Lorsque, pour obéir aux lois imposées par le vainqueur, nous nous présentâmes pour sortir, Trachin, arrêtant Chariclée: O vous! le digne objet de ma tendresse, dit-il, ce n'est pas contre vous, mais pour vous que nous avons combattu. Je vous suis depuis votre départ de Zacynthe; c'est pour vous que j'ai traversé tant de mers, que j'ai bravé tant de périls; calmez-vous, tout ici vous est soumis: ainsi parle Trachin.
C'est le comble de la sagesse que de savoir s'accommoder aux circonstances. Chariclée, par mes conseils, paroît insensible à son malheur: elle fait effort sur elle-même; et, empruntant le langage de la séduction: Je rends graces aux dieux, dit-elle, de vous avoir inspiré des sentimens humains pour nous. Si vous voulez m'inspirer véritablement de la confiance, et m'engager à demeurer auprès de vous, donnez-moi cette marque de votre bienveillance: vous voyez mon père et mon frère, sauvez-les; ne souffrez pas qu'ils sortent du vaisseau: la vie, sans eux, me seroit à charge. En même-tems elle se jette à ses genoux et les tient long-tems embrassés. Trachin feint de résister à ces tendres supplications: sa captive à ses pieds est un spectacle qui flatte son orgueil. Enfin, les larmes de Chariclée le touchent; la douceur de ses regards subjugue son ame; il la relève: Je vous accorde, dit-il, votre frère avec plaisir; je vois en lui un jeune homme rempli de courage, qui pourra nous rendre des services. Mais ce vieillard est un fardeau inutile, dont je ne me charge que pour vous plaire.
Cependant le soleil, arrivé au bout de sa carrière, ne laissoit plus tomber que quelques foibles rayons, luttant avec peine contre les ténèbres de la nuit: tout-à-coup la mer s'enfle, soit que les approches de la nuit soulevassent ses flots, soit que la fortune le voulût ainsi. On entend les vents siffler dans le lointain. Les pirates avoient quitté leur vaisseau, et s'étoient précipités dans l'autre pour en piller la cargaison. Le vent qui s'élève jette le trouble parmi eux; ils ne savent comment gouverner un si grand vaisseau. Les différentes manœuvres se trouvent exécutées au hasard et par le premier venu; chacun se prétend capable de faire ce qu'il n'a jamais appris, et croit que ses lumières naturelles suffisent. Les uns hissent les voiles sans ordre; d'autres attachent les cordages sans connoître leur usage. Celui-ci, sans aucune expérience, se met à la proue; celui-là à la poupe et tient le gouvernail. Nous courûmes les plus grands dangers, moins par la violence de la tempête, qui ne bouleversoit pas encore les vagues, que par l'impéritie du pilote, qui résista aux flots, tant qu'une foible lumière nous éclaira, mais qui céda quand la nuit fut arrivée. Les vagues commençoient à nous gagner, et nous étions sur le point d'être engloutis. Quelques pirates tentent de passer dans le vaisseau qu'ils avoient quitté; mais les vagues les en empêchent. Le commandant les retient, en leur représentant que celui où ils sont, avec les richesses qu'il contient; vaut bien mieux que plusieurs vaisseaux semblables au leur. Il coupe aussi le câble qui les attache, sous prétexte qu'ils sont plus en danger[42]. Ses vues se portent encore dans l'avenir. Aborder à terre avec deux vaisseaux, c'étoit se rendre suspect: on ne manqueroit pas de s'informer par qui ils étoient montés. Enfin on approuve une mesure qui garantit d'un double danger.
A peine le cordage qui attachoit les deux vaisseaux l'un à l'autre est-il coupé, que nous nous sentons soulagés, sans cependant être hors de danger. Après avoir été long-tems balottés par les flots en courroux; après avoir jeté beaucoup de choses à la mer; après avoir vu de près toutes les horreurs de la mort, et avoir passé cette nuit dans les angoisses les plus horribles, nous abordons le jour suivant, vers le soir, à une embouchure du Nil, appelée l'embouchure d'Hercule. Malheureux! nous abordons en Egypte. Les pirates sont dans la joie; et nous, nous reprochons à la mer de nous avoir laissé la vie, de nous avoir dérobés à une mort exempte d'outrages, pour nous livrer sur terre à un sort plus cruel, à une attente plus affreuse entre les mains de brigands sans pudeur et sans retenue.
Leurs premières démarches ne furent pas propres à nous rassurer. A peine sont-ils à terre, que, sous prétexte de remercier Neptune de les avoir sauvés, ils débarquent du vin de Tyr, et quelques autres choses. Ils envoient dans les villages circonvoisins quelques-uns d'entr'eux avec de grandes sommes d'argent, pour acheter des provisions: ceux-ci reviennent bientôt après, amenant avec eux un troupeau entier, de porcs et de brebis. Ceux qui étoient restés à bord les reçoivent, allument un grand feu, les égorgent et préparent un festin.
Trachin, me prenant en particulier pour n'être entendu de personne: Mon père, me dit-il, je veux unir mon sort à celui de votre fille; je vais, comme vous le voyez, célébrer aujourd'hui cet hymen; je vais, en offrant un sacrifice aux dieux, célébrer la plus belle de toutes les fêtes. J'ai cru devoir vous prévenir de mes intentions, pour ne pas vous voir triste au milieu de ce repas, pour que votre fille, instruite par vous de mes volontés, s'y prête sans répugnance. Je ne prétends pas que vous serviez auprès d'elle ma passion: j'ai en main ce qui peut me répondre de son consentement, la force; mais je veux suivre les voies de l'honneur, et je crois que votre fille prévenue, par la bouche même de son père, de la fête qui se prépare, se montrera moins rebelle à mes intentions.
J'applaudis à son discours; je lui témoigne de la joie; je feins d'avoir de grandes actions de grâces à rendre aux dieux, qui donnent à ma fille un époux dans son maître. Je m'éloigne quelques instans pour réfléchir sur le parti que j'avois à prendre: me rapprochant ensuite de lui, je le prie, pour mettre le plus grand éclat dans la célébration de cette fête, de donner à ma fille la jouissance du vaisseau pour se préparer; de défendre à qui que ce soit de la troubler, afin qu'elle puisse autant que lui permettent les circonstances, relever la pompe de cette cérémonie par la magnificence de sa parure. Je lui représente qu'il ne convient pas qu'une jeune fille, distinguée par sa naissance et sa fortune, qui va passer dans les bras d'un époux, ne se montre pas aussi brillante quelle le peut, quoique ni le lieu, ni le tems ne lui permettent pas de déployer toute la magnificence digne d'un tel hymenée.
Trachin, ivre de joie, me promet d'avoir égard à mes demandes. En effet, il ordonne à ses gens de tirer du vaisseau tout ce dont on avoit besoin, et leur défend d'en approcher ensuite. Ses ordres sont aussitôt exécutés. On tire du vaisseau des tables, des coupes, des tapis de Tyr et de Sidon, et tout ce qui peut orner un festin; on les voit charger sur leurs épaules indistinctement des objets précieux, fruits de tant de sueurs et d'épargnes, qui, grâce aux bizarreries de la fortune, vont parer le repas de ces insolens pirates.
Je vais ensuite voir Théagènes et Chariclée; je la trouve fondant en larmes. Ma fille, lui dis-je, vous devez être accoutumée à toutes ces épreuves. Sont-ce vos maux passés que vous pleurez? avez-vous quelque nouveau sujet de chagrin? Tout, dit-elle, tout me désespère. Je pleure l'avenir; je pleure le funeste amour de Trachin: les circonstances ne servent qu'à le rendre plus ardent. Un bonheur inespéré fait oublier les lois de l'honneur; mais Trachin pleurera son amour trompé: la mort me dérobera à ses embrassemens. Si je suis séparée de vous avant le trépas, ce sont vos conseils, ce sont ceux de Théagènes qui causent mon malheur.
Vous ne vous trompez point, lui dis-je. Trachin, après le sacrifice, veut, par un festin solemnel, célébrer son hymen avec vous. Il me croit votre père, et il m'a prévenu de ses desseins. Il y a long tems que Thyrrène m'a instruit, à Zacynthe, de la passion violente de ce pirate; mais je croyois pouvoir vous soustraire à ses feux, et si je ne vous les ai point révélés, c'est que je ne voulois point vous affliger par la perspective d'un avenir douloureux. Hélas! mes enfans, la fortune ennemie a renversé mes espérances; nous sommes suspendus sur un abîme. Il ne nous reste plus qu'à nous armer de courage et d'intrépidité. Bravons les dangers qui nous environnent. La liberté, une vie honorable, ou une mort glorieuse sera le prix de nos généreux efforts.