J'en ai une anonyme sous les yeux, qui fait partie de la collection des Romans grecs, réimprimée en l'an 4: je soupçonne que c'est celle d'Amsterdam. Elle n'a pas le mérite de l'élégance, et encore moins celui de l'exactitude. L'Auteur a ajouté, a retranché à sa fantaisie; il a habillé Héliodore à la moderne. La multitude de contre-sens dont sa traduction est remplie, fait même douter qu'il ait entendu la langue de son auteur. Je ne parle point des traductions étrangères que je ne connois point.
Il ne me reste plus qu'à parler de la mienne. J'ai recherché, avant tout, l'exactitude, persuadé qu'elle est le premier mérite d'un Traducteur.
Il en est d'une traduction comme de la copie d'un tableau, qui ne mérite d'être regardée qu'autant qu'elle donne aux personnages les mêmes traits, les mêmes nuances, la même grandeur, les mêmes attitudes; qu'elle les place dans les mêmes positions respectives, qu'elle les colorie des mêmes teintes, qu'elle observe bien les mêmes proportions: de même la traduction d'un auteur quelconque, et sur-tout d'un auteur ancien, doit rendre, avec toute la fidélité possible, les traits, la physionomie et la couleur de l'original. Tel a été le premier but que je me suis proposé: il ne faut donc pas s'attendre à trouver dans mon ouvrage un style paré de toutes les fleurs de la rhétorique. Un Gueroult, un Deguerle, auroient sans doute trouvé le secret d'allier l'exactitude la plus scrupuleuse avec les charmes du style; auroient rendu Héliodore avec cette pompe, cette majesté, cette force et cette précision qu'on admire dans la traduction de Pline et dans les essais sur Pétrone. Mais s'il n'y avoit que les hommes d'un talent supérieur qui se mêlassent d'écrire, plus des trois quarts des Imprimeurs et des Libraires n'auroient pas d'autre parti à prendre que de briser leurs presses et fermer leurs boutiques.
Quoi qu'il en soit, je me croirai bien payé de mes peines, si le Public juge que je lui ai fait connoître un auteur qui ne l'étoit pas. Car la traduction anonyme dont je parle n'est pas même une imitation d'Héliodore, bien loin d'être une traduction. Si mon travail a quelque mérite, la gloire en appartient à cet illustre corps, dont la perte a été si vivement regrettée des amis des lettres et de l'antiquité, et sera peut-être encore long-tems sentie. Mais elle appartient plus particulièrement à M. Bergeron, ancien principal du Collège de Lisieux, qui me reçut dans sa maison à l'âge de dix ans, dans lequel je trouvai un père, qui suppléa au défaut de fortune dans mes parens. Puissé-je me voir un jour en état de lui témoigner ma reconnoissance pour l'inestimable bienfait de l'éducation, que j'en ai reçu!
[1] Rien, selon moi, ne prouve mieux quel étoit l'enthousiasme des Grecs pour la gloire militaire, qu'un mot de Thémistocle. On lui demandoit lequel des deux, d'Homère ou d'Achille, il aimeroit le mieux être: Il vaudroit autant, répondit-il, me demander lequel des deux j'aimerois le mieux, ou d'être couronné aux jeux olympiques, ou de proclamer les noms des Athlètes couronnés. Cette réponse, dans la bouche d'un homme tel que Thémistocle, qui ne devoit pas être insensible aux beautés de l'Iliade, dont la lecture avoit probablement beaucoup contribué à allumer en lui cette ardeur martiale qu'il sut communiquer à tous les Grecs; cette réponse doit nous rendre un peu plus circonspects dans les jugemens que nous portons sur tout ce que nous lisons dans les historiens de l'antiquité.
Quelques paroles, échappées au hasard, valent quelquefois mieux qu'un livre entier, pour nous faire connoître le caractère d'un homme, l'esprit d'une nation, d'un gouvernement. Le mot d'Alexandre: Si je n'étois pas Alexandre, je voudrois être Diogènes; ce mot, qui n'est que l'expression de la passion la plus effrénée de faire parler de soi plutôt que l'expression de la véritable passion de la gloire, me paroît plus propre à nous donner une juste idée du caractère de ce prince, que tout ce que peuvent en dire les historiens. Le lecteur intelligent, qui a bien entendu ce mot, n'est plus étonné de voir le vainqueur de Darius se précipiter seul dans la ville des Oxydraques, au milieu des bataillons ennemis; s'écrier, sur le bord de l'Océan: Je voudrois qu'il y eût un autre univers pour le conquérir; se faire gloire de vider la coupe d'Hercule: ce qui prouve, ce me semble, combien cette observation est vraie, c'est le cri que fit entendre le même conquérant, dans une circonstance périlleuse: O Athéniens! qu'il m'en coûte pour me faire louer de vous!
C'est ainsi que la réponse suivante d'un membre de comité révolutionnaire, servira mieux, que tous les détails possibles, à nous faire connoître l'esprit qui animoit tous ces petits tyrans, à qui on avoit assigné une portion de Paris pour la tourmenter, et qui, dans leur petit empire, se disputant d'inhumanité et de barbarie, remplissoient leur mission avec un zéle rare et une ardeur infatigable.
On avoit dénoncé à un comité révolutionnaire, un jeune homme, accusé d'avoir tenu des propos liberticides. En effet, il s'étoit expliqué sur la convention d'une manière énergique, mais un peu triviale. Après avoir pris la précaution de lui retirer son couteau, comme s'il eût été digne de siéger dans un comité révolutionnaire, après avoir posté à ses côtés deux intrépides sans-culottes, l'interrogatoire commença. On lui fit mille questions sur sa naissance, sur sa famille. Il avoit beau protester qu'il n'étoit que le fils d'un charpentier, on n'en vouloit rien croire. On lui demanda ce qu'il pensoit de Marat et de la mort du tyran. Enfin, on en vint au fait; il avoua son crime sans balancer. A l'instant on détache les patriotes C... et L... pour faire perquisition chez lui. On ne trouve rien de suspect; quelques livres grecs, cependant, fixèrent les regards des deux honorables membres, qui crurent, non pas lire, mais appercevoir, dans la singularité des caractères et les sinuosités de leurs liaisons, les ramifications d'un vaste complot tendant à rétablir la royauté. Ce qui ne contribua pas peu à les tranquilliser, ce fut la forme antique, la couleur enfumée des volumes, qui annonçoient une existence antérieure à celle de la nouvelle liberté.
Cependant, quelques amis du malheureux jeune homme, à la nouvelle de son arrestation, se présentent au moment où l'on dresse le procès-verbal de la visite. Ils demandent qu'on le leur laisse, promettant de le représenter quand on le redemandera. Le patriote L... interroge un d'eux. Connois-tu le c. Q...—Oui, je le connois, et depuis dix ans; c'est un galant homme.—Est-ce un bon patriote? n'est-ce point un aristocrate?—Je crois qu'il ne se mêle guère de politique; mais, ce dont je suis sûr, c'est que c'est un parfait honnête homme.—Tais-toi; laisse-là tes honnêtes-gens: si nous n'avions que d'honnêtes-gens, la république n'existeroit pas deux jours. Il n'y a rien à ajouter à une profession de foi aussi authentique. D'après cette réponse, on pourra, ou plutôt on ne pourra pas, se faire une idée de l'audace et de l'effronterie d'un gouvernement, qui armoit d'une portion de son immense puissance, des subalternes aussi impudens et aussi stupides tout ensemble. Que de bénédictions ne devons-nous pas à l'homme qui a muselé de pareilles tigres, les a repoussés dans leurs affreux repaires, d'où ils n'auroient jamais dû sortir pour le bien de la société, et l'honneur de l'espèce humaine!