que je ne pourrais faire en l'enlevant sur terre: le voisinage de la ville m'exposeroit encore à des dangers. Quand on apprendrait cet enlèvement, on pourroit se mettre à ma poursuite.

Je l'ai quitté en louant beaucoup sa prudence. Je vous préviens des desseins que trament contre vous ces ennemis du genre humain. Songez à votre salut et à celui de vos enfans.