Héliodore, comme romancier, n'a peut-être pas moins de mérite qu'Homère comme poète. Comme lui, il a servi de modèle à tous ceux qui ont travaillé depuis dans le même genre. Dans son ouvrage se trouvent tous les moyens que les romanciers ont employés pour intéresser, toucher, émouvoir le lecteur. Songes, oracles, surprises, reconnoissance, caverne, brigands, pirates, magie, évocations, talisman merveilleux, échanges de coupes empoisonnées, enlèvemens, prodiges et catastrophes extraordinaires, traverses de tout genre, malheurs de toute espèce, en un mot, tous ces moyens, tous ces ressorts, si connus, si usés de nos jours, mais alors nouveaux, se rencontrent dans les Ethiopiennes. Ce qui établit le mérite d'Héliodore d'une manière incontestable, aussi bien que celui d'Homère, c'est que, de même qu'Homère n'a été surpassé, à peine même égalé par aucun des poètes venus après lui, qui même n'ont approché de la perfection, qu'autant qu'ils ont approché d'Homère; de même aussi les Romanciers purs n'ont été estimables, qu'autant qu'ils ont approché d'Héliodore. Je ne parle pas ici de la nouvelle Héloïse, de Clarisse, de Paméla: ce ne sont pas des ouvrages du même genre.

Les Ethiopiennes me semblent admirables sous plusieurs points de vue: tout y est bien lié; les épisodes sont amenés sans effort et naturellement; la série des évènemens se développe avec beaucoup d'art; en un mot, l'ouvrage forme un ensemble dont toutes les parties sont bien unies, bien adaptées les unes avec les autres, et forment un édifice régulier. Le style est nombreux, coulant, riche en métaphores, quelquefois recherché, annonçant quelquefois de la prétention au bel-esprit; les réflexions sont sages, judicieuses et naturelles; les discours sont éloquens, quoiqu'on n'y trouve point de ces traits sublimes, de ces élans du génie, qui étonnent le lecteur et ravissent son admiration; ils sont animés d'une douce chaleur qui y règne d'un bout à l'autre. On a reproché à Héliodore, et avec raison, d'aimer l'antithèse, de s'appesantir trop sur la même pensée, de ne l'abandonner qu'après l'avoir retournée de tous les côtés.

On lui a reproché encore, comme à Homère, mais avec plus de raison qu'à Homère, d'être entré dans des détails trop bas et trop puériles. Homère, écrivant plusieurs siècles avant lui, dans un tems où la civilisation n'avoit pas fait de grands progrès, ne pouvoit pas manquer d'intéresser par ces détails, qui ne sont que l'histoire des mœurs de ces tems reculés. Bien loin de blâmer ces détails dans Homère, je suis presque fâché qu'il n'en ait pas mis davantage. Mais dans Héliodore, comme ces détails ne peuvent avoir le piquant que l'antiquité donne à ceux d'Homère, ils ne font que ralentir la marche de l'action, et distraire l'attention du lecteur. Mais par combien de beautés ne rachète-t-il pas ces défauts!

Ses descriptions sont magnifiques et pompeuses: elles brillent des couleurs les plus vives, nuancées avec un art et une délicatesse dignes de la magie du pinceau des Delille et des Laharpe. Tout ce qu'il décrit est si bien présenté, que le lecteur, trompé par les prestiges de son éloquence, croit voir et entendre tout ce qu'il raconte. On m'accusera peut-être de partager l'enthousiasme des Traducteurs; mais Héliodore me semble égaler, dans cette partie, les Ecrivains anciens et modernes: je n'en excepte pas même Fenélon.

Il a une connoissance profonde du cœur humain, et de tous les ressorts qui le remuent le plus puissamment; et il sait habilement en faire usage: mais il excelle à peindre cette passion, à laquelle son ouvrage est consacré tout entier. Nul n'a mieux que lui développé le désordre d'un cœur, où s'allument les premiers feux de l'amour; nul n'en a décrit les progrès avec plus de finesse; nul n'en a peint les transports et les fureurs avec plus de force et d'énergie: quel art, quelle justesse, quel feu dans l'épisode de Démœnète et d'Arsace!

Jamais situation ne fut plus délicate que celle de Théagènes dans le palais d'Arsace, livré à la passion forcenée, à la fureur, à la rage d'une femme toute-puissante, qui ne connoît de loi que sa volonté et ses caprices, qui ne met aucun frein à ses désirs, accoutumée à ne trouver aucune résistance, à être flattée, satisfaite à l'instant dans ses fantaisies les plus bizarres et les plus monstrueuses. Le combat est terrible: c'est la passion la plus ardente, entourée de tout l'éclat et de tout le faste du trône, qui sème les pièges de la séduction et de la vanité sous les pas de la chasteté et de la vertu. C'est la fureur armée de tout l'appareil de la puissance, qui déploie ce qu'elle a de plus terrible et de plus effrayant, pour triompher de la foiblesse et de l'innocence. Promesses, menaces, caresses, tout est employé; mais tout est inutile, jusqu'aux mauvais traitemens, jusqu'aux déchiremens des tortures. Théagènes est sourd à tout; il oppose à tout une fermeté inébranlable; il ne pense qu'à Chariclée; il ne voit que Chariclée. L'ame du lecteur est dans les transes les plus cruelles. Il voit le tombeau ouvert sous les pas de Théagènes et de Chariclée, et prêt à les engloutir; il ne voit aucun moyen de les tirer de l'abîme où ils sont descendus. C'est là que l'art d'Héliodore me paroît sur-tout admirable. Comme il oppose une passion à une autre! comme il se sert de la jalousie, de la vanité, de l'amour d'un subalterne, pour arracher son héros des mains d'Arsace! Quelle leçon pour les grands!

Cet épisode me paroît encore intéressant sous un autre rapport. J'y vois une image des intrigues qui agitoient la cour de Suse; j'y vois un abrégé de la vie privée des rois de Perse.

Si nous passons ensuite à l'examen de la morale, on verra que jamais livre ne mérita mieux l'épigraphe qu'il porte. Depuis le commencement jusqu'à la fin, on peut le regarder comme un cours de morale en action. Les principes de vertu qu'il contient d'un bout à l'autre, se gravent d'autant mieux dans l'ame, qu'ils sont donnés sans faste, sans prétention; qu'ils sont dégagés de toute la morgue philosophique, et du pédantisme de l'école.

Théagènes et Chariclée ont commis une faute grave; l'un, en enlevant son amante, l'autre, en s'enfuyant de chez Chariclès, qui lui avoit tenu lieu de père, qui l'aimoit avec toute la tendresse d'un père. Il est bien vrai qu'il vouloit contraindre l'inclination de celle qu'il appeloit sa fille; que Chariclée semble ne suivre que la volonté des dieux et la voix des oracles; que, malgré l'irrégularité d'une pareille démarche, elle demeure inébranlable dans ses principes de pudeur et de vertu. L'Auteur cependant, par tous les malheurs qu'elle éprouve avec Théagènes, n'en a pas moins voulu donner une leçon aux jeunes gens qui se laissent emporter par la fougue de leurs passions, qui se dérobent au joug d'une autorité sacrée, qu'il ne leur est jamais permis de méconnoître, sous quelque prétexte que ce soit. Cette longue suite de calamités qu'elle éprouve, n'est que la punition de sa fuite de la maison de son bienfaiteur. Mais comme son cœur n'en est pas moins pur, que sa conduite n'en est pas moins irréprochable, et, qu'excepté ce moment, sa vie n'est qu'un enchaînement de vertus, elle échappe à toutes les traverses par lesquelles elle passe, arrive dans sa patrie, et monte sur le trône de ses ancêtres. C'est ainsi qu'Héliodore, dès le commencement de son ouvrage, apprend à la jeunesse à ne jamais manquer aux auteurs de ses jours, à ne jamais violer les lois sacrées de la reconnoissance.

Dans tout le cours de l'ouvrage, les exemples, aussi propres à former le cœur des jeunes gens, se rencontrent à chaque page. Ici, une esclave perfide, teinte du sang de sa maîtresse, expie ses méchancetés et ses noirceurs de la manière la plus extraordinaire, puisque l'épée qui lui perce le sein n'étoit point dirigée contre elle: là, un frère ambitieux, qui, par ses cabales et ses sourdes intrigues, est venu à bout de dépouiller son frère, et de se mettre à sa place, dépouillé à son tour ignominieusement, à la vue de ses concitoyens, et par son père lui-même, apprend aux hommes à ne pas sacrifier les liens du sang à leur ambition, à ne pas chercher à s'élever sur les ruines de qui que ce soit, et sur-tout sur celles d un frère. Plus loin, une Cybèle, victime de ses propres attentats, nous montre que nous ne devons pas nous rendre les ministres des plaisirs des autres; que nous ne devons pas conjurer la perte de la vertu pour servir le crime. Une princesse, placée par son rang et sa naissance sur la partie la plus apparente du théâtre du monde, plongée dans les plaisirs de la débauche, périssant de ses propres mains, Théagènes et Chariclée échappant à la mort, contre toute espérance, nous font voir que le vice et les passions déréglées n'ont point de plus grand ennemi qu'elles-mêmes; que l'innocence et la vertu peuvent braver le crime armé de la toute-puissance. Il n'est pas inutile de remarquer que le coupable périt toujours à côté de l'innocent, et que la même catastrophe est en même-tems un exemple de la vengeance du ciel, et de la protection qu'il accorde à la vertu opprimée.