Arsace, ayant congédié tout le monde, retient Cybèle. Il n'y a plus de prétextes, dit-elle: allez dire à mon orgueilleux amant que s'il m'obéit, s'il se rend à mes désirs, il sera libre, nagera au sein de l'opulence; mais s'il persiste dans ses refus, il sentira tout le poids de la colère d'une amante dédaignée, d'une maîtresse en fureur: rampant dans l'esclavage le plus vil et le plus cruel, il essuiera les traitemens les plus barbares.

Cybèle rapporte à Théagènes ces paroles d'Arsace: elle ajoute toutes les raisons qu'elle croit les plus propres à le fléchir. Théagènes la prie de le laisser quelques instans seul avec Chariclée. O mon amie! lui dit-il, c'en est fait de nous, nous sommes sans ressources, sans espérances[56]. Dans notre malheur nous n'avons pas même la consolation de nous dire libres: nous sommes esclaves; et il lui rapporte son entrevue avec Arsace. Oui, nous sommes esclaves, continue-t-il, exposés à toutes les insultes et à la férocité des barbares, dans la cruelle alternative d'obéir aux caprices de nos tyrans, ou de nous voir condamnés comme des scélérats; mais ce qu'il y a de plus déchirant, ce qui met le comble à nos maux, c'est qu'Arsace a promis ta main à Achémènes, au fils de Cybèle.... Non, il ne se fera pas cet odieux hymen; du moins je ne le verrai pas, tant qu'il me restera une épée pour m'ôter la vie. Que faire? quel moyen de me soustraire aux poursuites de l'odieuse Arsace, et toi, à celles de l'exécrable fils de Cybèle?

Il n'en est qu'un, répond Chariclée; c'est de consentir à tout: par-là tu empêcheras mon hymen.—Que dis-tu? quoi! ma funeste destinée me condamneroit à goûter dans des embrassemens coupables des plaisirs que je n'ai pas encore goûtés dans les bras de celle que j'adore!... Mais ... je crois avoir trouvé un moyen: la nécessité est la mère des bons conseils. Se tournant vers Cybèle: allez avertir Arsace, dit-il, que je veux lui parler en particulier et sans témoins.

Persuadée que Théagènes se rendoit, la vieille va rapporter ces paroles à Arsace. Elle en reçoit l'ordre de l'amener après le repas. Elle l'amène en effet; recommande à tout le monde de laisser la princesse seule et tranquille, et de faire régner le plus profond silence autour de sa chambre. Elle introduit Théagènes. Les ténèbres environnent tout et favorisent le mystère; un seul flambeau éclaire la chambre. A peine Théagènes est-il entré, que Cybèle se retire; mais Théagènes l'arrête: Arsace, dit-il, je vous en conjure, que Cybèle reste; je sais qu'elle a votre confiance, qu'elle est la dépositaire de tous vos secrets. En même-tems il prend les mains d'Arsace; Non, princesse, dit-il, ce n'est point mon orgueil qui s'est révolté jusqu'ici contre votre volonté. Je me ménageois les moyens de m'y soumettre sans danger: depuis que, par une faveur spéciale de la fortune, je suis votre esclave, je n'en suis que plus en état de vous obéir en tout: accordez-moi une grâce. Je sais que je vous demande de violer une promesse solennelle: ne donnez point la main de Chariclée à Achémènes; car, sans parler du reste, une jeune princesse, d'une si haute naissance, ne peut passer dans les bras d'un valet. Oui, Arsace, je le jure par le soleil, par tous les dieux, vous n'aurez pas d'esclave plus rebelle que moi, si vous forcez le penchant de Chariclée: vous me verrez plutôt me donner la mort à moi-même.

Croyez, répond Arsace, que je ne veux que vous plaire, moi qui suis prête à me livrer à vous. J'ai cependant juré de donner votre sœur à Achémènes.—J'y consens, donnez-lui ma sœur; mais mon amante ... mais mon épouse ... car qu'est-elle autre chose que mon épouse? Non, je n'en puis douter; vous ne voulez pas la donner.—-Que dites-vous?—La vérité. Chariclée n'est point ma sœur, elle est mon épouse, comme je viens de vous le dire; et vous êtes dégagée de votre serment. Vous pouvez, si vous le voulez, vous en convaincre, et célébrer, par un repas solennel, mon hymen avec elle. Arsace ne put apprendre sans émotion que Chariclée étoit l'épouse, et non la sœur de Théagènes. Quoi qu'il en soit, dit-elle, vous serez satisfait: nous consolerons Achémènes par un autre mariage.

Personne, dit alors Théagènes, ne sera plus docile que moi. Il s'avance en même-tems pour baiser la main de la princesse; mais Arsace se baisse, lui donne sa bouche à baiser au lieu de sa main, et Théagènes sort, ayant reçu plutôt que donné un baiser.

Il instruisit Chariclée de tout ce qui venoit de se passer le plus tôt qu'il put. Elle avoit déjà appris quelque chose, et ne pouvoit même se défendre d'un peu de jalousie. Il lui expose les suites que doit avoir sa démarche: elle nous procure, dit-il, plusieurs avantages. Achémènes ne peut plus aspirer à ta main. J'ai imaginé, pour le présent, une raison de ne pas me rendre aux désirs d'Arsace. Outre de voir ses espérances trompées, indigné de voir son crédit auprès de la princesse effacé par le mien, Achémènes ne manquera pas de remplir tout de trouble et de désordre; il n'ignorera rien: Cybèle lui dira tout. Si j'ai voulu qu'elle fût présente à notre entretien, c'est pour qu'elle rapportât tout à son fils; c'est pour avoir un témoin de mon entrevue avec Arsace, entrevue qui s'est bornée à de simples paroles. Il suffit peut-être à une ame pure et intègre de se reposer sur la protection du Ciel; mais il est beau aussi de ne laisser aucun doute sur sa vertu, et de pouvoir marcher dans le chemin de la vie d'un pas ferme et sûr.

Il faut s'attendre, ajouta-t-il, qu'Achémènes ourdira quelque trame contre Arsace. Il est esclave par état; mais un maître n'a point de plus grand ennemi que son esclave: il est maltraité; on a violé à son égard la sainteté des sermens; il se voit abaissé au-dessous des autres; il est instruit des infamies et des débordemens de la princesse; son ressentiment n'a pas besoin des armes de la calomnie, dont la vengeance s'est servie plus d'une fois: la vérité lui en fournira de suffisantes.

Ces raisons et d'autres semblables rendent l'espoir à Chariclée. Le lendemain Achémènes vient chercher Théagènes pour servir Arsace à table. Elle l'avoit ainsi ordonné; elle lui avoit même envoyé une magnifique robe persanne: il s'en revêt, non, sans éprouver, dans sa douleur, un certain plaisir à se parer de ces riches brasselets et de ces colliers tout brillant d'or. Déjà Achémènes se mettoit en devoir de l'instruire, de lui montrer comment il devoit verser du vin, présenter la coupe, lorsque Théagènes court à un buffet chargé de coupes, et, en prenant une précieuse: je n'ai pas besoin, dit-il, de tes leçons. Quand il s'agit de servir ma maîtresse, mon cœur m'en dit assez; et ce foible talent ne m'enorgueillit point. Mon ami, tu n'es ici que l'élève de la fortune, à laquelle il a plu de t'élever à ce rang; et moi, je le suis de la nature et des circonstances, et leurs leçons me suffisent. En même-tems, il verse légèrement du vin, et présente la coupe à Arsace du bout des doigts et avec une grâce admirable. Cette coupe achève de bouleverser, de subjuguer la princesse: les yeux fixés sur Théagènes, elle boit plus d'amour encore que de vin, laisse de la liqueur au fond de la coupe, et la rend à Théagènes comme si elle buvoit à sa santé.

Achémènes n'est pas insensible à tout ce qu'il voit: le dépit et la jalousie remplissent son cœur; ses coups-d'œil, son affectation à parler à l'oreille des convives, n'échappent point à Arsace elle-même. Après le repas, Théagènes s'adressant à Arsace: O ma maîtresse! dit-il, j'ai une grâce à vous demander; permettez-moi de ne porter cette robe que quand je vous servirai. Il obtient sa demande, reprend ses habits ordinaires et se retire.