Ils me promettent de tout oser. Je leur montre le parti que nous avons à suivre; et je les presse de prendre toutes les mesures nécessaires pour en assurer le succès. Je vais trouver le lieutenant de Trachin, nommé, je crois, Pélore. Je lui dis que j'ai quelque chose d'intéressant à lui communiquer. Il se fait un plaisir de m'écouter, me tire à l'écart pour n'être entendu de personne: Mon fils, lui dis-je, écoutez-moi en peu de mots; le tems ne me permet pas de m'expliquer ici fort au long. Ma fille vous aime: ce sont vos qualités qui vous ont gagné son cœur. Elle soupçonne que votre commandant ne prépare un repas que pour célébrer ses noces. Elle a cru entrevoir ses desseins dans l'ordre qu'il lui a donné de mettre ses plus belles robes. Songez à rompre ce dessein; car ma fille aime mieux mourir que devenir l'épouse de Trachin.
Vieillard, me répond Pélore, soyez tranquille; moi-même depuis long-tems j'aime votre fille; je n'attends qu'un moment favorable: dans le combat, je me suis élancé le premier sur le vaisseau ennemi. Trachin doit un prix à ma valeur. Par reconnoissance, il cédera votre fille à mon amour, ou il pleurera son hymen, et ce bras le punira comme il le mérite.
Je le quitte aussitôt pour ne donner lieu à aucun soupçon. Revenu auprès de mes enfants, je fortifie leur courage, en leur promettant un heureux succès de mon stratagème.
Le festin commença peu de tems après; déjà les convives, échauffés par le vin, ne connoissoient plus de bornes ni de frein. Me penchant vers Pélore, auprès duquel je m'étois placé à dessein: Avez-vous vu, lui dis-je, comme Chariclée est parée?—Non.—Eh bien! vous pouvez la voir: entrez dans le vaisseau, mais secrètement; car vous savez que votre commandant l'a défendu: vous croirez voir Diane elle-même. Modérez l'ardeur de vos désirs; n'allez pas exposer ses jours et les vôtres. Il se lève aussitôt; et, feignant quelque besoin pressant, il court secrètement au vaisseau. Il voit Chariclée couronnée de laurier, revêtue d'une robe étincelante d'or. Persuadée qu'elle alloit à la victoire ou à la mort, elle s'étoit revêtue de la robe qu'elle portoit à Delphes dans les cérémonies religieuses: toute sa personne brilloit d'un éclat éblouissant; tout annonçoit une vierge qui va passer sous les lois de l'hymen. A sa vue, le cœur de Pélore est embrasé des feux de l'amour et de la jalousie; les bouillans transports, la sombre fureur, la rage sont peints dans ses yeux. A peine est-il à sa place: Pourquoi, s'écrie-t-il, ne reçois-je pas le présent dû à celui qui monte le premier sur un vaisseau ennemi? Tu ne l'as pas demandé, répond Trachin; il n'a pas encore été question du partage des dépouilles.—Eh bien! je demande la jeune captive.—Prends tout ce qui te fera plaisir, excepté elle.—Tu annulles donc la loi établie parmi les pirates, loi qui autorise à choisir à son gré celui qui, le premier, s'élance sur un vaisseau ennemi, et s'expose pour tous les autres aux plus grands dangers.—Je ne casse point cette loi; mais j'en invoque une autre qui ordonne aux sujets d'obéir à leur chef. J'aime aussi cette jeune captive; et je ne crois pas demander trop que demander à être préféré. Si tu ne te soumets à cet ordre, cette coupe te punira de ton insolence. Voyez-vous, s'écrie Pélore, en s'adressant aux convives, comme la valeur est récompensée? C'est ainsi que chacun de vous, victime de cette loi tyrannique, se verra arracher le fruit de ses travaux.
L'affreux spectacle que nous vîmes alors, Nausiclès! Telle la mer, soulevée par les vents, mugit sous les coups de la tempête; tels ces pirates, ivres de vin et de fureur, s'agitent, s'élancent, poussent des cris horribles. Il se forme deux partis: les uns veulent faire respecter leur chef; les autres, la loi. Enfin, Trachin lève le bras pour lancer une coupe à Pélore; mais celui-ci est sur ses gardes. Il enfonce son épée dans le sein de son rival, qui, atteint d'un coup mortel, tombe sans vie. Un combat sanglant s'allume: les pirates se jettent les uns sur les autres, et confondent leurs coups: les uns veulent venger leur chef; les autres prétendent défendre le parti de la justice, en défendant Pélore. Les cris confus des combattans, des mourans, retentissent au loin; les coupes, les morceaux de bois, les pierres, les débris des tables, tout sert leur aveugle fureur.
Retiré à l'écart sur une éminence, je considère le combat sans partager le danger. Cependant Théagènes et Chariclée ne restent pas spectateurs oisifs de cette scène sanglante. Théagènes, hors de lui, et bouillant de courage, se jette d'abord, comme nous en étions convenus, dans un des deux partis. Chariclée, voyant le combat engagé, décoche des flèches de dessus le vaisseau, prenant bien garde d'atteindre Théagènes. Egalement ennemie des deux partis, elle immole le premier qui s'offre à ses coups; elle voit les combattans à la lueur des flammes, et n'en est point vue. Les pirates ignorent d'où partent ces traits; quelques-uns s'imaginent que les dieux eux-mêmes combattent contre eux. Enfin, tous périssent; il ne reste plus que Théagènes et Pélore. Pélore est brave, accoutumé à verser le sang. Chariclée ne peut plus se servir de son arc: brûlant du désir de secourir son amant, elle craint d'être trahie par son adresse; car les deux rivaux se tiennent corps-à-corps. Mais Pélore ne résiste pas long-tems. Désespérée de ne pouvoir secourir son amant par des effets, Chariclée le secoure par ses paroles[43]: Courage, mon ami, s'écrie-t-elle, courage! Ces paroles raniment la valeur et les forces de Théagènes; il voit dans Chariclée le prix de la victoire. La défaite de Pélore est assurée. Quoique couvert de blessures, son ardeur redouble: il s'élance sur son ennemi, lui porte un coup d'épée à la tête. Pélore évite le coup par un léger mouvement; l'épée effleure l'épaule, et coupe le bras à la jointure du coude. Aussitôt l'un prend la fuite, et l'autre le poursuit.
Je ne sais comment se termina le combat; je ne vis point revenir Théagènes. Je restai sur cette éminence: je ne voulus point descendre dans un lieu fumant de sang et de carnage; mais Chariclée le vit revenir. Lorsque le jour parut, je l'apperçus couché, environné des ombres de la mort, Chariclée assise auprès de lui et abîmée dans la douleur: elle sembloit vouloir s'immoler sur le corps de son amant; mais quelque lueur d'espérance de le voir revenir à la vie arrêtoit son bras. Malheureux, je ne pus lui parler, apprendre quel étoit son sort; je ne pus la consoler, lui donner les secours qu'elle pouvoit attendre de moi. Aux malheurs éprouvés sur la mer, se joignirent d'autres malheurs sur terre.
Au point du jour je descendois de l'éminence où j'étois, lorsqu'une troupe de brigands Egyptiens, partis du haut de la montagne voisine, s'avance vers le rivage. Déjà ils sont maîtres de mes deux enfans: peu après ils s'en vont emportant du vaisseau tout ce qu'ils peuvent. Hélas! je les suis de loin, pleurant ma destinée et celle de ces deux amans. Ne pouvant les sauver, je ne voulus point me joindre à eux, dans l'espérance de briser leurs fers par la suite. Je ne pus les suivre long-tems; les forces m'abandonnèrent: la vieillesse m'empêcha de franchir, comme les Egyptiens, le sommet de la montagne. Si j'ai retrouvé une fille aujourd'hui, c'est aux dieux, c'est à votre bonté, Nausiclès, que je dois un tel bonheur; je n'y ai contribué que par mes larmes et mes gémissemens.
Calasiris, en achevant ces mots, ne peut retenir ses larmes; tous les convives pleurent avec lui, et trouvent du plaisir à pleurer; le vin féconde la source des larmes. Enfin Nausiclès, rassurant Calasiris; Mon père, dit-il, ne perdez pas espérance; déjà votre fille est entre vos bras; demain vous verrez votre fils. Au point du jour nous irons trouver Mitranes; nous tâcherons, à quelque prix que ce soit, de délivrer le beau Théagènes. Je le désire, répond Calasiris; mais il est tems de nous séparer. N'oublions pas les dieux; faisons-leur des libations; remercions-les de m'avoir rendu ma fille. Les convives font des libations et se retirent.
Calasiris cherche Chariclée. Placé à l'entrée de la salle des femmes, il les examine sortir: il ne la voit point parmi elles. Enfin, d'après les renseignemens qu'il reçoit d'une d'elles, il entre dans le temple, la trouve couchée aux pieds de la statue de la déesse: abîmée dans la douleur, elle s'y étoit endormie. Le vieillard laisse tomber quelques larmes; il prie la déesse de jeter sur elle un œil de compassion. Il la réveille doucement, et la conduit dans sa chambre. Elle semble rougir de s'être laissée surprendre par le sommeil; elle se retire avec la fille de Nausiclès dans le gynecée, et passe la nuit avec elle. Les soucis, les inquiétudes qui l'agitent, chassent le sommeil loin de ses yeux.