Pendant que Chariclée et Théagènes s'entretiennent ainsi, Cybèle ramène l'espoir dans le cœur d'Arsace, l'assure des dispositions favorables de Théagènes, et lui fait entrevoir l'accomplissement de ses vœux. Bientôt elle revient auprès de nos deux amans. Le soir, la nuit, elle redouble ses instances auprès de Chariclée qui couchoit avec elle, la conjure de l'aider à fléchir Théagènes. Au point du jour, elle va le trouver, lui demande quelle résolution il a prise. Sur un refus formel, et qui ne lui laisse plus aucune espérance, elle retourne vers Arsace, la douleur peinte dans les yeux. La princesse, apprenant la cruelle réponse de Théagènes, vomit mille imprécations contre Cybèle[54], se retire dans sa chambre, se jette sur son lit, et dans son désespoir se meurtrit le sein.
Cybèle, sortant de la chambre d'Arsace; rencontre son fils Achémènes, qui, la voyant consternée, toute en pleurs: Ma mère, lui dit-il, est-il arrivé quelque malheur imprévu? quelque funeste nouvelle ne chagrine-t-elle point Arsace? l'armée n'a-t-elle point essuyé quelque échec? les Ethiopiens n'ont-ils pas l'avantage sur Oroondates? Il lui fait encore beaucoup d'autres questions semblables. Vous êtes un jeune homme[55], lui dit Cybèle, et elle le quitte. Achémènes, sans se rebuter, la suit, lui prend les mains, l'embrasse, la conjure de lui faire part de son chagrin.
Elle le prend alors en particulier, l'emmène à l'écart dans un jardin, et lui parle ainsi: Jamais, mon fils, je n'aurois révélé à personne mes maux, ni ceux d'Arsace; mais elle est aujourd'hui dans un état effrayant. Moi-même je m'attends à périr victime de son désespoir et de ses fureurs; je suis donc obligée de rompre le silence. O vous! que j'ai porté dans mon sein, que j'ai mis au jour, vous que j'ai nourri de mon lait, ne pourriez-vous trouver un remède à nos maux? Arsace aime ce jeune étranger qui est dans le palais. Ce n'est point une passion ordinaire, une passion qu'elle puisse réprimer; c'est un feu dévorant qui la consume. En vain nous nous sommes flattées jusqu'ici de la satisfaire; cet amour est la cause des égards, des bontés, avec lesquelles on traite ces étrangers. Ce jeune insensé, dont l'audace égale la cruauté, est sourd à mes prières. Je sais qu'Arsace en mourra, je sais qu'elle me précipitera avec elle dans le tombeau, persuadée que je l'ai trompée, que je l'ai bercée de vaines espérances. Voilà, mon fils, ce qui fait couler mes larmes: trouvez un remède à tant de maux, ou vous n'ayez plus de mère.
Quelle sera ma recompense? répond Achémènes. Je ne veux pas ici me faire valoir; dans l'état d'angoisse où est la princesse, prête à expirer, il n'est pas tems d'user de détours, d'artifices ni de finesses. Demandez, répond Cybèle, tout ce qui vous fera plaisir. Déjà Arsace, à ma considération, vous a élevé à la dignité de premier échanson: votre ambition n'est-elle pas satisfaite? Parlez. Si vous sauvez l'infortunée Arsace, d'immenses trésors seront votre récompense. Depuis long-tems, dit Achémènes, je soupçonnois la passion de la princesse, et je n'en doutois même plus; mais j'attendois en silence. Ce ne sont ni les richesses ni les dignités que j'ambitionne. Je demande à Arsace, pour prix d'un service si important, de m'unir par le mariage, à cette jeune fille que l'on dit sœur de Théagènes. Je l'aime passionnément: la princesse peut juger de mon amour par le sien; atteinte du même mal que moi, elle ne refusera rien aux vœux d'un homme qui promet de la mettre au comble du bonheur.
Non, répond Cybèle, non, n'en doutez pas; Arsace ne refusera rien à son bienfaiteur, à son sauveur. D'ailleurs, nous pourrions bien nous-mêmes obtenir le consentement de cette jeune personne. Mais, dites-moi, quel est ce moyen que vous offrez? Je ne m'expliquerai, répond Achémènes, que quand la princesse m'aura promis avec serment de m'accorder ma demande. Ne faites aucune tentative auprès de la jeune fille; je connois son orgueil et sa fierté, vous pourriez renverser tous mes projets. Vous serez content, répond Cybèle.
En même-tems elle court à l'appartement d'Arsace; tombant à ses pieds: Ne vous désespérez pas, lui dit-elle; grâce aux dieux, vos vœux seront remplis. Faites seulement venir mon fils Achémènes.—Eh bien, qu'il vienne; mais peut-être allez-vous me tromper encore une fois. Achémènes paroît. Cybèle expose les demandes de son fils. Arsace promet, avec serment, à Achémènes de l'unir à la sœur de Théagènes.
Princesse, dit alors Achémènes, que Théagènes, votre esclave, cesse désormais de refuser d'obéir à sa maîtresse.—Comment mon esclave!—Théagènes est votre prisonnier; vous avez sur lui les droits qu'un vainqueur a sur son captif. Mitranes le faisoit conduire à Oroondates, pour l'envoyer ensuite à la cour du grand roi; moi-même j'étois chargé de le conduire. Les Besséens et Thyamis, fondant sur moi, me l'ont enlevé. Je n'ai échappé qu'avec beaucoup de peines. Il montre ensuite à Arsace la lettre de Mitranes, adressée à Oroondates. Il ajoute que si elle veut d'autres preuves, Thyamis pourra attester la vérité de tout ce qu'il dit.
Arsace respire. Elle sort à l'instant de sa chambre, passe dans l'appartement où, assise sur un trône, elle avoit coutume de donner ses audiences, et fait venir Théagènes. Lorsqu'il est devant elle, elle lui montre Achémènes et lui demande s'il le connoît.—Oui, je le connois.—Vous conduisoit-il comme prisonnier de guerre?—Oui.—Eh bien, sachez que vous êtes à moi. Vous allez descendre au rang de mes esclaves, soumis à mes moindres volontés. Je promets votre sœur en mariage à Achémènes, en considération de la place qu'il occupe auprès de moi, en considération de sa mère, et de son attachement à ma personne; je ne diffère cet hymen que pour fixer le jour et préparer le repas que je veux donner pour le célébrer.
Ces paroles furent un coup de poignard pour Théagènes: il résolut de ne pas résister ouvertement, mais d'esquiver les poursuites d'Arsace, comme celles d'une bête féroce. O ma maîtresse! dit-il, je remercie les dieux de ce qu'étant d'une illustre origine, au milieu de nos malheurs, ce sont vos fers que nous portons, de ce que vous daignez abaisser des regards de bonté et de bienveillance sur de malheureux étrangers; mais ma sœur n'est point prisonnière: elle n'est donc point votre esclave; cependant elle veut bien vous servir, faire tout ce qu'il vous plaira: commandez-lui donc ce que vous jugerez à propos.
Qu'on le mette, reprend Arsace, au nombre de ceux qui servent à table. Qu'il apprenne d'Achémènes à présenter à boire. Qu'il s'instruise ici avant d'aller servir le grand roi. Ils se retirent ensuite. Théagènes tout pensif, réfléchit sur ce qu'il a à faire; mais Achémènes, avec un sourire moqueur et insultant: toi, dit-il, qui nous parlois avec tant de fierté; toi, qui portois la tête si haute et te vantois d'être seul libre, qui ne pouvois fléchir les genoux devant Arsace, tu vas à présent courber le front, ou l'on saura bien te rendre docile.