Ce qui me paroît admirable dans Héliodore, c'est la sagesse avec laquelle il observe les caractères et garde les convenances. Chez lui, chaque acteur parle le langage de son âge, de son rang et de ses passions. Théagènes, toujours amant, mais amant honnête, parle et agit d'après la passion qui le domine. Vaincu par l'amour, comme le dit Héliodore, mais vainqueur du plaisir, il respecte sa maîtresse. Jamais sa passion, quelque violente qu'elle soit, ne lui fait oublier la sainteté de ses sermens. Chariclée, toujours brûlée des mêmes feux que Théagènes, n'en demeure pas moins inviolablement attachée aux lois de la vertu et de l'honneur: elle est prête à sacrifier sa vie à son amant, et son amant à sa vertu. Quelle idée ne nous donne-t-elle pas de sa pudeur, lorsqu'enlevée de chez elle pendant la nuit, tremblante, étourdie, auprès de Théagènes et de Calasiris, elle saisit parla robe celui-ci, qui veut l'abandonner un instant avec Théagènes, et l'oblige à faire jurer son amant, en présence des dieux, de la respecter, jusqu'à ce que des nœuds légitimes les unissent l'un à l'autre? Toutes les figures de rhétorique, ramassées pour louer la pudeur de Chariclée, ne vaudroient pas ce seul trait. C'est ainsi que peignent les Anciens, par des actions, et non par des paroles; c'est ainsi qu'Héliodore nous fait connoître la noblesse des sentimens de Théagènes, en nous le montrant rappelant à Thyamis, sous les murs de Memphis, que c'est son frère qu'il va combattre, beaucoup mieux qu'il n'auroit pu le faire en deux ou trois pages, dans lesquelles il auroit épuisé toutes les richesses de son imagination et de sa langue. En un mot, ces deux caractères me paroissent deux chefs-d'œuvre d'art, d'intelligence et de connoissance du cœur humain.
Je ne parlerai pas des autres personnages: il en est un cependant qui me paroît frappant; c'est celui de Calasiris. Toujours inspiré, toujours en prières, il ne parle qu'au nom du ciel, et n'agit que pour suivre la voix des oracles. Sans doute, il falloit des motifs bien puissans pour déterminer Chariclée à se laisser enlever; il falloit lui persuader que sa passion étoit d'accord avec la volonté des dieux; qu'en suivant son amant, elle retournoit dans les bras de sa mère, pour faire moins contraster cette démarche avec cette retenue extrême, cette sage réserve dont elle use envers Théagènes. Héliodore s'est habilement servi de Calasiris pour cela; cependant il me semble que l'Egyptien trompe Chariclès trop aisément. Celui-ci joue un rôle méprisable; le rôle de la bonhomie la plus ridicule, de la simplicité la plus sotte, de la crédulité la plus aveugle: il n'y a pas de vieux tuteur de comédie, de vieux Cassandre, qui donne aussi grossièrement que lui dans tous les pièges qu'on lui tend.
Héliodore me paroît d'autant moins excusable de l'avoir ainsi avili, qu'il lui donne une très-grande envie de marier Chariclée avec son neveu Alcamènes; et ce désir devroit le mettre sur ses gardes. Quand il a été présenter son neveu à Chariclée, la réception étrange qu'elle leur fait, ne lui dessille pas encore les yeux. Sa confiance en Calasiris est toujours la même. Il écoute avec la même bonhomie tout ce que l'Egyptien lui débite, et y ajoute foi avec la même crédulité.
Quoi qu'il en soit, le rôle de Calasiris me paroît ici mériter l'attention du lecteur. Ses rêveries sur les enchantemens, ses discussions sur les apparitions des dieux, ne peuvent-elles pas nous apprendre à quelles espèces d'études se livroient ces fameux prêtres d'Egypte? Son air mystérieux et réservé, son ton sententieux et dogmatique, les invocations qu'il fait sur Chariclée, tout ce qu'il débite sur sa science, sur ses vastes connoissances qui embrassent l'avenir, n'est-il pas une espèce de représentation des ruses, des moyens qu'employoient les prêtres pour tromper la multitude, éterniser leur crédit, et régner ainsi à l'ombre de la divinité, entre laquelle et le peuple ils se mettoient toujours? Seroit-ce aller trop loin que de dire qu'Héliodore a voulu, dans la personne de Calasiris, ridiculiser les piètres d'Egypte en dévoilant leurs petits secrets? et, dans cette hypothèse, ceux qui prétendent qu'il étoit chrétien, trouveroient peut-être des raisons pour étayer leur sentiment.
Il est encore un autre reproche qu'on peut faire à Héliodore, c'est d'avoir rempli son ouvrage de songes et d'oracles. Sans prétendre le justifier entièrement, je crois devoir observer qu'avant de le condamner, il faut se transporter au tems dont il parle; il faut se souvenir que les songes, les oracles avoient une grande influence sur toutes les actions, les entreprises, les démarches des Anciens, qui ne regardoient pas toujours leurs rêves comme des rêves, mais comme des espèces de révélations. Le sage Socrate lui-même rêve dans le Criton. Ce fut un rêve qui eut l'honneur de déterminer Xerxès à précipiter l'Asie sur l'Europe. Les songes, les oracles sont à-peu-près dans les auteurs anciens, ce que sont dans les modernes les reconnoissances, les billets, les lettres, et ces autres petits moyens si fréquemment employés; et le reproche fait à Héliodore, tombe sur beaucoup d'écrivains modernes, et notamment sur Voltaire.
On eût peut-être désiré une traduction en vers de ces oracles, d'un hymne qui se trouve au commencement du troisième livre, et de quelques citations d'Homère. Je l'avois faite; mais en la relisant elle m'a paru si mauvaise, que je l'ai brûlée, pour y substituer une traduction en prose, qui m'a paru plus supportable, et de plus réunir l'avantage d'une plus grande fidélité et d'une plus grande exactitude.
C'est par la traduction d'Héliodore, que le célèbre Amyot débuta dans la carrière des belles-lettres. Cet ouvrage, qui jouit encore aujourd'hui des suffrages des savans, comme tout ce qui est sorti de la plume d'Amyot, valut à son auteur l'abbaye de Bellozane. Quel que soit le mérite de cet écrivain, il faut convenir que les changemens introduits dans la langue française, rendent ses ouvrages difficiles à entendre au commun des lecteurs, et qu'ils ne sont lus que par les savans.
Montlyard en donna une, dont le seul mérite, dit-on, est d'avoir des estampes scandaleuses. L'auteur me paroît bien coupable d'avoir outragé les yeux de la chasteté dans un ouvrage où les lois de la pudeur sont si scrupuleusement observées.
Malnoury en donna une autre, qui mourut en naissant: puisse la mienne ne pas avoir le même sort!
Une autre fut imprimée à Amsterdam, en 1727, en deux volumes in-12: elle est, dit-on, assez bonne, mais inexacte.