Échappés à un si grand danger, Chariclée et Calasiris quittent ce théâtre d'horreurs. Les prédictions qu'ils viennent d'entendre les animent encore. Ils se hâtent de se rendre à Memphis: déjà ils approchoient de cette ville, où commençoient à s'accomplir les choses qu'ils avoient apprises au sujet de Calasiris.
Thyamis, à la tête des brigands de Bessa, avoit paru tout-à-coup aux portes de Memphis. Un soldat de Mitranes, échappé au carnage, et qui avoit prévu les desseins des ennemis, étoit venu avertir les habitans, qui n'avoient eu que le tems de fermer leurs portes. Thyamis ordonne à ses guerriers de poser leurs armes vers une des parties de la ville, les fait reposer des fatigues de la marche, et paroît vouloir faire un siège dans les règles.
Les habitans sont d'abord saisis de frayeur à la vue des ennemis. Mais s'étant apperçus du haut des murs qu'ils sont en petit nombre, ils se disposent à prendre avec eux quelques archers, quelques cavaliers, restés pour garder Memphis, à armer le peuple de tout ce qu'ils trouveront, a faire une sortie et à livrer un combat. Un des principaux de la ville, avancé en âge, les arrête, en leur représentant que, vu l'absence du Satrape Oroondates, occupé à la guerre d'Ethiopie, ils doivent communiquer leurs projets à Arsace son épouse; que les soldats, demeurés dans la ville, sûrs de son approbation; combattront avec plus de courage pour la défense des murs. Ils adoptent cet avis, et se rendent en foule au palais, séjour ordinaire des Satrapes, quand le roi n'étoit point en Egypte.
Arsace étoit grande et belle: son esprit étoit pénétrant, son ame élevée. Fière de sa naissance, elle avoit tout l'orgueil que pouvoit donner la qualité de sœur du grand roi; mais ses mœurs n'étoient rien moins qu'irréprochables; des plaisirs illicites et scandaleux souilloient sa vie; elle avoit même beaucoup contribué à faire bannir Thyamis de Memphis. Effrayé des oracles des dieux au sujet de ses deux enfans, Calasiris avoit disparu à l'insu de tout le monde, et on le croyoit mort. Thyamis, l'aîné de ses fils, lui avoit succédé dans la dignité de grand-prêtre: il étoit à la fleur de l'âge, d'une grande beauté. Un jour qu'il offroit un sacrifice dans le temple d'Isis, pour célébrer son installation, Arsace le vit: sa bonne mine le faisoit remarquer au milieu de la foule qui l'environnoit. Elle en fut éprise, jeta sur lui des regards criminels, et lui fit des signes, indices de ses coupables feux. Thyamis, dont l'ame n'étoit remplie que de principes de vertu, n'entendit point ce langage, ne comprît point les désirs d'Arsace; peut-être même qu'occupé tout entier au sacrifice, il donna à ces signes un sens tout opposé.
Jaloux de l'élévation d'un frère dont il ambitionnoit la dignité, Pétosiris s'étoit apperçu de l'amour de la princesse. Il résolut de se servir de sa passion pour dépouiller son frère. Il va trouver Oroondates, lui révèle les flammes dont brûle son épouse, accuse Thyamis d'intelligence avec elle. Le Satrape connoissoit le caractère d'Arsace; il n'eut pas de peine à ajouter foi aux rapports de Pétosiris; mais il n'avoit point de preuves. Il ne donna aucun signe de mécontentement à son épouse; d'ailleurs, le respect pour la famille du roi l'empêcha encore de manifester ses soupçons; mais il éclata contre Thyamis, et le menaça même de la mort; enfin il ne s'appaisa qu'après l'avoir contraint de se retirer. Il revêtit aussitôt Pétosiris de la dignité de grand-prêtre.
Arsace étoit déjà instruite de l'arrivée des ennemis: elle voit accourir cette multitude, qui lui demande de lui permettre de faire une sortie avec les soldats restés dans Memphis. Elle leur refuse leur demande, sous prétexte qu'elle ignore en quel nombre sont les ennemis, quels ils sont, d'où ils viennent, ni quel motif leur met les armes à la main. Elle leur représente qu'il faut d'abord monter sur les remparts, examiner tout, rassembler ensuite d'autres soldats, et tomber sur l'ennemi avec avantage.
Ils approuvent cet avis, et se répandent ensuite sur les remparts. Arsace y fait dresser une tente magnifique de pourpre et de tapis enrichis d or; elle met elle-même ses plus beaux habits, s'assied sur un trône élevé, entourée de ses gardes, couverts d'une armure étincelante d'or: un caducée à la main, elle fait signe qu'elle veut parler de paix: elle invite les chefs des ennemis à s'avancer au pied des murs.
Thyamis et Théagènes, choisis par les Besséens, paroissent revêtus de leurs armes, mais sans casque. Le hérault aussitôt s'adressant à eux: voici, leur dit-il, ce que dit Arsace, épouse d'Oroondates, le premier des Satrapes, et sœur du grand roi: Qui êtes-vous? que voulez-vous? de quoi vous plaignez-vous? pourquoi avez-vous pris les armes? Ils répondent qu'ils sont Besséens; mais Thyamis dit qui il est; qu'il a été dépouillé du sacerdoce par les intrigues de Pétosiris son frère et par Oroondates; que les Besséens viennent le rétablir dans ses droits; qu'une fois rentré dans sa dignité, il mettra bas les armes, et que les Besséens retourneront chez eux sans causer aucun dommage: qu'autrement la force des armes en décidera; qu'Arsace elle-même, pour sa propre gloire, doit profiter de l'occasion pour punir les trames de Pétosiris, se venger de ces atroces calomnies, par lesquelles il l'a noircie dans l'esprit d'Oroondates, et l'a contraint lui-même à fuir de sa patrie.
Les habitans de Memphis sont frappés d'étonnement à ces paroles: ils reconnoissent Thyamis. Ils avoient ignoré la cause et l'époque de son exil. Au vague des soupçons succèdent les lumières de la vérité. Arsace est encore plus frappée que les autres: différentes passions se disputent son cœur; elle est outrée de colère contre Pétosiris; elle se rappelle le passé, et médite déjà des projets de vengeance. Elle considère Thyamis et Théagènes: son cœur se partage entre eux; sa passion pour Thyamis se ranime; mais de nouveaux feux s'allument dans son ame avec plus de violence: ceux mêmes qui l'environnent s'apperçoivent de son trouble; enfin, revenant à elle après quelques instans, semblable à ces malheureux que viennent d'agiter des mouvemens convulsifs: C'est une folie de la part des Besséens, dit-elle, de prendre les armes; mais sur-tout de la vôtre, jeunes guerriers, qui, aux grâces de la figure, à la vigueur de l'âge, joignez une illustre naissance. Quoi! c'est pour des brigands que vous vous précipitez ainsi au milieu des dangers! S'il faut en venir à un combat, vous ne pourrez résister même au premier choc. Le roi n'est pas encore réduit à un tel état de foiblesse, qu'il ne puisse, malgré l'absence du satrape, vous envelopper tous avec ce qui lui reste de troupes. Mais il n'est pas nécessaire, je crois, de sacrifier tant de monde, d'armer tant de bras pour une querelle particulière qui n'intéresse point le public: il faut se soumettre à ce que les dieux eux-mêmes et la justice en ordonneront. Je crois donc, ajouta-t-elle, qu'il est juste, et je demande que les Besséens et les habitants de Memphis restent tranquilles, et ne se fassent point la guerre sans sujet: que les deux compétiteurs se mesurent l'un avec l'autre; le sacerdoce sera le prix de la victoire.