Un des gardiens du temple lui en ferme l'entrée, sous prétexte que la douleur règne par-tout; il lui dit que Calasiris, de retour dans sa patrie après une longue absence, a donné le soir un magnifique repas à ses amis, où il a manifesté toute la joie du cœur le plus sensible; qu'après le repas, il a fait des libations à la déesse, lui a adressé des prières; qu'il a dit à ses enfans que bientôt ils ne verroient plus leur père; qu'il leur a bien recommandé de rendre aux deux jeunes Grecs venus avec lui, tous les services qu'ils pourront; qu'il s'est ensuite couché; que, soit que l'excès de la joie ait trop relâché les ressorts d'un corps usé par les années, et abandonné de ses forces; soit qu'il l'ait ainsi demandé aux dieux, et que ses vœux aient été accomplis, il a été trouvé mort, aux approches du jour, entre ses deux enfans, qui, d'après ses intentions, ont passé la nuit auprès de lui.

Aujourd'hui, continua le même homme, nous avons envoyé de tous côtés appeler tous les prêtres, tous les ministres de la religion qui sont dans la ville, pour lui faire des funérailles telles que l'ordonnent les lois. Retirez-vous: non-seulement vous ne pouvez offrir des sacrifices, mais encore la porte du temple vous est absolument fermée: elle n'est ouverte pendant sept jours qu'aux prêtres. Où vont donc demeurer ces étrangers, reprit Cybèle?—Thyamis, le nouveau pontife, a ordonné de leur préparer une demeure hors du temple: vous les voyez, pour obéir aux lois, sortir et s'avancer vers nous.

Cybèle croit que le hasard lui présente un moyen favorable d'exécuter son dessein, et d'emmener Théagènes.[51] O le plus religieux des hommes, dit-elle, vous pouvez obliger ces étrangers, nous faire plaisir, ou plutôt faire plaisir à Arsace elle-même, sœur du grand roi. Vous connoissez son inclination pour les Grecs, sa générosité à exercer l'hospitalité. Dites à ces jeunes étrangers que, par l'ordre de Thyamis, on leur prépare une demeure dans le palais du Satrape.

Cet homme ne soupçonnoit rien des exécrables projets de Cybèle. Il pensoit rendre un service important à ces deux jeunes gens, en leur procurant un asyle dans le palais d'Oroondates; il consent donc à se joindre à Cybèle, vu qu'il ne s'agissoit que d'obliger, sans qu'il en coûtât rien à personne.

Voyant approcher Chariclée et Théagènes, la douleur dans l'ame et les larmes aux yeux: étrangers, dit-il, nos lois défendent ces larmes et ces gémissemens à la mort d'un grand-prêtre; c'est les violer que d'arroser de ses pleurs les cendres de Calasiris: vous ne devriez montrer que de la joie et de l'alégresse. Notre religion nous apprend qu'au sein de la divinité il jouit d'un bonheur parfait. Mais votre douleur est excusable; vous pleurez un père, un soutien, vous pleurez vos espérances perdues; cependant il ne faut pas perdre courage. Thyamis, héritier de sa dignité, hérite aussi de sa bienveillance pour vous. Vous avez été le premier objet de ses soins. Il a ordonné de vous préparer une demeure brillante, digne d'un Egyptien distingué par son opulence, digne par conséquent d'étrangers dont la fortune ne paroît pas éclatante. Suivez cette femme, ajouta-t-il, en leur montrant Cybèle; regardez-la comme votre mère: elle vous donne l'hospitalité; abandonnez-vous à elle.

Ainsi parla le gardien du temple. Théagènes et Chariclée suivent ses conseils. Le nouveau malheur qu'ils venoient d'éprouver les avoit abattus. Ils sont un peu consolés par les offres qu'on leur fait: offres qu'ils se seroient bien gardés d'accepter, s'ils eussent prévu que ce palais dût être pour eux le théâtre d'une scène encore plus tragique que celles qu'ils avoient essuyées précédemment. Mais la divinité qui régloit leur destinée, s'adoucit pour quelques instans, et à quelques momens de bonheur fit succéder de nouvelles catastrophes, en les livrant, pour ainsi dire, liés et garottés entre les mains de leur ennemie. Les beaux mots d'amitié et d'humanité séduisirent leur jeunesse sans expérience et sans lumières. Tant il est vrai que la misère et l'indigence aveuglent l'esprit.

Arrivés au palais, ils voient un vestibule immense;, plus élevé que les maisons des particuliers, rempli de gardes, brillant de toute la pompe qui environne le trône. A la vue d'un séjour si peu proportionné à leur fortune présente, ils sont dans l'étonnement et le trouble. Ils suivent Cybèle, dont les discours soutiennent leur courage et leur espoir. Mes enfans, dit-elle, vous que j'aime si tendrement, croyez que vous serez reçus avec toute la bienveillance et l'amitié possible. Elle les conduit chez elle dans un appartement écarté, fuit retirer tout le monde; et, prenant à part les deux étrangers, elle leur parle ainsi:

Mes enfans, je connois la cause de votre tristesse. Je sais que la mort du grand-prêtre Calasiris est la source de vos larmes. Il convient que vous me disiez qui vous êtes, d'où vous venez. Je sais que la Grèce est votre patrie. Votre extérieur annonce une haute naissance: des yeux aussi beaux, un port aussi majestueux, des manières aussi aimables, sont l'empreinte d'une origine illustre; mais de quelle ville de la Grèce êtes-vous? qui sont vos parens? comment vous trouvez-vous en Egypte? Votre intérêt demande que vous m'instruisiez de tous ces détails, pour que je puisse moi-même en instruire Arsace, sœur du grand roi, épouse d'Oroondates, le plus grand des Satrapes. Elle est galante, aime les Grecs, se plaît à faire du bien aux étrangers. Vous n'en serez traités qu'avec plus d'égards et de considération. Je ne suis pas moi-même étrangère pour vous; je suis grecque d'origine. La ville de Lesbos m'a vu naître. Prisonnière de guerre, amenée ici, mon sort est beaucoup plus heureux que dans la Grèce. Je suis tout pour ma maîtresse, elle ne respire, ne voit, ne pense, n'entend que par moi: par moi les personnes belles et aimables sont admises auprès d'elle.

Théagènes se rappelle que, la veille, Arsace l'a contemplé long-tems avec des yeux lascifs, indices non-équivoques de criminels desseins. Il rapproche les discours de Cybèle de la conduite de la princesse. L'avenir ne se montre plus à lui sous un aspect aussi flatteur. Il alloit répondre, lorsque Chariclée, s'approchant de lui, lui dit à l'oreille: Souvenez-vous de votre sœur dans tout ce que vous allez dire. Théagènes comprend quelles sont ses intentions: Ma mère, dit-il en s'adressant à Cybèle, vous savez que la Grèce nous a vu naître; nous sommes enfans du même père et de la même mère; nos parens ayant été pris par des pirates, nous nous sommes mis en mer pour les chercher; mais nous avons encore été plus malheureux qu'eux: tombés au pouvoir d'hommes cruels, dépouillés des immenses richesses que nous portions avec nous, nous ne sommes échappés qu'avec beaucoup de peines. Un heureux hasard nous a fait rencontrer l'illustre Calasiris; nous voulions passer en Egypte le reste de nos jours avec lui. A la perte de nos parens, s'est jointe celle d'un mortel généreux qui les remplaçoit; et nous sommes, comme vous voyez, seuls et abandonnés: telle est notre histoire.

Nous n'oublierons jamais la bonté, la générosité avec laquelle vous nous recevez; mais nous vous supplions de nous laisser, dans notre obscurité, abandonnés à nous-mêmes. Il n'est pas encore tems de signaler votre bienfaisance envers nous, de nous faire paroître devant Arsace. N'environnez pas de tant de pompe et d'éclat de malheureux mendians voués à la misère. Vous savez qu'il ne faut chercher des amis que parmi ses semblables.