Ces paroles jetèrent la consternation dans mon ame; mon esprit effrayé formoit projet sur projet, sans s'arrêter à aucun. Le hasard me fait rencontrer ce même marchand phénicien, qui, en m'entretenant de son amour, me présente un moyen d'échapper au danger. De tout ce que j'avois appris de Thyrrène, je ne lui dis que ce que je crus nécessaire. Je feins qu'un habitant de l'île songe à enlever ma fille; qu'il n'a pas assez de forces pour l'empêcher. Tout me parle pour vous, ajoutai-je; je vous connois: vous êtes riche. Vous m'avez promis de vous fixer dans ma patrie; et j'aimerois mieux vous donner la main de ma fille. Il faut donc, pour l'intérêt de votre amour, vous hâter de quitter ce lieu avant de voir l'orage fondre sur nous.

Ces paroles le transportent de joie: Mon père, me dit-il en m'embrassant, quand voulez vous que nous mettions à la voile? Quoique la saison ne soit pas encore favorable aux navigateurs, nous pouvons au moins changer de rade, nous mettre hors de danger, en attendant le printems. Eh bien, lui dis-je, si vous voulez suivre mon conseil, nous partirons au commencement de la nuit. Vous serez satisfait, me répond-il; et en même-tems il se retire.

De retour à la maison, je ne dis rien à Thyrrène; mais je préviens mes enfans qu'au milieu de la nuit nous nous embarquerons. Ils sont étonnés de la précipitation de ce départ, et m'en demandent la raison. Je remets à un autre moment de les en instruire; je me contente de leur dire qu'il faut que nous partions. Nous prenons un repas léger, et nous allons nous coucher. Je crus voir en songe un vieillard maigre et décharné, mais dont la robe retroussée laissoit appercevoir des muscles et des nerfs qui annonçoient que, dans sa jeunesse, il avoit été vigoureux. Un casque est sur sa tête; il a le regard perçant et rusé: il semble boîter d'une blessure à la cuisse. Il s'approche de moi, et, avec un sourire menaçant: Mon ami, me dit-il, tu es le seul qui n'as pas songé à moi: tous les voyageurs qui passent auprès de Céphalénie, visitent ma demeure: la célébrité de mon nom les y attire. Tu as poussé l'indifférence jusqu'à ne pas me saluer[41], quoique tu demeures dans le voisinage; bientôt tu porteras la peine due à ton insouciance: aussi malheureux que moi, tu trouveras des ennemis sur terre et sur mer. Mon épouse salue la jeune fille que tu mènes avec toi; elle s'intéresse beaucoup à elle, parce qu'elle sacrifie tout à la chasteté. Elle lui annonce une heureuse fin à toutes ses calamités.

Troublé par ce songe, je me lève brusquement. Qu'avez-vous, me dit Théagènes?—Je crains que nous n'ayons passé l'heure de nous embarquer: voilà la cause de mon trouble. Levez-vous; préparez tout pour notre départ. Je vais trouver Chariclée; mais elle étoit déjà auprès de moi. Thyrrène nous entend, se lève et nous demande ce que nous avons. Nous allons suivre votre conseil, lui dis-je, et tâcher de nous soustraire à nos ennemis. Je prie les dieux de vous récompenser de la bonté avec laquelle vous nous avez traités. J'ai encore un dernier service à vous demander; c'est de passer à Ithaque, d'offrir pour nous un sacrifice à Ulysse et de l'appaiser. Il m'est apparu cette nuit, s'est plaint que je l'ai négligé, et ma menacé de toute sa colère. Thyrrène me promet de remplir mes intentions; il nous accompagne jusqu'au rivage, en pleurant, nous souhaite une navigation heureuse, et telle que nous pouvons la désirer. Mais pourquoi vous fatiguer par ces détails? Le jour commençoit à paroître, et nous avancions en pleine mer. Les matelots d'abord avoient refusé de partir; mais enfin le marchand phénicien les y avoit déterminés, en leur représentant qu'ils avoient à craindre d'être attaqués par les pirates. Il étoit loin de penser qu'il disoit la vérité.

Nous eûmes d'abord à lutter contre l'impétuosité des vents et la fureur des flots. Enfin, après des peines incroyables, après avoir failli être engloutis dans les ondes, nous abordons à un promontoire de Crète. Nous avions perdu notre gouvernail; nos antennes étoient brisées en grande partie. Nous résolûmes de nous y arrêter quelques jours, pour remettre notre vaisseau en état, et nous rétablir nous-mêmes des fatigues de la mer. On nous annonça que nous partirions le premier jour après la jonction de la lune avec le soleil.

A peine fûmes-nous en pleine mer, que les zéphyrs enflèrent nos voiles. Notre pilote, attaché au gouvernail jour et nuit, cingla vers la Lybie. Il disoit qu'avec un vent favorable, il pouvoit traverser la mer en droite ligne, et qu'il falloit se hâter d'aborder à quelque terre, d'entrer dans quelque rade, parce qu'il voyoit venir derrière nous un vaisseau de pirates. Depuis que nous avons quitté l'île de Crète, ajouta-t-il, il suit exactement nos traces, et semble régler sa course sur la nôtre. Plusieurs fois j'ai feint de détourner notre vaisseau de sa route; je l'ai vu autant de fois faire la même manœuvre.

Les uns, effrayés de ces paroles du pilote, veulent se préparer au combat; d'autres, sans y apporter la moindre attention, disent qu'on voit souvent en pleine mer de petits vaisseaux suivre les grands, croyant naviguer avec plus de sûreté sur leurs traces. Chacun soutient son avis. La nuit approche. On étoit au moment où les laboureurs abandonnent leurs travaux. Le vent s'appaise; son souffle doux et foible ne fait plus qu'agiter les voiles, sans faire avancer le vaisseau. Enfin il tombe tout-à-fait au coucher du soleil, comme s'il étoit d'intelligence avec nos ennemis: un calme profond règne sur les flots.

Tant que le vent continua de souffler, les pirates restèrent bien loin derrière nous. Les voiles de notre vaisseau étant plus grandes, recevoient un plus grand volume d'air; mais le calme et l'immobilité des flots nous obligèrent alors d'avoir recours aux rames pour avancer. Les pirates, tous rameurs exercés, montant un vaisseau plus léger que le nôtre, ne tardèrent pas à nous atteindre: déjà ils sont près de nous. Un habitant de Zacynthe, embarqué avec nous, s'écrie: Les voilà! les voilà! nous sommes perdus; ce sont des pirates: je reconnois le vaisseau de Trachin. Ces cris jettent l'épouvante parmi les passagers. Au milieu du calme, nous sommes agités de la plus violente tempête: on n'entend que des plaintes, des gémissemens; tout est dans un désordre affreux. Les uns se précipitent dans la sentine; les autres, sur le pont, s'animent mutuellement au combat; d'autres cherchent à s'emparer de la barque de secours pour s'échapper. Cependant l'ennemi est près de nous: il faut se défendre. Le tumulte cesse; chacun s'arme de ce qu'il trouve sous sa main. Chariclée et moi nous arrêtons Théagènes, dont nous avons peine à modérer l'ardeur et le courage impétueux à la vue de l'ennemi. Chariclée craint d'en être séparée, même à la mort; elle veut partager son sort, périr du même coup, et expirer dans ses bras. Mais lorsque j'eus vu que notre ennemi étoit Trachin, je crus travailler à notre salut en retenant Théagènes; je ne fus point trompé dans mes espérances.

Les pirates s'approchent, se présentent obliquement: ils ne lancent point de traits; ils tâchent de s'emparer de notre vaisseau sans répandre de sang. Ils voltigent autour de nous, et nous forcent à rester en place. Ils semblent nous assiéger et vouloir nous prendre par composition. Malheureux! s'écrient-ils, quelle est votre folie! voulez-vous, par une résistance inutile à des forces si supérieures, vous exposer à la mort, tandis que nous vous offrons la vie? Il ne tient qu'à vous de sauver vos jours: passez dans cette barque, nous vous laissons aller.

Ainsi parlent les pirates. Tant que les armes ne brillèrent point, que le sang ne coula point, les Phéniciens montrèrent de l'audace, et refusèrent d'abandonner le vaisseau. Mais bientôt le plus hardi des ennemis s'élance au milieu de nous, frappe à grands coups d'épée tout ce qu'il rencontre, et fait voir que la force des armes seule doit décider l'affaire. Les autres le suivent. Les Phéniciens, effrayés, se jettent aux pieds des pirates, leur demandent quartier et s'abandonnent à la discrétion des vainqueurs. Déjà les pirates, animés par la vue du sang qui aiguisoit leur fureur, commençoient un carnage affreux. Trachin ordonne d'épargner le reste. Nous nous soumettons à tout: nous mettons bas les armes; mais nous sommes traités plus cruellement que si nous eussions fait la plus vigoureuse résistance. On nous ordonne de sortir du vaisseau avec un seul habit, sous peine de mort. Il n'est rien que les hommes ne sacrifient à la conservation de leurs jours. Les Phéniciens perdoient tout espoir de fortune en perdant leur vaisseau; cependant, à les voir s'élancer à l'envi dans la barque pour mettre leur vie en sûreté, on eût dit qu'ils gagnoient au lieu de perdre.