Chariclée sourit à ces paroles: je ne sais, dit-elle, si vous parlez sérieusement, ou si vous plaisantez; mais ne cherchons aucun moyen pour l'instant: tenons-nous-en à ce que j'avois imaginé avec Théagènes: la fortune nous a empêché jusqu'ici d'en tirer aucun avantage; peut-être serons-nous plus heureux. Nous cherchions à sortir de l'île des Bucoles; nous résolûmes de nous couvrir de haillons, de nous métamorphoser en mendians, et d'entrer ainsi dans les villes et les bourgs. Couvrons-nous encore de ces mêmes haillons; mendions encore: par-là, nous nous mettrons à l'abri contre les entreprises de ceux que nous rencontrerons: la pauvreté est une bonne sauve-garde; la pitié, plutôt que l'envie, marche à sa suite. Chaque jour fournira aisément à ses besoins. Dans un pays étranger, tout se vend cher aux étrangers; mais les cœurs s'attendrissent à la vue des malheureux, et on leur donne des secours.

Calasiris approuve l'avis de Chariclée, et hâte le moment du départ. Ils vont trouver Nausiclès et Cnémon, et les instruisent de leur résolution. Enfin ils se mettent en route vers la troisième heure du jour, sans vouloir être accompagnés de personne, sans vouloir accepter aucune des offres de leurs hôtes. Nausiclès, Cnémon et tous les gens de la maison les suivent pendant quelque tems. Nausiclée, dont la tendresse pour Chariclée l'emporta alors sur la pudeur naturelle à son sexe, obtint de son père, à force d'instances, de les suivre. Après avoir fait environ cinq stades, (472 toises, un peu moins d'un quart de lieue), ils s'embrassent les uns les autres, et se jurent une amitié éternelle. Ils s'arrosent mutuellement de leurs larmes et se souhaitent une destinée heureuse. Cnémon leur demande pardon de ne point les accompagner plus loin. Il s'en excuse sur son nouvel hyménée, et promet de les rejoindre, s'il en trouve l'occasion favorable; ensuite ils se séparent.

Les uns retournent à Chemmis. Chariclée et Calasiris se revêtent d'habits déchirés, dont ils se sont munis, et prennent le costume de mendians. Chariclée se barbouille le visage avec de la suie et de la boue délayées ensemble; et, pour dernier coup de pinceau, le bord d'un voile en lambeaux enveloppe un côté de son visage et lui cache un œil. Sous son bras est une besace, destinée en apparence à mettre les fruits de sa quête, mais qui renferme des objets bien plus précieux, sa robe de prêtresse, qu'elle portoit à Delphes, ses couronnes, et toutes les autres richesses que sa mère avoit exposées avec elle. Calasiris enveloppe de peaux déchirées le carquois de Chariclée, l'attache obliquement sur ses épaules, et comme si c'eût été un paquet: il détache la corde de l'arc, qui se redresse peu-à-peu, et devient entre ses mains un bâton qui affermit ses pas chancelans. Apperçoivent-ils quelqu'un dans le lointain, il semble alors accablé sous le faix des ans; il boîte même, et quelquefois Chariclée le conduit par la main.

Après avoir bien étudié leur rôle, avoir plaisanté sur leur déguisement, s'être complimentés mutuellement sur la bonne mine qu'il leur donne; après avoir encore prié la cruelle divinité, qui les persécute, de mettre un terme à ses fureurs, ils marchent promptement vers Bessa, où ils espèrent trouver Théagènes et Thyamis; mais leur espoir est encore trompé.

Le soleil se couchoit, et ils étoient près d'arriver, lorsqu'ils apperçoivent les cadavres d'une multitude d'hommes récemment égorgés; un grand nombre étoient Perses; ils les reconnoissent à leur habillement et à leur armure; et parmi eux il y avoit quelques habitans du pays. Ils jugent que ce lieu a été le théâtre d'un sanglant combat; mais ils ignorent quels ont été les combattans. Ils avancent au milieu de ces cadavres, examinent s'ils n'y verront point quelques-uns de leurs amis. Quand le cœur craint pour l'objet de sa tendresse, il se livre aux plus funestes pronostics. Ils trouvent une vieille femme en proie aux larmes et aux gémissemens, embrassant étroitement un de ces cadavres: ils prennent le parti d'en tirer tous les éclaircissemens possibles; ils s'arrêtent auprès d'elle, tâchent de la consoler et d'appaiser la violence de sa douleur. Elle les écoute. Calasiris lui demande, en langue égyptienne, qui elle pleure et entre qui ce combat s'est livré.

La vieille leur répond, en peu de mots, qu'elle pleure son fils; qu'elle vient chercher la fin de ses jours sur ce champ de bataille; que c'est sur le cadavre de son fils que ses larmes tombent; qu'elle veut lui rendre les devoirs funèbres, comme elle le pourra. Voici ce qu'elle leur apprend du combat:

On conduisoit à Memphis, à Oroondates, satrape du grand roi, un jeune homme d'une taille majestueuse, d'une grande beauté. Mitranes, officier d'Oroondates, l'avoit fait, dit-on, prisonnier, et le lui envoyoit comme un présent inestimable. Les habitans du village que vous voyez (et elle leur montra un village voisin) étant survenus, ont prétendu connoître le jeune prisonnier; soit qu'ils le connussent en effet, soit que ce ne fût qu'une feinte de leur part. A cette nouvelle, Mitranes, outré d'une juste colère, marcha contre eux, il y a deux jours. Les habitans de ce village, brigands par état, accoutumés à braver la mort, sont très-belliqueux; ils ont déjà enlevé à bien des épouses et des mères leurs maris et leurs enfans: je suis aujourd'hui une de leurs victimes. Au bruit de la marche de Mitranes, ils lui dressent une embuscade, tombent sur sa troupe, et remportent une victoire complète. Les uns l'attaquent en tête, les autres sortent de leur embuscade, fondent sur lui à l'improviste et en poussant de grands cris. Mitranes est tué un des premiers en combattant. Environnés de toutes parts, les Perses ne pouvant fuir, sont tous immolés: quelques Egyptiens ont aussi perdu la vie; mon fils, atteint d'un trait à la poitrine, est resté sur le champ de bataille. Malheureuse! je pleure aujourd'hui celui-ci; bientôt, hélas! je pleurerai encore celui qui me reste, et qui marche avec les Besséens contre la ville de Memphis.

Calasiris lui demande pourquoi les Besséens marchent contre Memphis. Je vais vous dire, reprend la vieille, ce que j'ai appris de ce fils qui me reste: Les Besséens, teints du sang des troupes du grand roi et de celui de leur général, jugent bien qu'une action aussi hardie ne restera pas impunie; qu'ils vont courir les plus grands dangers; qu'Oroondates, qui réside à Memphis, à la première nouvelle de ce massacre, viendra avec de plus grandes forces, environnera leur village, et lavera dans leur sang la tache imprimée au nom persan. Résolus de tout risquer, ils tentent une grande entreprise, pour se garantir du malheur qui les menace: ils veulent prévenir les préparatifs d'Oroondates, en tombant à l'improviste sur lui, l'immoler, s'ils le surprennent dans Memphis; ou, s'il en est absent, occupé, comme on dit, à la guerre d'Ethiopie, il leur sera plus aisé de s'emparer d'une ville dénuée de défenseurs, et par-là, ils se mettront à l'abri de tout danger, au moins pour le présent. Ils veulent encore rétablir dans la dignité de grand-prêtre Thyamis, leur chef, dont le crime d'un frère, plus jeune que lui, l'a dépouillé. S'ils ne réussissent point, ils sont déterminés à mourir les armes à la main, plutôt que de se voir chargés de fers, exposés aux outrages et à la cruauté des Perses.

Mais vous, étrangers, continue-t-elle, où allez-vous?—A Bessa.—Vous ne pouvez, sans danger, y entrer si tard, ni vous mêler parmi les habitans qui y sont restés, si vous n'êtes connus de personne.—Si vous nous y conduisiez, nous ne courrions aucun danger.—Je n'en ai pas le tems; j'ai des cérémonies funèbres à faire cette nuit. Je vous prie de vous retirer dans quelque endroit, où il n'y ait point de cadavres, ou je saurai bien vous y contraindre. Passez-y la nuit; quand le jour sera venu, je vous donnerai l'hospitalité, et je vous mettrai à l'abri de tout danger.

Calasiris explique à Chariclée ce que la vieille vient de lui dire; ensuite ils s'éloignent tous deux. A quelque distance du champ de bataille, ils trouvent une petite éminence: là, Calasiris se couche, la tête appuyée sur son carquois; Chariclée s'asseoit sur sa besace. La lune qui, depuis trois jours, étoit dans son plein, commençoit à paroître, et à éclairer la terre de ses rayons. Calasiris, avancé en âge, fatigué du chemin, s'endort bientôt; mais Chariclée, dévorée d'inquiétudes, ne pouvant fermer les yeux, est témoin d'un spectacle affreux que donnent souvent les femmes égyptiennes.