La vieille femme, voyant le calme régner autour d'elle, et ne se croyant vue de personne, commence par creuser une fosse, et allumer un bûcher à côté; le cadavre de son fils est entre deux: elle prend un vase d'argile de dessus un trépied voisin; elle en verse du miel dans la fosse, du lait d'un autre, du vin d'un troisième; elle façonne ensuite une figure de pâte, la couronne de laurier, de fenouil, et la jette dans la fosse; elle saisit une épée, et, transportée d'une fureur divine, elle adresse à la lune une longue prière, conçue en termes barbares et inconnus; elle ouvre la veine de son bras, essuie le sang avec une branche de laurier, et en arrose le bûcher. Après bien d'autres cérémonies magiques, elle se courbe sur le cadavre de son fils, lui parle à l'oreille; enfin elle l'éveille, et, par la force de ses enchantemens, elle le fait tenir debout.

Chariclée, émue dès le commencement de cette scène, frémit de terreur à un spectacle si inoui; elle réveille Calasiris, pour le rendre témoin de tout ce qui se passe. Enveloppés des ténèbres de la nuit, ils ne sont point vus, et voient tout à la lueur des flammes du bûcher. Peu éloignés de la vieille, ils l'entendent interroger à haute voix le cadavre. Elle lui demande si son frère, le seul fils qui lui reste, reviendra de l'expédition où il est parti. Le mort ne répond rien; mais il fait seulement un signe de tête, pour laisser à sa mère les illusions de l'espérance; il retombe ensuite, et reste couché sur le visage. La vieille le retourne, et continue de l'interroger: elle lui parle à l'oreille, et redouble la force de ses enchantemens, pour l'obliger sans doute à rompre le silence. L'épée à la main, elle s'élance, tantôt vers le bûcher, tantôt vers la fosse; elle relève ce cadavre, lui répète les mêmes questions, et, peu contente de ses signes de tête, elle veut le forcer à lui dévoiler, à haute voix, les secrets de l'avenir.

Cependant Chariclée conjure Calasiris d'approcher de la magicienne, de l'interroger sur le sort de Théagènes; mais le vieillard s'y oppose: il lui dit que la nécessité seule peut les excuser d'être témoins de cette scène impie; qu'il n'est pas permis aux ministres de la religion d'assister à des choses aussi horribles; qu'ils peuvent, par des victimes sans tache et des prières pieuses, pénétrer dans l'avenir; que les impies n'ont d'autres moyens que de ramper à terre, et d'outrager les morts, comme fait cette Egyptienne, dont les circonstances leur font voir les horribles mystères.

Calasiris parloit encore, lorsque des sons sourds et lugubres, qui sembloient partir d'une caverne profonde et ténébreuse, viennent frapper leurs oreilles: Ma mère, répond le cadavre, je vous ai d'abord ménagée, malgré vos forfaits envers l'humanité, malgré votre infraction des lois de la mort, malgré l'exécrable curiosité que vous avez de pénétrer, par les enchantemens, des choses impénétrables[47]. Les morts conservent jusques dans les enfers, autant qu'il leur est possible, du respect pour les auteurs de leurs jours; mais puisque vous éteignez en moi ce respect, autant qu'il est en vous, par votre sacrilège opiniâtreté; puisque, non contente de m'avoir fait lever, d'avoir obtenu de moi des signes de tête, vous voulez entendre la voix d'un mort; puisque vous ne pensez point à me rendre les devoirs de la sépulture, que vous m'arrachez de la compagnie des autres morts, pour satisfaire votre détestable envie, écoutez des secrets que je voulois vous taire: Le fils qui vous reste, ne reviendra point: vous-même, vous mourrez par l'épée; vous allez périr au milieu de la célébration de vos horribles cérémonies; vous allez porter la peine réservée à vos semblables. Quoi! vous osez exposer aux regards des hommes, des mystères qui devroient être enveloppés du voile impénétrable du silence et des ténèbres les plus épaisses! vous osez, sous les yeux de pareils témoins, insulter ainsi aux morts! Un grand-prêtre vous voit; mais c'est votre moindre crime: c'est un sage; il saura tout cacher sous le plus grand secret; d'ailleurs, il est l'ami des dieux. S'il se hâte, il trouvera ses deux enfans, le fer à la main, prêts à s'égorger; mais sa présence leur en imposera et arrêtera leur furie. Ce qu'il y a de plus affligeant, c'est qu'une jeune fille entend et voit tout ce qui se passe ici: brûlant d'amour, elle erre de climats en climats, et cherche son amant. Après des souffrances et des dangers sans nombre, elle le rejoindra aux extrémités de la terre, et elle passera le reste de ses jours avec lui sur le trône, et au comble du bonheur.

En achevant ces mots, le cadavre retombe. La vieille comprend que les témoins de ses mystères ne sont que les deux étrangers qu'elle a vus. Transportée de rage, l'épée à la main, elle se lève brusquement, les cherche par-tout sur le champ de bataille, et les croit cachés parmi les cadavres: elle veut les immoler comme des ennemis et des témoins de son infernale entreprise. Pendant qu'elle erre ainsi au milieu de ces morts, aveuglée par la fureur, un éclat de lance lui perce le sein; elle tombe et expire. Ce fut ainsi que les prédictions de son fils commencèrent à s'accomplir sur elle.

Fin du Livre Sixième.

[LIVRE SEPTIÈME.]

SOMMAIRE.

Théagènes et Thyamis, à la tête des Besséens, arrivent devant Memphis. Combat singulier de Thyamis et de Pétosiris. Calasiris arrive et les sépare. Chariclée reconnue de Théagènes. Passion d'Arsace pour Théagènes. Mort de Calasiris. Chariclée et Théagènes attirés dans le palais d'Arsace. Cybèle tâche d'inspirer à Théagènes de l'amour pour Arsace. Fidélité de Théagènes. Fureurs d'Arsace. Achémènes demande Chariclée en mariage. Elle lui est promise. Adresse de Théagènes pour empêcher ce mariage.