Arsace approuve ce conseil, et lui ordonne de l'exécuter. Cybèle va aussitôt trouver Chariclée: celle-ci étoit déjà instruite du sort de Théagènes. Cybèle d'abord l'avoit trompée, et avoit imaginé différens prétextes, pour l'empêcher de voir son amant, d'aller dans son appartement, selon sa coutume. Elle la trouve plongée dans la douleur, noyée de larmes, seule douceur qu'elle connût encore, et ne songeant qu'à sortir de la vie. Hélas! lui dit-elle, pourquoi vous consumer ainsi dans les regrets et la douleur? Théagènes va recouvrer sa liberté: il reviendra ce soir auprès de vous. Arsace, irritée contre lui pour quelque faute qu'il a commise dans le service, l'a fait enfermer, et a promis de lui rendre aujourd'hui sa liberté, à ma prière, et à cause d'une fête solennelle qu'elle doit célébrer par un magnifique repas. Levez-vous donc; prenez au moins aujourd'hui un peu de nourriture avec moi, et ranimez vos forces.
Quelle foi puis-je ajouter à vos paroles? répond Chariclée. Toujours trompée par vous, j'ai appris à me défier de tout ce que vous me dites. Je prends les dieux à témoins, dit Cybèle, que vos chagrins cesseront et vos peines finiront aujourd'hui; ne restez pas si long-tems sans prendre de nourriture: n'attentez pas vous-même à vos jours; goûtez de ces mets.
Toujours en défiance contre Cybèle, Chariclée a de la peine à se déterminer à manger. Mais les sermens la persuadent; elle se laisse séduire par l'espoir de revoir Théagènes: on croit aisément ce qu'on désire.
Toutes deux se mettent à table et mangent. Abra les sert: deux coupes sont pleines de vin; Cybèle lui fait signe d'en donner une à Chariclée: elle prend elle-même l'autre; elle ne l'a pas vidée, que ses yeux se couvrent d'un nuage; elle en renverse un peu qui restoit au fond de la coupe, et lance en même-tems des regards terribles sur l'esclave. Bientôt elle éprouve des convulsions et des déchiremens d'entrailles. Chariclée se trouble, veut lui porter du secours: l'alarme s'empare de tous ceux qui sont présens. Le breuvage, composé d'un poison plus rapide qu'un trait, capable de tuer un jeune homme robuste et à la fleur de l'âge, circule promptement dans un corps cassé, desséché de vieillesse, et opère avec une vîtesse inexprimable. Les yeux de Cybèle sont enflammés, ses membres se roidissent, sa peau se noircit; son ame scélérate est encore plus cruelle que le poison qui la consume: ainsi périt Cybèle en méditant encore des forfaits; car en mourant elle désigne par ses signes et par quelques paroles mal articulées, Chariclée comme coupable de sa mort.
Chariclée aussitôt est chargée de chaînes et conduite devant Arsace. La princesse lui demande si elle a préparé le poison, et la menace de la faire appliquer à la torture, si elle ne veut pas avouer la vérité. Quel est l'étonnement de tous ceux qui sont présens! Chariclée ne tremble point; elle ne montre point une honteuse frayeur: elle paroît au contraire avec un visage riant, et se réjouit de la catastrophe dont elle a été témoin. Forte du témoignage de sa conscience, elle brave la calomnie, s'applaudit de ce qu'elle ne survivra pas à Théagènes, et de ce qu'on lui épargne un crime, qu'elle méditoit contre elle-même.
Auguste princesse, dit-elle à Arsace, si Théagènes vit encore, je suis innocente; mais s'il a été victime de vos criminels desseins, vous n'avez pas besoin de recourir aux tourmens: c'est moi qui ai empoisonné celle qui vous a nourrie, et qui vous a si bien instruite. Hâtez-vous de m'ôter la vie; vous ferez un sacrifice agréable à Théagènes, qui a résisté si généreusement à vos criminelles sollicitations.
Arsace, l'entendant ainsi parler, entre en fureur; elle la fait charger de coups: Traînez en prison, dit-elle, cette mégère, dans l'état où elle est; montrez-lui son digne amant traité comme elle, et comme il le mérite. Ne lui laissez pas l'usage d'un seul membre; livrez-la à Euphrates; qu'il la garde jusqu'à demain; une sentence des magistrats perses, lavera mon injure dans son sang.
L'esclave qui avoit présenté la fatale coupe à Cybèle, étoit Ionienne d'origine, et celle qu'Arsace avoit d'abord donnée à Chariclée pour la servir. Pendant que l'on emmenoit celle-ci, soit par attachement pour une personne avec laquelle elle vivoit, soit que les dieux le voulussent ainsi, elle se mit à pleurer et à gémir. Malheureuse! disoit-elle, et tout-à-fait innocente! On l'entend, on s'étonne, on l'oblige de s'expliquer. Elle avoue que c'est elle qui a donné le poison à Cybèle; mais qu'elle l'avoit reçu des mains de Cybèle pour le donner à Chariclée; elle ajoute qu'effrayée d'un pareil attentat, ou même troublée par Cybèle, qui lui avoit fait signe de présenter d'abord à boire à Chariclée, elle a changé les coupes, et a donné à la vieille celle qui étoit empoisonnée. On la conduit donc devant Arsace; tout le monde désire ardemment que Chariclée soit trouvée innocente: une ame noble, une figure charmante attendrit les barbares eux-mêmes. La déclaration de l'esclave ne sert auprès d'Arsace qu'à la faire soupçonner de complicité avec Chariclée. Elle est mise aux fers, et gardée pour être mise en jugement. Arsace prévient les magistrats qui composent les tribunaux, et qui infligent des peines, de s'assembler le lendemain pour les juger.
Les juges s'assemblent le lendemain, et se placent sur leurs sièges. Arsace rapporte les choses comme elles se sont passées, se déchaîne contre Chariclée, qu'elle accuse d'empoisonnement; elle verse des larmes sur la mort de sa nourrice: elle a perdu la plus chérie, la plus fidelle de ses femmes: elle en appelle à la conscience des juges; elle a donné un asyle dans son palais à Chariclée, elle l'a comblée de bienfaits, et voilà comme elle en a été payée. Enfin elle invective contre elle avec tout le fiel de la rage la plus furieuse.
Chariclée ne se justifie point: elle convient de tout; elle avoue qu'elle a empoisonné Cybèle. Elle ajoute qu'elle auroit fait périr Arsace elle-même, si on ne l'avoit pas prévenue. Elle accable Arsace d'outrages, et provoque de toute manière la vengeance des juges. Pendant la nuit dans la prison, elle avoit tout raconté à Théagènes, avoit appris tout ce qui le regardoit; étoit convenue avec lui de se reconnoître coupable de la mort de Cybèle, de braver le supplice avec toutes ses horreurs, de terminer une vie malheureuse et toujours errante; de mettre fin aux poursuites implacables de la fortune. Elle avoit dit le dernier adieu à son amant, l'avoit embrassé pour la dernière fois. Accoutumée à porter secrètement le collier exposé avec elle, elle l'avoit alors autour de ses reins, sous sa robe, comme un ornement destiné à parer son tombeau. C'étoit d'après cette convention, qu'elle avouoit tout ce dont elle étoit accusée, qu'elle disoit avoir donné la mort à Cybèle, et se faisoit même plus coupable qu'elle n'étoit.