Le lendemain matin, les mêmes eunuques viennent trouver Théagènes. La princesse vous appelle, lui disent-ils; nous avons ordre de vous conduire devant elle: venez jouir d'une faveur qu'elle n'accorde que rarement et à peu de personnes. Théagènes hésite quelques momens; enfin il se lève: il semble ne céder qu'à la contrainte. Dois je paroître seul devant elle, dit-il, ou bien ma sœur doit-elle m'accompagner? Ils répondent qu'elle ne demande que lui; qu'elle verra sa sœur en particulier; qu'Arsace se trouve avec quelques magistrats; que d'ailleurs l'usage des Perses est de donner audience aux hommes et aux femmes séparément. Théagènes, se penchant vers Chariclée: Des soupçons, dit-il, s'élèvent dans mon ame; je n'entrevois rien de bon dans tout ceci. Chariclée lui répond qu'il ne doit point résister, mais se montrer doux d'abord, et prêt à faire tout ce qu'on exigera. Il suit les eunuques: ceux-ci lui apprennent comment il doit paroître, saluer; que l'usage, en entrant, est d'adorer la princesse. Théagènes ne leur répond rien.

Il trouve Arsace assise sur un trône: elle est vêtue d'une robe de pourpre enrichie d'or. La magnificence de ses colliers, l'éclat de sa tiare ajoutent encore à son orgueil naturel. Enfin l'art de la coquetterie et de la séduction semble avoir épuisé sur elle toutes ses ressources. Une garde nombreuse l'entoure: à ses côtés sont assis les seigneurs les plus distingués; mais tout cet éclat n'en impose point à Théagènes. Il semble avoir oublié qu'il a promis à Chariclée de se prêter à tout, pour gagner les bonnes grâces d'Arsace. Il s'arme d'une noble fierté, à la vue de tout cet appareil du faste Persan. Sans s'humilier, sans se prosterner, la tête droite: princesse dit-il, je vous salue.

L'indignation s'empare de tous les assistans. On murmure sourdement de l'audace de Théagènes, qui ne se prosterne point devant la sœur du grand roi. Pardonnez-lui, dit Arsace en souriant, il est étranger, jeune, il a les sentimens des Grecs, et pour nous, le mépris naturel à sa nation. En même-tems elle ôte sa tiare au grand mécontentement de toute l'assemblée; car c'est ainsi que chez les Perses on rend le salut. Etranger, lui dit-elle, par un interprète, (car elle n'entendoit point la langue grecque,) ayez confiance; que demandez-vous? parlez, vous n'essuyerez point de refus. En même-tems elle fait signe aux eunuques de remmener, des gardes l'accompagnent. Achémènes le revoit et le reconnoît: il soupçonne la cause qui lui attire de si grands honneurs; il en est étonné: cependant il garde le silence comme sa mère le lui a recommandé.

Arsace donne un magnifique repas aux seigneurs Perses, sous prétexte de les honorer, mais en effet pour célébrer sa première entrevue avec Théagènes. Elle ne se contente pas de lui envoyer, comme à l'ordinaire, des mets de sa table; elle lui envoie encore des tapis, des étoffes précieuses, travaillés à Sidon et en Lydie, des esclaves pour le servir, une jeune fille à Chariclée, un jeune garçon à Théagènes, tous deux originaires d'Ionie, tous deux à la fleur de l'âge. Elle presse en même-tems Cybèle d'accomplir sa promesse. Elle lui dit qu'elle ne peut résister à sa passion. Cybèle n'attendoit pas les ordres d'Arsace; elle employoit tout pour gagner Théagènes. Elle ne lui expliquoit pas encore ouvertement les volontés de sa maîtresse; elle cherchoit, par des détours, à les lui faire comprendre. Elle lui rappeloit sans cesse les bontés d'Arsace pour lui, lui parloit de sa beauté, des grâces de sa personne; elle savoit même adroitement lui en peindre les charmes secrets; elle n'oublioit pas ses manières engageantes, son goût pour les jeunes gens et pour les plaisirs; enfin elle tâchoit de s'assurer s'il étoit sensible aux plaisirs de l'amour.

Théagènes louoit le caractère aimable d'Arsace, son penchant pour les Grecs, et ses autres qualités; il reconnoissoit toute la grandeur de ses bienfaits; mais il feignoit de ne point entendre les propositions de Cybèle, et n'y répondoit point. Celle-ci pensa étouffer de dépit et de rage: persuadée que Théagènes entendoit bien ses discours, elle ne pouvoit pas douter qu'il n'opposât un refus absolu et outrageant à toutes ses avances. Arsace, dévorée de tous les feux de l'amour, ne pouvoit supporter un état aussi violent: elle réclamoit les promesses de Cybèle; celle-ci la remettoit, sous différens prétextes: tantôt Théagènes étoit prêt à tout; mais la crainte l'arrêtoit: tantôt il étoit indisposé.

Déjà le cinquième et le sixième jours étoient écoulés. Arsace avoit appelé Chariclée auprès d'elle, une ou deux fois. Pour plaire à Théagènes, elle l'avoit traitée avec beaucoup d'égards et de bonté. Cybèle enfin est contrainte de s'expliquer nettement avec Théagènes, et de lui dévoiler la passion de sa maîtresse. Elle lui promet que sa complaisance sera payée par des trésors immenses: elle lui demande ce qu'il peut craindre: elle s'étonne de ce qu'à la fleur de l'âge, avec tant de charmes, il ne connoît point l'amour; de ce qu'il se refuse aux embrassemens d'une femme douée de tant d'attraits, qui brûle pour lui; de ce qu'il ne saisit pas avec empressement une occasion si belle, si avantageuse, vu qu'il n'a rien à craindre; que le mari est absent. C'est moi, continue-t-elle, qui l'ai nourrie; c'est à moi qu'elle confie tous ses secrets: je vous ménagerai cette entrevue; rien ne peut vous retenir; votre cœur n'est point engagé; vous n'avez point subi le joug de l'hymen: considérations par dessus lesquelles ont passé avant vous bien des personnes sensées; elles n'ont point cru, par là, nuire à leur famille; elles n'ont vu, dans un pareil commerce, qu'une source de richesses et de plaisirs. Elle mêle aussi les menaces. Un refus allume la fureur et la soif de la vengeance dans l'ame des femmes de ce rang, quand elles sont dédaignées. Le mépris alors est un outrage sanglant qu'elles punissent cruellement. Songez qu'Arsace est Persanne, du sang royal. Vous dites vous-même qu'elle a du crédit et de la puissance; sa reconnoissance peut être sans bornes et sa vengeance terrible. Vous êtes étrangers, sans amis, sans appui. Ayez pitié de vous; ayez pitié d'Arsace. Un amour aussi ardent mérite bien votre compassion. Redoutez une passion dédaignée. Craignez une amante en fureur: plus d'une fois une telle retenue a enfanté le repentir. J'ai plus d'expérience que vous en amour. Ces cheveux n'ont pas blanchi, sans que j'aie acquis bien des lumières; mais je n'ai point encore vu de cœur aussi dur, aussi inflexible que le vôtre.

S'adressant ensuite à Chariclée, en présence de laquelle la nécessité la contraignoit de tenir un pareil langage: O ma fille! dit-elle, joignez-vous à moi, unissez vos prières aux miennes, auprès de votre frère.... Je ne sais quel nom lui donner ici. Votre intérêt l'exige, vous n'en serez que plus considérée, sans en être moins aimée. Vous nagerez au sein de l'opulence; Arsace vous fera contracter un mariage brillant: un pareil sort pourrait tenter des personnes d'un rang élevé, à plus forte raison n'est-il pas à dédaigner pour des étrangers réduits aujourd'hui à la mendicité.

Chariclée, lançant à Cybèle le regard du mépris et de l'indignation: Il seroit à souhaiter, dit-elle, pour la gloire même de la belle Arsace, qu'elle ne se fût pas laissée enflammer d'un amour aussi violent, ou qu'elle y résistât courageusement; mais puisqu'elle est femme, puisque, comme vous le dites, elle ne peut éteindre l'ardeur des feux qui la dévorent, je conseille à Théagènes de satisfaire les désirs de la princesse, s'il le peut sans danger; mais qu'il prenne garde d'attirer la foudre sur sa tête et sur celle d'Arsace. Si cette intrigue venait à transpirer.... Si le Satrape apprenoit son déshonneur! A ces mots, Cybèle se précipite vers Chariclée, la serre étroitement dans ses bras, la couvre de baisers. O ma fille! dit-elle, vous avez pitié d'une personne aussi belle que vous: le salut de votre frère vous est cher; mais ne craignez rien, le secret le plus inviolable couvrira tout. Arrêtez, lui dit Théagènes, donnez-nous quelques momens pour délibérer.

Cybèle sort aussitôt. O Théagènes! dit Chariclée, qu'elles sont amères les faveurs de la fortune! elle nous trompe bien cruellement! mais votre sagesse saura mettre à profit, pour votre honneur, une circonstance aussi délicate. Je ne sais si vous êtes résolu de vous rendre aux désirs d'Arsace, si vous l'étiez, je ne vous en détournerois pas, si notre salut ou notre perte dépendent de votre consentement ou de votre refus. Mais si vous ne croyez pas devoir vous y rendre, feignez-le au moins; entretenez d'espérances la passion de la princesse; qu'une condescendance simulée l'empêche de prendre un parti violent contre vous. Calmez ses feux, modérez ses fureurs par des espérances et des promesses; peut-être, avec le secours des dieux, le tems nous donnera quelque moyen de salut. O Théagènes! prenez garde que vos réflexions ne vous conduisent hors des voies de l'honneur.

O Chariclée! répond Théagènes en souriant, cette maladie si naturelle aux femmes, la jalousie, vous tourmente au milieu de vos malheurs. Sachez que Théagènes est incapable d'une pareille bassesse: faire et dire des choses malhonnêtes, me semble également honteux. D'ailleurs, ôter toute espérance à Arsace, c'est nous ménager quelques douceurs, puisque c'est nous délivrer de ses importunités. S'il faut souffrir, mon ame, formée à l'école du malheur, saura résister à tout. Prenez garde, réplique Chariclée, d'attirer sur notre tête un déluge de maux; et elle se tut.