Un des plus sûrs moyens d'y réussir, étoit le talent de la parole. Un nouveau champ fut ouvert au génie. L'homme qui put espérer parvenir à enlever les suffrages du peuple par son éloquence, put prétendre à la même considération, aux mêmes récompenses, que l'homme qui repoussoit les ennemis de l'état, qui sauvoit la patrie. L'orateur marcha l'égal du guerrier; bientôt même il en effaça le crédit. Le pouvoir de Démosthènes ne fut contrebalancé que par celui d'un orateur. Un citoyen ne se sentoit-il pas né pour les armes? il se livroit à l'étude de l'éloquence, essayoit ses talens devant les tribunaux, s'acquéroit des amis, se faisoit des partisans en défendant la vie, l'honneur ou la fortune de ses concitoyens. Bientôt il paroissoit à la tribune aux harangues. Là, une carrière plus vaste s'ouvroit à ses regards. Les sujets les plus graves exerçoient sa plume. Il discutoit les intérêts les plus importans de l'état, les guerres, les traités de paix et d'alliance. Dans ces assemblées, tout se faisoit par les orateurs: c'étoient les orateurs que l'on envoyoit en ambassade, qui décidoient de la perception des impôts, qui présentoient des plans de finance; ils disposoient des charges et des emplois. Les généraux finirent par n'être plus que leurs créatures. Ils exerçoient un pouvoir d'autant plus grand, qu'il étoit en raison de leurs talens; d'autant plus durable, qu'ils en avoient toujours l'instrument avec eux; d'autant plus sûr, qu'il étoit fondé sur le plaisir même. Tous les motifs se réunissoient donc pour lancer tous ceux qui étoient doués du talent de la parole, dans une carrière, à l'extrémité de laquelle les attendoient des récompenses, proportionnées aux efforts qu'ils faisoient pour la parcourir avec distinction. Aussi nulle contrée n'a été plus féconde en orateurs que la Grèce, et nulle ville de la Grèce n'en a plus produit que la ville d'Athènes, appelée, avec raison, par Justin, le temple des lettres et de l'éloquence.
Ceux qui, comme Isocrates, n'avoient ni assez de force dans l'ame pour braver les cris d'une multitude agitée, ni assez de vigueur dans les poumons pour se faire entendre d'un grand nombre d'auditeurs, rassemblent autour d'eux un certain nombre de jeunes gens, qu'ils formoient au grand art de parler, ou, dans le silence du cabinet, composoient des discours sur différens sujets, les adressoient à leurs concitoyens, ou à quelques personnages illustres; et, s'ils ne parvenoient point aux dignités, au moins parvenoient-ils à se procurer une existence honorable et aisée: de-là cette foule de rhéteurs, de sophistes, qui peuploient les différentes villes de la Grèce. Si Héliodore eût vécu du tems de Périclès ou de Démosthènes, il nous eût laissé, au lieu d'un beau roman, quelques harangues, quelques points de morale ou de politique, revêtus des grâces de son génie, écrits avec toute la pureté des beaux jours de la Grèce.
Le théâtre présentoit encore un autre chemin à la fortune et à la célébrité. La représentation d'une des pièces de Sophocle lui valut la préfecture de Samos. Le nom d'Aristophanes étoit parvenu jusqu'aux oreilles du roi de Perse. Les poètes dramatiques jouoient avec les orateurs, le premier rôle dans l'état. On parloit autant à Athènes de l'Auteur des Nuées, que de Cléon[2]. On voit donc que l'éloquence et la poésie se partageoient l'empire de la littérature; et les autres genres, qui ne pouvoient illustrer ceux qui les auroient cultivés, étoient entièrement négligés.
Quels motifs auroient donc pu déterminer un homme de génie à imaginer des faits, à raconter des évènemens controuvés, à rassembler, à lier entre elles des catastrophes feintes, tandis que les évènemens du siècle précédent, tandis que tout ce qui se passoit sous ses yeux, tandis que les discussions philosophiques qu'il entendoit autour de lui, lui présentoient une matière si riche et si féconde; tandis que le gouvernement sous lequel il vivoit, les choses qui frappoient continuellement ses sens, devoient fixer ses regards sur des objets d'une toute autre importance; tandis que l'impulsion qu'il avoit reçue, pour ainsi-dire, dès son berceau, les principes dans lesquels il avoit été nourri; tout, en un mot, devoit le porter d'un autre côté.
Mais, me dira-t-on, ceux qui, sans avoir ces talens transcendans qui élèvent un écrivain au premier rang, n'en étoient pas moins possédés de la démangeaison d'écrire, pouvoient exercer leurs demi-talens à composer des romans, comme nous voyons parmi nous des écrivassiers sans nombre nous inonder de leurs brochures ridicules; où le bon sens et la raison trébuchent à chaque page: heureux encore quand la morale n'est pas outragée, quand la religion n'est pas attaquée!
Je conviens que les Grecs n'étoient pas moins que nous tourmentés de la passion d'écrire; qu'Athènes n'étoit pas moins que Paris, féconde en grands hommes d'un jour, aussi jaloux de faire parler d'eux, qu'incapables de produire rien de bon. Mais, avant l'imprimerie, les lumières et les sottises n'étoient pas aussi répandues, qu'elles le sont aujourd'hui. Il n'étoit pas aussi aisé, qu'il l'est aujourd'hui, de se faire admirer et de se faire honnir. On n'ennuyoit pas, et on n'amusoit pas à si bon marché. Faire des livres n'étoit pas un état. On ne se disoit pas homme de lettres, comme on se dit cordonnier ou menuisier. On ne spéculoit pas sur les productions d'un génie qu'on n'avoit pas. Il falloit de la fortune pour se composer une bibliothèque, même d'un petit nombre de volumes[3]. Pour publier un ouvrage, on n'avoit que la voie de la transcription. Les frais en étoient énormes. Le dernier exemplaire étoit aussi cher que le premier. Quel débit pouvoit donc avoir un roman, qui ne pouvoit être composé que par un écrivain médiocre?
On ne doutera pas, je crois, de la validité de ces raisons, si on fait attention que tous les écrits qui nous restent des beaux siècles de la Grèce, ont été composé; par des hommes d'un talent distingué, et ne roulent que sur des sujets de morale, de politique ou de philosophie, et que tous les romanciers grecs ont vécu dans un tems où la Grèce n'avoit plus d'existence politique, où elle étoit asservie aux Romains, où le gouvernement ne pouvoit plus communiquer aux esprits cette chaleur, cet enthousiasme, qui avoient animé les Grecs des siècles passés, et ne présentoit plus aux esprits supérieurs les motifs d'encouragement qu'ils avoient eus dans les âges antérieurs.
Je vais actuellement parler d'Héliodore et de son ouvrage. Ce qui doit nous prévenir beaucoup en sa faveur, c'est que l'Auteur d'Iphigénie l'apprit par cœur. En effet, une lecture réfléchie des Ethiopiennes, fait appercevoir quelques traits de ressemblance entre Racine et Héliodore. Tous deux ont célébré l'amour, mais l'amour chaste et honnête. La lecture de l'épisode d'Arsace et de Démœnète n'a pas été inutile au poète, qui nous a crayonné les feux de Roxane et de Phèdre. On trouve même dans Iphigénie des traits empruntés des Ethiopiennes, et quelquefois Agamemnon parle le langage d'Hydaspe.
Héliodore naquit à Emèse, ville de Phénicie: son père s'appeloit Théodose. Les uns prétendent qu'il fut évêque de Tricca en Thessalie, et qu'il fut déposé dans un Concile, parce qu'il ne voulut pas désavouer son ouvrage. D'autres prétendent qu'il n'étoit pas même Chrétien; et ils se fondent sur ce qu'il se dit lui-même de la race du Soleil. S'il falloit adopter une de ces deux opinions, j'embrasserois la dernière, non pas parce qu'Héliodore se dit de la race du Soleil, mais parce qu'il ne me paroît pas vraisemblable qu'un prélat de la primitive Eglise eût employé ses talens à composer un roman, consacré à célébrer une passion, que ne devoient pas connoître les hommes de son état, contre laquelle ils devoient s'élever avec force, pour prémunir les cœurs contre ses atteintes, bien loin de les inviter à s'y livrer parla peinture des charmes qu'on y goûte. Voilà tout ce que nous savons sur sa personne. Les écrivains ne nous apprennent rien de sa vie. Vécut-il dans l'opulence ou la médiocrité; jouit-il pendant sa vie de l'estime de ses concitoyens; ne fut-il point en butte aux traits de l'envie et de la calomnie? c'est ce que nous ignorons entièrement. Quant à son caractère, à son génie, c'est dans son ouvrage, je crois, qu'il faut le chercher.
Son histoire Ethiopienne peut-elle être regardée comme un poëme écrit en prose, ou ne doit-elle être regardée que comme un roman? Pour ceux qui pensent qu'il ne peut y avoir de poëme épique écrit en prose; que la versification et le merveilleux sont des qualités essentielles au poëme épique, la difficulté est levée. Héliodore n'est qu'un romancier; et je ne crois pas qu'il puisse être autre chose pour ceux qui sont d'un avis opposé. Qu'est-ce, en effet, qu'un poëme épique? c'est le récit d'une action grande, sublime et merveilleuse. Il faut que les acteurs brillent de tout l'éclat qui éblouit les hommes, dignités, puissance, vertus; il faut que leurs défauts même portent l'empreinte de la grandeur et de l'héroïsme; d'où suit, je crois, la nécessité qu'un poème épique soit écrit en vers. Puisque c'est la plus sublime conception de l'esprit humain, il doit aussi réunir tout ce que le langage humain a de plus noble et de plus élevé. Il suffit de lire l'histoire d'Héliodore, pour voir qu'elle n'a rien de tout cela; et qu'en supposant qu'un poëme épique pût être écrit en prose, elle ne seroit même à cette sorte de poëme, que ce que Beverley est aux tragédies. Nous mettons donc les Ethiopiennes dans la classe des romans; et ce n'est que comme roman que nous allons l'examiner.