Cnémon est prêt de répondre; les sanglots lui étouffent la voix: ses larmes coulent en abondance; il ne peut articuler aucune parole. Enfin il modère ses pleurs. Comme la vie humaine, dit-il avec un profond gémissement, est remplie de vicissitudes et de changemens! O fortune! comme tu enchaînes les maux les uns aux autres! comme tu me précipites de malheurs en malheurs! Tu m'as arraché à ma famille, aux foyers paternels; tu m'as chassé de ma patrie, tu m'as séparé de tout ce que j'avois de plus cher; après bien des traverses, tu mas jeté sur les côtes de l'Egypte; tu m'as livré aux brigands du Bucolie; tu as paru calmer tes rigueurs, en me liant avec des personnes malheureuses comme moi, du même pays que moi, avec lesquelles j'espérois passer le reste de mes jours: aujourd'hui, tu m'ôtes encore cette consolation. Où aller? que faire? Abandonner Chariclée, avant qu'elle ait trouvé Théagènes? je ne le puis sans crime. Faut-il que je la suive par-tout, et que je l'aide dans ses recherches? il n'y auroit que de la gloire à partager ses travaux avec l'espoir du succès, et l'assurance de le trouver; mais l'avenir est incertain: il sera peut-être encore plus funeste que le passé; et je ne sais quel sera alors le terme de nos maux. Ne vaut-il pas mieux implorer votre bonté, celle des dieux protecteurs de l'amitié, profiter de l'occasion que me présente la faveur du Ciel, pour retourner dans ma patrie, dans les bras de ma famille, avec Nausiclès, qui, comme il le dit lui-même, se prépare à retourner dans la Grèce? Je crains bien, hélas! que mon père ... que sa maison ne reste abandonnée, sans héritier. Dussé-je vivre dans l'indigence, au moins est-il de mon devoir de tâcher de sauver quelques débris du naufrage de sa fortune, et de les laisser à ma famille. O Chariclée! c'est à vous que je m'adresse: Excusez Cnémon, pardonnez-lui. Je vais prier Nausiclès d'attendre quelque tems, quelque pressé qu'il soit de partir. Je vous suivrai jusqu'aux Bucolies. Si je suis assez heureux pour vous remettre entre les mains de Théagènes, je partirai avec la satisfaction d'avoir fidèlement gardé un dépôt si précieux. Soutenu du témoignage de ma conscience, plein des plus belles espérances, je me séparerai de vous. Si la fortune nous trompe, puissent les dieux ne pas le permettre! vous me pardonnerez encore. Je ne vous laisserai pas seule, mais entre les mains d'un père tendre, d'un sage mentor, de Calasiris.

L'œil d'un amant est perçant: il lit au fond des cœurs; Chariclée s'étoit apperçue à plusieurs indices que Cnémon aimoit la fille de Nausiclès; elle avoit compris aussi, par les discours de Nausiclès, qu'il verroit cette alliance avec plaisir; que depuis long-tems elle étoit l'objet de ses démarches, et qu'il n'épargnoit rien pour gagner Cnémon. Elle crut encore que Cnémon ne pourroit la suivre sans compromettre son honneur, sans faire soupçonner sa vertu. Cnémon, dit-elle, vous prendrez le parti qui vous paroîtra le meilleur. Vous m'avez déjà rendu d'assez grands services. Je sens et je ne dissimule pas toute l'étendue de mes obligations; mais il n'est rien qui vous oblige à étendre vos soins pour moi dans l'avenir, à partager des dangers qui ne sont pas les vôtres, que vous pouvez vous épargner. Retournez dans votre patrie, dans vos foyers, dans le sein de votre famille: profitez du voyage de Nausiclès; ne laissez pas échapper une si belle occasion. Calasiris et moi, nous supporterons seuls les revers de la fortune. Si les hommes nous abandonnent, sans doute que les dieux ne nous abandonneront pas.

Nausiclès alors prenant la parole: Puissent les vœux de Chariclée, dit-il, s'accomplir! puissent les dieux lui accorder la protection qu'elle leur demande, la rendre aux auteurs de ses jours! Une ame aussi belle, aussi élevée, un esprit aussi sage, méritent bien une pareille destinée. Pour vous, Cnémon, ne vous chagrinez point de ne point emmener Thisbé avec vous. Vous voyez son ravisseur; c'est moi qui l'ai enlevée; c'est moi qui l'ai transportée en Egypte. Ce marchand de Naucrate, cet amant de Thisbé, c'est moi. Ne redoutez point l'indigence; ne craignez point d'être réduit à la mendicité. Si vous voulez entrer dans mes vues, vous jouirez d'une fortune brillante. Vous verrez votre patrie; vous rentrerez dans la maison paternelle: je vous conduirai à Athènes. Je vous donnerai en mariage ma fille Nausiclée, avec une dot immense. Je connois votre patrie, votre naissance, votre famille, et je me croirai honoré d'une pareille alliance.

Cnémon, au comble de ses désirs, voyant s'accomplir des vœux qu'il faisoit depuis long-tems, mais dont il n'espéroit rien, répondit à Nausiclès qu'il acceptoit ses offres. Nausiclès aussitôt lui remet sa fille entre les mains, et commande en même-tems que sa maison retentisse des chants de l'hymenée. Lui-même il commence la danse, et les noces se célèbrent sur-le-champ et dans ce même festin. Tout le monde aussitôt se met à danser; des chants d'alégresse se font entendre. Les torches nuptiales dissipent les ombres de la nuit.

Chariclée s'éloigne du tumulte de cette fête: elle se retire dans l'appartement où elle avoit coutume de coucher, et en ferme la porte. Là, seule, sans témoins, semblable à une Menade, elle dénoue ses cheveux, déchire sa robe: Et nous aussi, dit-elle, dansons en l'honneur du dieu qui préside à notre destinée, mais des danses qui lui conviennent. Que mes chants soient les cris de la douleur, et mes danses les convulsions du désespoir.[46] Que les ténèbres m'environnent; qu'une nuit obscure préside à tout. Eteignons les feux de cette lampe. Quel hymen, quelle couche nuptiale m'a préparée cette affreuse divinité! Seule, loin de mon amant, ce dieu funeste ne me laisse que le nom de son épouse. Cnémon danse; Cnémon est époux. Théagènes erre; Théagènes, prisonnier, est peut-être chargé de chaînes: ce n'est encore que le moindre de mes maux, pourvu qu'il vive! Nausiclée est dans les bras d'un époux; Nausiclée, avec qui je passois les nuits, est séparée de moi. Chariclée est seule abandonnée. O fortune! ô barbare divinité! loin de moi tout sentiment jaloux! Hélas! puissent-ils être heureux! C'est de mon sort que je me plains, de mon sort, si différent du leur. C'est trop prolonger la tragédie de mes calamités: elles retentisssent encore, lorsque la scène est fermée. Mais, hélas! à quoi bon ces plaintes contre les dieux? Qu'ils terminent mes malheurs, quand ils voudront. O mon cher Théagènes! ô l'ame de ma vie! si tu n'es plus ... si la fortune ennemie.... Grands dieux! Non ... que je ne l'apprenne jamais. Non, je ne te survivrai pas; j'irai te rejoindre. Tiens, reçois ces présens funèbres. En même-tems elle arrache ses cheveux et les jette sur le lit. Je t'offre encore ces libations: elles coulent de ces yeux que tu adorois; elle arrose son lit de ses larmes. Hélas! si tu vis encore, viens, mon ami, viens du moins en songe te reposer dans mes bras. Respecte, ô mon cher Théagènes! respecte ta Chariclée; attends que des nœuds légitimes t'unissent à elle; respecte-la même en songe. Viens ... c'est toi!... je te presse contre mon sein!

En parlant ainsi, elle se jette le visage sur son lit, et l'embrasse. Un délire affreux l'agite: ses sanglots résonnent; enfin, l'excès de la douleur l'étourdit. Les ténèbres se répandent sur ses yeux; ses sens s'assoupissent: elle s'endort profondément, jusque bien avant dans la journée. Calasiris s'étonne de ne la point voir paroître selon sa coutume: il la cherche, va à sa chambre, frappe à la porte avec violence, l'appelle plusieurs fois par son nom, et enfin la réveille. A ses cris, Chariclée se trouble: elle court à la porte tout en désordre, et ouvre au vieillard. Calasiris voit ses cheveux épars, sa robe déchirée: il voit dans ses yeux, encore humides, les transports qui l'ont agitée avant son sommeil. Il en devine la cause: il la conduit à son lit, la fait asseoir, l'habille; et après l'avoir mise dans un état un peu plus décent: Qu'avez-vous donc, Chariclée, dit-il? pourquoi cette douleur amère, qui ne connoît point de bornes? pourquoi vous laisser ainsi abattre par la fortune, vous que j'ai vue opposer à ses coups tant de constance et de magnanimité? Je ne vous connois plus. Ne mettrez-vous pas fin à ce délire? ne songerez-vous pas que vous êtes mortelle; qu'il n'y a rien de plus mobile et de plus inconstant que les choses humaines? Pourquoi vous ôter la vie, quand des espérances vous restent encore? O ma fille! épargnez-moi; épargnez-vous vous-même, ou plutôt épargnez Théagènes, qui ne veut vivre que pour vous, qui ne trouve de charmes dans la vie qu'autant que vous vivrez.

A ces mots Chariclée rougit, en songeant sur-tout dans quel état elle a été trouvée; elle garde un long silence. Calasiris la presse de lui répondre. O mon père! dit-elle, vos reproches sont justes; mais, hélas! je ne suis pas tout-à-fait inexcusable. Ce n'est pas une passion ordinaire, une passion récente qui m'égare; c'est un amour pur et chaste pour un époux, que je ne connois encore que par ma tendresse, pour Théagènes, dont l'absence est pour moi le plus cruel des tourmens.

Chariclée, répond Calasiris, calmez-vous; Théagènes vit: les dieux vous le rendront. S'il faut en croire les oracles, nous ne pouvons refuser d'ajouter foi à celui qui nous a dit hier qu'il est tombé entre les mains de Thyamis, pendant qu'on le conduisoit à Memphis. S'il est au pouvoir de Thyamis, ses jours sont en sûreté: Thyamis le connoît; ils sont amis. Il ne faut plus tarder, mais nous rendre le plus promptement que nous pourrons au bourg de Bessa. Vous, vous allez chercher Théagènes; et moi, mon fils avec Théagènes; car vous savez sans doute que Thyamis est mon fils.

Calasiris, répond Chariclée, après quelques momens de réflexion, si vous êtes père de Thyamis, si Thyamis est votre fils, si ce n'est pas un autre Thyamis, fils d'un autre père, nous courons les plus grands dangers. Calasiris, étonné, lui en demande la raison. Vous savez, continue Chariclée, que j'ai été prise par les Bucoles: ces funestes appas, que la nature semble ne m'avoir donnés que pour mon malheur, séduisirent alors le cœur de Thyamis: il voulut m'épouser. J'eus recours à la ruse pour me soustraire à ses feux. Je crains que, s'il nous rencontre dans nos recherches, il ne me reconnoisse, et ne veuille effectuer ses premiers desseins.

Non, répond Calasiris; l'amour ne dominera pas mon fils sous les yeux de son père. Il respectera la présence de l'auteur de ses jours; il réprimera une passion illégitime, si elle existe encore. Cependant, rien ne nous empêche de songer aux moyens de tromper ceux que vous redoutez. Vous me paroissez avoir dans l'esprit des ressources admirables pour échapper aux poursuites de vos amans.