Achémènes, sortant avec lui, lui reproche sa suffisance, son orgueil puéril; lui dit que la princesse a conçu pour lui tout le mépris que mérite un étranger sans usage, sans connaissance. Si vous continuez, dit-il, à garder les mêmes airs, vous ne plairez pas long-tems. C'est l'amitié qui vous donne ces avis; je m'intéresse à un homme avec lequel je vais m'unir, dont je vais épouser la sœur, comme Arsace me l'a promis. Achémènes ajoute encore beaucoup d'autres choses semblables. Théagènes, feignant de ne point l'entendre, s'en va les yeux baissés.
Cybèle, allant coucher sa maîtresse vers midi, les rencontre; elle voit la tristesse peinte sur le visage de son fils, et lui en demande la cause. On nous préfère, dit-il, ce jeune étranger: à peine a-t-il paru dans le palais, que le voilà échanson. Une charge que nous possédons depuis si long-tems, il nous en dépouille; il est auprès de la princesse, lui présente la coupe, en un mot, il ne lui manque plus que le titre d'échanson. Qu'il s'élève, qu'il parvienne aux plus hauts emplois, qu'il partage tous les secrets, ce n'est pas là ce qui me chagrine le plus: notre silence, notre mollesse, font toute sa grandeur; mais il pouvoit ne pas nous insulter, nous outrager, nous qui l'avons dirigé, qui lui avons appris à remplir des fonctions si glorieuses. Nous en parlerons une autre fois; je cherche Chariclée, mon amante: elle est tout pour moi; sa présence dissipera peut-être mon chagrin. O mon fils! reprend Cybèle, quelle amante! vous pleurez, je crois, vos moindres maux, et vous ignorez les plus amers. Chariclée ne sera point votre épouse.—Que dites vous? est-ce que je ne suis pas digne d'épouser une esclave comme moi? pourquoi donc ne sera-t-elle point mon épouse?—C'est notre zèle, c'est notre attachement pour Arsace qui en sont cause; nous avons sacrifié pour elle notre tranquillité; nous avons exposé nos jours, pour contenter ses passions, nous avons tout fait pour lui plaire. Ce jeune étranger, ce bel amant, est entré dans sa chambre, n'a paru qu'une fois devant elle, et il lui a persuadé de violer ses sermens. Il lui a assuré que Chariclée n'est point sa sœur, mais une amante dont la foi lui est engagée.—Et Arsace la lui a promise!—Elle la lui a promise; j'étois présente, je lai entendue. Dans quelques jours elle célébrera cet hymen par un repas magnifique: elle vous fera contracter une autre mariage.
Achémènes, poussant un profond soupir, et frappant ses deux mains l'une contre l'autre: ce mariage, dit-il, sera funeste à tous deux; faites-le différer de quelques jours. Si l'on me demande, dites que je suis à la campagne pour ma santé. Chariclée n'est plus la sœur de Théagènes, c'est son amante; je sens qu'il ne veut par-là que me l'enlever. Oui, s'il l'embrassoit, s'il la serroit contre son sein, s'il passoit les nuits à côté d'elle, il pourroit prouver qu'elle est son épouse et non sa sœur. Secondé des dieux vengeurs du parjure, je saurai bien me faire rendre justice.
Ainsi parla Achémènes: le démon de la rage, de la jalousie, de la vengeance, bien capable d'aveugler tout autre homme qu'un barbare, souffle dans son ame toutes ses fureurs. Emporté par les mouvemens impétueux de sa passion, sans consulter les lumières de la prudence, et vers la fin du jour, il prend un coursier Arménien, parmi ceux dont le Satrape se servoit dans les pompes et les cérémonies publiques, va rejoindre Oroondates, le trouve près de Thèbes, assemblant ses forces, faisant des préparatifs de guerre, et se disposant à marcher contre les Ethiopiens.