Thyamis comprend qu'Arsace veut parler de l'expédition de Mitranes. Princesse, dit-il, nous ne sommes plus en guerre, mais en paix; l'une enlève, l'autre rend la liberté aux hommes: mettre ses semblables dans les fers, c'est être tyran; les mettre en liberté, c'est régner. Ce ne sont pas les mots, mais les effets qui font la paix et la guerre. Rendre la liberté à ces étrangers, ce seroit agir bien plus noblement: jamais le beau et l'utile ne sont séparés l'un de l'autre, ils sont toujours liés. Quelles vues de gloire ou d'intérêts peuvent vous engager à retenir ces deux étrangers?
A ces mots, Arsace n'est plus maîtresse d'elle-même; elle ressent tous les tourmens des amantes poussées à bout. Elles veulent cacher leur passion, et elles rougissent; est-elle découverte, elles renoncent à toute pudeur. Tant que leur amour n'est pas connu, elles sont douces, traitables; mais si leur secret leur échappe, elles sont audacieuses, effrontées. Trahie par sa conscience, persuadée que Thyamis connoît l'état de son ame, Arsace ne voit plus en lui un ministre des dieux, revêtu d'un caractère respectable; elle quitte tout sentiment de la pudeur si naturelle à son sexe. Non, non, s'écrie-t-elle, vous ne vous applaudirez pas long-tems de votre victoire sur Mitranes; il viendra un tems où Oroondates vengera sa mort et celle de tous ses guerriers. Je ne vous rendrai pas ces deux étrangers; ils sont aujourd'hui mes esclaves; bientôt, comme l'ordonnent les lois de notre empire, ils seront envoyés au grand roi mon frère. Parlez, discutez à loisir sur la nature du juste, de l'utile, de l'honnête; la puissance ne connoît rien qui puisse la contraindre; notre volonté tient lieu de tout. Sortez au plus tôt de mon palais, de peur que je ne vous en fasse chasser.
Thyamis sort, prenant les dieux à témoin, et déclarant que cette affaire aura une issue funeste. Il veut en instruire les habitans de Memphis, et réclamer leur secours. Votre sacerdoce n'est rien pour moi, lui dit Arsace; l'amour n'en reconnoît qu'un, c'est la jouissance. En même-tems elle se retire dans sa chambre, fait venir Cybèle, et délibère avec elle.
Achémènes ne paroissoit plus; elle soupçonnoit qu'il étoit parti; elle questionnoit Cybèle, et lui demandoit où étoit son fils. Celle-ci apportoit différentes causes de son absence, et ne cachoit que la véritable: elle ne put cependant en imposer jusqu'à la fin, la princesse commençoit à se défier d'elle. Cybèle, lui dit-elle alors, que ferons-nous? quel remède aux maux qui m'assiègent. L'ardeur de mon amour ne se rallentit point; c'est une flamme dévorante dont l'activité ne fait que s'accroître. Théagènes est inflexible, rien ne peut le toucher; il a paru d'abord moins impitoyable: il calmoit mes feux par des promesses vaines, il est vrai; mais aujourd'hui il ne se déguise plus, il me refuse ouvertement. Une chose augmente encore mes tourmens; je crains qu'il ne soit instruit du départ d'Achémènes, et qu'il ne craigne encore plus de me satisfaire. Achémènes sur-tout me désespère; il est allé trouver Oroondates; peut-être va-t-il le prévenir contre moi, ou me calomnier auprès de lui. Si je voyois seulement Oroondates.... Non, il ne résisteroit pas aux larmes ni aux caresses de son épouse: les regards d'une femme ont bien du pouvoir sur les hommes; mais le comble du malheur pour moi seroit d'être accusée avant d'avoir rien obtenu de Théagènes; et, si je suis accusée, d'être punie, si Oroondates ajoute foi aux rapports qu'on lui fera. O Cybèle! n'épargne rien, emploie tout; tu vois le précipice ouvert sous mes pas: le moment critique est arrivé.[57] Songes que si je me vois perdue, je n'épargnerai personne: tu seras la première victime de la perfidie de ton fils. Je ne puis comprendre comment tu ignores ses projets.
Princesse, lui répond Cybèle, la conduite de mon fils vous est suspecte, vous doutez même de mon attachement; le tems vous détrompera; vous ne connoissez vous-même que les ménagemens. Vous êtes foible, pusillanime; vous vous en prenez à ceux qui ne sont coupables de rien. Vous ne parlez point en maîtresse; vous semblez une esclave qui ne sait employer que les caresses. Ces moyens pouvoient être bons, tant que nous avons cru son ame sensible et encore neuve; mais puisqu'il dédaigne votre amour, qu'il éprouve votre puissance, que les coups de fouet, que les tourmens le rendent docile à vos volontés: naturellement rebelle aux caresses, la jeunesse cède à la violence, et la douceur obtiendra de Théagènes ce que la rigueur ne peut obtenir.
Hélas! répond Arsace, tu as peut-être raison; mais.... Dieux! moi..... soutenir le spectacle de ce corps maltraité, déchiré!—Toujours la même foiblesse! ne dépendra-t-il pas de lui, après quelques mauvais traitemens, de les faire cesser? Quelques momens de chagrin ne vous mettront-ils pas au comble de vos vœux? D'ailleurs, n'affligez point vos regards d'un pareil spectacle; livrez-le à Euphrastes; ordonnez-lui de le punir sous prétexte qu'il a commis quelque faute; vous vous épargnerez la douleur de le voir souffrir: ce que l'on entend afflige bien moins que ce que l'on voit[58]. Si son cœur change, s'il se repent de sa conduite précédente, nous mettrons fin à ses souffrances.
Arsace suit le conseil de Cybèle. L'amour au désespoir ne connoît point de ménagemens. Le mépris l'irrite, et il court à la vengeance. Arsace fait venir le chef des eunuques, et lui commande d'exécuter ce qu'elle vient de résoudre. Tourmenté par la jalousie, passion ordinaire dans les eunuques, déjà aigri contre Théagènes par tout ce qu'il voyoit et ce qu'il soupçonnoit, Euphrastes l'enferme dans un cachot ténébreux, le met aux fers, lui fait souffrir la faim et toutes sortes de tourmens. Théagènes n'ignoroit pas la cause d'une pareille conduite; mais il feignoit de l'ignorer, la demandoit à son bourreau, dont il ne recevoit aucune réponse.
Euphrastes ne craint pas d'outre-passer les ordres d'Arsace. Tous les jours il invente de nouvelles tortures, et multiplie les souffrances de sa victime. Il ne permet à personne de voir Théagènes: Cybèle seule a la liberté de pénétrer dans son cachot. Elle va souvent le voir, sous prétexte de lui porter de la nourriture en secret. Elle feint de le plaindre, de s'attendrir sur le sort d'un homme avec lequel elle est liée; mais elle ne veut que sonder ses dispositions, voir l'état de son ame, s'assurer si les tourmens ne triomphent point de sa constance. Théagènes n'en est que plus ferme, n'en oppose que plus de courage à toutes ces épreuves. Dans un corps épuisé par les mauvais traitemens, il conserve une ame inébranlable dans ses principes de vertu: il brave les traits du sort; il remercie la fortune de lui accorder, par tous ces maux, la faveur inappréciable de pouvoir faire éclater dans tout son jour son attachement et sa fidélité pour Chariclée. Tout ce qu'il souhaite, c'est qu'elle soit instruite de ses souffrances. Sans cesse il appelle Chariclée sa lumière, son ame, sa vie.
Arsace vouloit fléchir et non faire mourir Théagènes. Elle avoit recommandé à Cybèle de ne pas le tourmenter trop cruellement: celle-ci le trouvant inflexible, de son autorité privée, et au mépris des ordres de sa maîtresse, ordonne à Euphrastes de redoubler de rigueur. Mais tous ses efforts sont inutiles: elle perd toute espérance; elle voit la profondeur de l'abîme creusé sous ses pas; elle voit fondre sur elle la vengeance d'Oroondates, informé de toutes ses intrigues par Achémènes; elle craint encore d'être immolée par Arsace, outrée de se voir trompée dans son amour. Elle prend le parti d'aller au-devant de son destin par un grand coup, de mettre Arsace au comble de ses vœux; de se garantir, pour le présent, du danger qui la menace de sa part, ou d'anéantir toutes les preuves de cette abominable trame, en faisant descendre dans le tombeau tous ses complices.
Elle va trouver Arsace: O ma maîtresse! dit-elle, tout est inutile, il est insensible à tout: il n'en devient que plus audacieux de jour en jour. Le nom de Chariclée est sans cesse dans sa bouche; il l'appelle sans cesse: ce nom semble pour lui un baume salutaire qui calme ses douleurs. Il ne nous reste plus qu'une ressource[59]. Chariclée seule fait obstacle à nos désirs. Il faut nous en défaire. Lorsqu'il saura qu'elle n'est plus, son amour trompé sera moins rebelle, et se rendra plus facilement à vos vœux. Arsace, que le fiel de la jalousie consume depuis long-tems, n'en devient que plus furieuse, en apprenant l'amour de Théagènes. Elle saisit avidement cette proposition. Eh bien! dit elle, je saurai me défaire de cette furie. Qui voudra, reprend Cybèle, vous prêter son ministère? Votre puissance, il est vrai, est sans bornes; mais les lois vous défendent d'ôter la vie à qui que ce soit, sans un jugement des magistrats de la Perse. Il faudra prendre la peine de controuver des griefs, d'imaginer des crimes à Chariclée. Je suis prête à tout faire, à tout souffrir pour vous; le poison servira votre vengeance: un breuvage préparé par mes mains vous défera de votre rivale.