Cybèle, à ces mots, n'est plus maîtresse d'elle-même: sur son visage éclate la joie dont elle est pénétrée aux noms de frère et de sœur; elle se flatte que Chariclée ne mettra aucun obstacle à l'accomplissement des désirs d'Arsace. O le plus beau des hommes! dit-elle, vous ne tiendrez pas ce langage quand vous connoîtrez Arsace. Elle se communique à tout le monde sans distinction de rang; elle se plaît sur-tout à réparer les outrages et les injustices du sort. Persane d'origine, elle est grecque par les sentimens. Des hommes tels que vous, elle les préfère à ses compatriotes[52]. Elle aime singulièrement les mœurs et la société des Grecs. Prenez confiance: égards, honneurs, tout ce qui est du à votre qualité d'homme, rien ne vous manquera. Votre sœur, toujours avec elle, partagera ses amusemens. Quels sont vos noms?

Lorsqu'elle eut entendu les noms de Chariclée et de Théagènes, elle leur dit de rester là, et elle court vers Arsace; mais elle recommande auparavant à la portière, vieille comme elle, de ne laisser entrer personne, ni de laisser sortir ces deux jeunes gens. Si votre fils Achémènes vient, dit la portière.... Pendant que vous étiez partie au temple, il est sorti pour se bassiner les yeux; car vous savez qu'il n'est pas encore guéri. Ne le laissez point entrer, répond Cybèle. Fermez la porte, prenez la clef; dites-lui que je l'ai emportée. La vieille exécute ponctuellement ces ordres.

Le départ de Cybèle laisse un libre cours aux larmes et aux gémissemens de Chariclée et de Théagènes. C'est dans l'un et dans autre la même douleur, les mêmes expressions de la douleur. O Théagènes! dit l'une; ô Chariclée! dit l'autre en soupirant. Quel sera notre sort? dit l'un; où sommes-nous? dit l'autre. A chaque parole ils s'embrassent, pleurent et s'embrassent encore. Enfin le souvenir de Calasiris se présente à leur esprit, et vient ajouter encore à l'amertume de leurs regrets. Chariclée sur-tout pleure sa mort: elle avoit vécu avec lui plus long-tems que Théagènes; elle en avoit reçu plus de marques de tendresse et d'attachement. O Calasiris! s'écrie-t-elle, je ne puis vous appeler du doux nom de père; il semble que la fortune veuille m'interdire l'usage de ce nom. Je ne connois point celui qui m'a donné le jour. Celui qui m'avoit adoptée pour sa fille, hélas! je l'ai abandonné. Celui qui m'a reçue, nourrie, sauvée, n'est plus.... La religion me défend de payer à sa cendre le tribut de ma reconnoissance, de verser des larmes sur son tombeau. O mon père! ô mon sauveur! Oui, malgré les rigueurs de la fortune, je vous appellerai mon père. Recevez ces larmes, ces cheveux, seules libations, seules offrandes que je puisse présenter à vos mânes. En parlant ainsi elle s'arrache les cheveux.

Théagènes emploie les prières, la force même pour la retenir. Hélas! s'écrie-t-elle, pourquoi faut-il que je vive? Quel espoir nous reste-t-il encore? notre soutien, notre guide, celui qui devoit nous reconduire dans ma patrie, me faire reconnoître de mes parens, celui qui nous consoloit, qui adoucissoit nos maux, celui en qui reposoient nos espérances, Calasiris n'est plus. Il nous abandonne tous deux dans une terre étrangère, dénuée de tout, ne sachant quel parti prendre.[53] Notre expérience nous ferme également les chemins par mer et par terre. Cet homme doué d'un ame si douce, si sensible, ce sage si vénérable n'est plus. Il n'a pu mettre le comble à ses bienfaits.

Pendant que Chariclée s'abandonne au désespoir; pendant que Théagènes, tantôt gémit avec elle, tantôt dévore ses larmes, concentre sa douleur, pour ne pas aigrir celle de son amante, Achémènes arrive, trouve la porte fermée, en demande la cause à la portière: celle-ci lui répond que c'est sa mère qui l'a fermée. En ignorant la cause, il approche; il entend les plaintes de Chariclée: il se baisse, regarde à l'endroit où les deux battans se rejoignent, et voit tout ce qui se passe dans la chambre. Il demande encore à la portière qui est dedans: elle répond qu'elle l'ignore; mais qu'elle juge que c'est un jeune homme avec une jeune fille, que Cybèle vient d'y amener. Il se baisse encore, et tâche de distinguer leurs traits; il admire la beauté de Chariclée, sans la connoître; il se la représente dans la joie et brillante de tous ses charmes: bientôt l'amour succède à l'admiration; il croit reconnoître Théagènes.

Tandis qu'Achémènes examine ainsi ce qui se passe dans cette chambre, Cybèle revient: elle a instruit Arsace de tout, la félicitant de son bonheur, qui, dans cette affaire, l'a mieux servie que toute son adresse et tous ses artifices n'auroient pu faire. Elle lui a dit que son amant est dans son palais; qu'elle peut le voir et en être vue à loisir. Arsace, hors d'elle-même, vouloit venir contempler Théagènes; mais Cybèle l'en a empêchée, quoiqu'avec beaucoup de peine, en lui représentant qu'elle ne devoit pas se montrer aux yeux de son amant, pâle, défaite, abattue par les veilles; qu'elle devoit se reposer ce jour-là pour recouvrer sa première beauté; enfin elle lui a donné les plus belles espérances, lui a indiqué ce quelle doit faire, et quelle conduite elle doit tenir envers ces jeunes gens.

Que faites-vous, mon fils, dit Cybèle, de retour, à Achémènes?—Je regarde quels sont ces étrangers, d'où ils viennent.—Mon fils, votre curiosité est condamnable: taisez—vous; gardez le plus profond silence sur ces étrangers; ne vous inquiétez point d'eux: ainsi le veut la princesse. Achémènes obéit à sa mère, et se retire; il ne voit dans Théagènes que l'objet des plaisirs ordinaires d'Arsace. N'est-ce pas là, dit-il, en s'éloignant, le jeune homme que Mitranes m'avoit chargé de conduire à Oroondates, pour le faire passer à la cour du roi, que les Besséens et Thyamis m'ont enlevé dans ce combat, où j'ai couru un si grand danger, et dont je suis seul échappé? Mes yeux ne me trompent-ils pas? Non; ils ne sont plus malades, et je vois aussi bien qu'à l'ordinaire. J'apprends encore qu'hier Thyamis est arrivé à Memphis; qu'après un combat singulier contre son frère, il a recouvré le sacerdoce: c'est lui, je n'en doute plus. Gardons le silence, et observons quels sont les desseins d'Arsace sur ces étrangers: ainsi parloit Achémènes.

Revenue auprès de Théagènes et de Chariclée, Cybèle s'apperçoit qu'ils ont pleuré. Au bruit qu'avoit fait la porte en s'ouvrant, ils avoient tâché de se composer, et d'effacer de dessus leur visage les traces de la douleur; mais la vieille Cybèle voit que leurs yeux sont encore mouillés: O mes enfans! leur dit-elle, pourquoi cette douleur déplacée, quand vous devez vous livrer à la joie, vous féliciter de votre bonheur? Les dispositions d'Arsace envers vous sont aussi favorables que vous pouvez le désirer: elle consent à vous voir demain; elle veut que l'on vous traite aujourd'hui avec les plus grands égards. Arrêtez donc le cours de ces larmes puériles, de cette affliction indigne de vous; disposez-vous à paroître devant Arsace, et à faire tout ce qu'elle vous demandera.

O ma mère! répond Théagènes, c'est la mort de Calasiris que nous pleurons; c'est un père que nous regrettons. Vous n'y pensez pas, dit Cybèle; Calasiris, votre père adoptif, avancé en âge, a payé le tribut à la nature; mais aujourd'hui tout est à vous, richesses, plaisirs? honneurs; vous allez jouir de votre jeunesse: n'envisagez que votre bonheur; adorez Arsace. Je vais vous dire comment vous devez paroître devant elle, vous en approcher, quand elle vous appellera; il faut vous prêter à tout ce qui lui fera plaisir: elle a, comme vous savez, tout l'orgueil que donne le pouvoir, soutenu de toutes les grâces de la jeunesse et de la beauté: la moindre résistance à ses ordres l'irrite.

Théagènes garde un morne silence; il n'entrevoit à travers ces beaux discours que des peines et des souffrances dans l'avenir. Quelques momens après paroissent des eunuques, qui apportent dans des vases d'or des mets de la table d'Arsace: mets qui annonçoient un luxe et une magnificence sans égal. Tels sont, disent-ils, les présens que la princesse envoie aux deux étrangers: ils les mettent devant eux, et se retirent. Théagènes et Chariclée, cédant aux sollicitations de Cybèle, et ne voulant point paroître insensibles à ces attentions, mangent un peu. On les servît ainsi le soir du premier jour et les jours suivans.