A ce discours d'Arsace, la ville retentit de cris de joie; tous applaudissent aux propositions de la princesse: ils commencent à soupçonner les perfides intrigues de Pétosiris. Chacun se voit avec plaisir délivré d'un danger imminent par ce combat singulier. Parmi les Besséens, il en est beaucoup qui ne veulent point accepter ce parti, ni souffrir que leur chef s'expose aux dangers. Enfin Thyamis leur persuade d'y consentir, leur représente la foiblesse, l'inexpérience de Pétosiris; que tout l'avantage de ce combat est pour lui: c'étoient ces mêmes réflexions qui avoient déterminé Arsace elle-même à proposer ce combat singulier; elle espéroit par-là arriver à son but, sans compromettre sa réputation: elle espéroit se venger de Pétosiris, en le mettant aux prises avec un adversaire plus brave que lui.

On se hâte de tout préparer pour ce combat. Thyamis, plein de courage, transporté de joie, prend ce qui lui manque de son armure: Théagènes l'anime encore, pendant qu'il lui attache son casque sur la tête, lui arrange son aigrette brillant d'or, et le revêt de toutes ses armes.

Pétosiris, cédant à la nécessité, contraint de sortir de la ville par les ordres d'Arsace, s'écrie qu'il ne veut pas combattre, et qu'il ne s'arme que malgré lui. Thyamis l'apperçoit: Voyez-vous, dit-il à Théagènes, de quelle frayeur est saisi Pétosiris?—Je le vois.... Mais comment allez-vous vous comporter dans ce combat? Ce n'est pas seulement un ennemi; c'est encore un frère.—Vous avez raison, et vous devinez mes intentions. Je veux, avec le secours de la divinité, le vaincre et non lui ôter la vie. Non, la colère, le ressentiment ne m'emporteront point jusqu'à rougir mes mains du sang d'un frère, de celui qui a été renfermé dans le même sein que moi; je ne veux que me venger du passé, et me couvrir de gloire pour l'avenir.—Je vous approuve; vous parlez en héros; vous entendez encore la voix de la nature.... Mais moi, que me faudra-t-il faire?—Mon adversaire n'est pas redoutable; cependant, comme on voit chaque jour la fortune signaler parmi les hommes ses caprices et son inconstance.... Si je suis vainqueur, vous resterez avec moi dans la ville, vous partagerez ma destinée; si je suis trompé dans mes espérances, restez à la tête des Besséens: ils vous aiment; vous vivrez parmi eux jusqu'à ce que la fortune cesse de vous persécuter.

Ensuite ils s'embrassent l'un et l'autre les larmes aux yeux. Théagènes s'asseoit au même endroit pour être témoin de tout, et se livre, sans le savoir, à toute l'avidité des regards d'Arsace, dont les yeux ne peuvent se rassasier du plaisir de le contempler. Thyamis marche contre Pétosiris; mais celui-ci ne l'attend pas; au premier mouvement qu'il voit faire à son ennemi, il retourne aussitôt vers les portes pour rentrer dans la ville. C'est en vain: ceux qui sont aux portes, l'empêchent d'entrer; ceux qui sont sur les murs crient de ne pas lui livrer le passage par-tout où il se présentera. Ce malheureux alors jette bas ses armes, et se met à courir de toutes ses forces autour des murs. Théagènes inquiet, voulant voir tout, quitte sa place; mais, pour qu'on ne soupçonne pas qu'il veut secourir Thyamis, il laisse son bouclier et sa lance à l'endroit qu'il quitte, sous les yeux d'Arsace, qui, ne pouvant plus le considérer, considère ses armes. Théagènes suit à pas précipités les deux rivaux. Pétosiris est prêt d'être atteint; mais il échappe à chaque instant, et n'a d'avance sur son frère qu'autant qu'en a un homme sans arme, qui fuit la poursuite d'un homme armé.

Déjà ils ont fait deux fois le tour des murs de la ville, et ils commencent le troisième. Thyamis agite sa lance derrière son frère; il lui crie d'arrêter, ou qu'il va le percer. Tous les habitans, placés sur les murs, comme sur un théâtre, ont les yeux attachés sur les combattans. La divinité ou la fortune qui conduit tout ici-bas, vient mêler un épisode inattendu à la tragédie qui se représentoit alors. Un nouvel acteur se trouve transporté comme par miracle sur la scène.[48] En ce jour, à cette heure même, le malheureux Calasiris arrivent voit ses deux fils armés l'un contre l'autre. Il s'étoit exilé de sa patrie, avoit erré de climats en climats, avoit tout fait, tout souffert, pour fuire cet horrible spectacle; mais sa destinée prévalut: il ne put éviter un malheur que les dieux lui avoient annoncé. Il avoit vu de loin des hommes qui se poursuivoient; et tout ce qu'il avoit entendu ne lui permettoit pas de douter que ce ne fût ses deux enfans. Il oublie à l'instant sa vieillesse; sa vigueur se ranime: il court pour empêcher au moins les épées de se croiser. A peine est-il arrivé, qu'il se précipite au milieu d'eux! Thyamis! Pétosiris! ô mes enfans! que vois-je! s'écrie-t-il, à plusieurs reprises. Mais ils ne reconnoissent point leur père dans ce vieillard déguisé en mendiant, couvert de haillons; tout occupés de leur combat, ils ne font pas plus d'attention à lui qu'à un vagabond ou à un frénétique.

Du haut des murs, parmi les spectateurs, les uns le voient avec surprise se jeter aveuglement au milieu des épées; les autres le prennent pour un furieux, dont l'esprit et la raison sont aliénés, et ils ne font qu'en rire. Le vieillard comprend enfin que son extérieur l'empêche d'être reconnu. Il quitte ses haillons, laisse tomber sa chevelure flottante à la manière des prêtres, met bas le fardeau qui charge ses épaules, jette son bâton, et présente à leurs yeux une figure vénérable, sur laquelle est empreinte une sainte majesté. Il s'incline; et, leur tendant les bras en suppliant: O mes enfans! dit-il en sanglottant et versant des larmes, c'est Calasiris, c'est votre père. Arrêtez; que votre funeste destinée ne vous aveugle pas: voyez et respectez celui qui vous a donné le jour.

Epuisés de leur course, les forces les abandonnent; ils tombent dans les bras de leur père, embrassent ses genoux, fixent les yeux sur lui, et enfin le reconnussent. C'est leur père; ils n'en peuvent plus douter: leur ame est déchirée par des passions diverses et opposées. La vue d'un père, qu'ils ne croyoient plus jamais revoir, les remplit de joie; mais le moment où ils ont été surpris, les couvre de honte et les afflige. Ce qui redouble encore leurs angoisses, c'est qu'ils ignorent quelle sera l'issue d'un pareil évènement. A ce spectacle, les habitans, muets et immobiles d'étonnement, semblables à des peintres fixés sur un seul objet, tiennent les yeux attachés sur ce tableau.

D'un autre côté, il se passe une scène non moins touchante: Chariclée, qui suivoit Calasiris, avoit reconnu Théagènes de loin. L'œil des amans reconnoît promptement les traits qu'ils adorent; le moindre mouvement suffit pour les leur retracer, même de loin[49]. Chariclée, hors d'elle-même, et comme agitée d'une fureur divine, se précipite vers Théagènes: elle l'embrasse, le serre étroitement, reste suspendue à son col: des sanglots s'échappent de son sein. Théagènes voit un visage flétri, défiguré, une robe en lambeaux; il la prend pour une malheureuse vagabonde, l'écarte, la repousse loin de lui; enfin, comme elle ne le quitte point, et l'empêche de jouir du spectacle de la reconnoissance de Calasiris et de ses enfans, il lui donne un soufflet. O Pythius! lui dit-elle avec l'accent de la douceur, ne vous souvenez-vous plus du flambeau? Ces paroles sont pour Théagènes un coup de foudre; ce mot flambeau lui rappelle leurs conventions mutuelles. Il arrête ses yeux sur ceux de Chariclée; il les voit briller d'un éclat semblable à celui du soleil lorsqu'il darde ses rayons à travers un nuage. Il l'embrasse, la presse contre son sein. Enfin, tout le côté de la ville où est assise Arsace, dont le cœur, déjà gros de soupirs, commence à sentir les pointes de la jalousie, présente un spectacle frappant, et qui a quelque chose de surnaturel.

Les deux frères avoient mis bas leurs armes sacrilèges. Un combat, qui sembloit devoir coûter la vie à l'un des deux, avoit eu l'issue la plus inattendue. Calasiris avoit vu ses deux fils, l'épée à la main l'un contre l'autre: ses regards paternels avoient été sur le point d'être souillés par l'effusion du sang de ceux qui lui devoient le jour: il avoit rétabli la paix entre eux; et, s'il n'avoit pu éluder l'arrêt du destin, il avoit eu le bonheur de survenir au moment où il alloit s'accomplir. Il revenoit, après dix ans d'absence, dans les bras de ses enfans. Ils le couronnent eux-mêmes, le conduisent au temple, le revêtent des marques d'une dignité qui avoit allumé entre eux le flambeau de la discorde, flambeau qui avoit été prêt de ne s'éteindre que dans le sang d'un des deux.

Théagènes, sur-tout, et Chariclée, tous deux jeunes, tous deux beaux, se revoyant tous deux contre leurs espérances, fixant sur eux les regards de toute la ville, jouent dans cette pièce un rôle bien touchant, celui de l'amour. Tous les habitans de Memphis sortent, et bientôt la campagne voisine est couverte d'un peuple immense. Les jeunes gens environnent Théagènes; les hommes qui reçonnoissent encore Thyamis, s'assemblent autour de lui. Les jeunes filles, dont le cœur commence à sentir les premiers traits de l'amour, s'empressent autour de Chariclée, tandis que Calasiris est entouré des vieillards et de tous les ministres de la religion: cortège sacré et vénérable que viennent de lui former les caprices de la fortune.