Mais les prêtres, et tous ceux qui sont admis aux mystères, changent la signification des mots: ils désignent par Isis la terre, et le Nil par Osiris. La déesse gémit de son absence, le reçoit avec transport; elle pleure encore quand elle ne le voit plus. Elle abhorre Typhon comme un ennemi implacable. Les personnes versées dans la physique et la théologie, ne dévoilent pas aux profanes le sens caché sous ces allégories; elles les débitent comme des fables. Mais le flambeau le plus brillant de la vérité étincelle toujours aux yeux de ceux qui se font initier, et qui sont admis au ministère des autels. Que l'on me pardonne cette indiscrétion: les mystères les plus cachés resteront ensevelis sous le secret le plus impénétrable.

Je retourne au siège de Syène. La fête du Nil étant arrivée, les habitans, au milieu des sacrifices et des cérémonies religieuses, se délassent de leurs fatigues et de leurs maux. Leur ame recueille toutes ses forces pour oublier leurs souffrances et s'élever jusqu'à la divinité.

Oroondates, à la faveur des ténèbres de la nuit et du profond sommeil des habitans, sort de la ville avec toutes ses troupes. Il fait avertir secrètement les Perses de se rendre, à une heure déterminée, à la porte par laquelle il doit sortir. Il recommande à chaque officier de n'amener ni les chevaux ni les bêtes de somme, pour prévenir l'embarras, empêcher le bruit et le tumulte qui pourroient les trahir, de ne faire prendre aux soldats que leur armes, une planche ou une pièce de bois. Arrivés à la porte indiquée, ils jettent dans la vase ces pièces de bois, et les mettent à côté l'une de l'autre. Les derniers les transmettent aux premiers à mesure qu'ils avancent. Oroondates fait passer promptement et facilement ses soldats par-dessus ces planches, comme par-dessus un pont. Il gagne la terre ferme à l'insu des Ethiopiens, plongés dans un profond sommeil, sans précaution, sans sentinelles; il marche avec toute la célérité possible vers Eléphantide, et y arrive sans trouver aucun obstacle.

Les deux Perses qu'il avoit envoyés de Syène à Eléphantide, l'attendoient, comme ils en étoient convenus avec lui: à peine leur a-t-il prononcé le mot d'ordre, qu'il leur avoit donné, que les portes s'ouvrent à l'instant.

Les habitans ne s'apperçurent de la fuite des Perses qu'au point du jour. Chaque habitant ne trouve plus à son réveil les soldats qu'il logeoit. Ils s'assemblent ensuite, et ne doutent plus de leur retraite à la vue du nouveau pont. Ils se croyent perdus sans ressource. Ils s'attendent aux plus vifs reproches de la part d'Hydaspe, d'avoir abusé de sa générosité pour mieux le tromper, et faciliter la fuite des Perses. Ils prennent le parti de sortir tous de la ville, et de se remettre à la discrétion des Ethiopiens, de protester avec serment qu'ils ne se sont apperçus de rien, et de tâcher de les fléchir. Ils se rassemblent tous, sans distinction d'âge, prennent des rameaux, portent les images des dieux dans leurs mains, avec des torches, comme pour leur servir de sauve-garde. Ils avancent vers le camp des Ethiopiens par le pont qu'avoit jeté Oroondates; ils s'arrêtent à quelque distance, tombent à genoux. Tout-à-coup des cris lamentables s'élèvent vers le ciel, et implorent la clémence du vainqueur. Pour attendrir encore les ennemis, ils leur abandonnent les enfans en bas âge, pour les emporter, persuadés que ces innocentes victimes, hors de tout soupçon, réussiront mieux à émouvoir leur pitié. Ces enfans consternés, ne sachant rien, effrayés peut-être des cris qu'ils entendent, fuient loin de leurs parens et de leurs nourrices, les uns se traînant vers le camp ennemi, les autres, balbutiant, sanglottant, forment le spectacle le plus touchant et le plus lamentable.

A cette vue, Hydaspe croit qu'ils viennent implorer une seconde fois sa clémence, reconnoître leur aveuglement, et avouer leur faute. Il leur envoie demander ce qu'ils veulent, pourquoi ils viennent seuls, et que les Perses ne sont pas avec eux. Les Syènois l'instruisent de tout ce qui s'est passé; que les Perses ont pris la fuite, à la faveur d'une fête solennelle qu'ils célébroient: ils protestent qu'ils n'y ont eu aucune part; que, pendant qu'ils étoient occupés des devoirs de la religion, qu'après le banquet sacré, pendant qu'ils donnoient, les Perses se sont échappés; que, quand même ils les auroient vus, ils nauroient pu les en empêcher, étant sans armes contre des hommes armés.

Hydaspe soupçonne que le dessein d'Oroondates est de le surprendre et de lui tendre quelque piège. Il fait approcher les prêtres seuls; il adore les images des dieux qu'ils portent dans leurs mains, pour se faire respecter. Il leur demande s'ils n'ont pas encore quelques renseignemens à lui donner sur les Perses; où ils sont partis; quelles sont leurs forces; comment ils reviendront l'attaquer. Les prêtres répondent qu'ils ignorent leurs projets; mais qu'ils conjecturent qu'ils sont partis à Eléphantine; que la plus grande partie des forces d'Oroondates y est rassemblée; que ce général met toutes ses espérances dans cette armée, et sur-tout dans ses cavaliers, bardés de fer. Ils prient en même-tems Hydaspe d'entrer dans une ville qui lui appartient désormais, et d'appaiser sa colère.

Le roi ne croit pas devoir entrer, pour le moment, dans Syène. Il y envoie deux corps d'Oplites, pour s'assurer s'il n'y a pas quelque embuscade, et pour la garder, s'ils n'y trouvent point d'ennemis. Il renvoie les habitans avec les meilleures espérances: il range ensuite son armée en bataille, pour recevoir les Perses, ou aller au-devant d'eux, s'ils tardent à arriver.

Toutes ses dispositions n'étoient pas encore faites, que ses coureurs viennent lui annoncer que les Perses paroissent en bon ordre. Oroondates avoit fixé à Eléphantine le lieu de rassemblement de ses guerriers. A la nouvelle de l'arrivée subite des Ethiopiens, il avoit été contraint de s'enfermer, avec un petit nombre de troupes, dans Syène. Environné de toutes parts de retranchemens, il avoit demandé et obtenu la vie, et s'étoit rendu coupable de la perfidie la plus noire envers Hydaspe. Il avoit engagé les Ethiopiens à emmener avec eux deux Perses, sous prétexte de les envoyer à Eléphantine consulter ceux qui y étoient, et leur demander à quelles conditions il devoit traiter avec l'ennemi, mais en effet pour les prévenir de se tenir prêts à combattre, lorsqu'il se seroit échappé de Syène. Sa perfidie lui avoit réussi. Il avoit trouvé ses troupes en état de marcher, s'étoit mis à leur tête, et s'avançoit à grandes journées, dans l'espérance de surprendre l'ennemi. Déjà il se montroit, donnant par-tout ses ordres, brillant de l'appareil et du faste persan. Ses armes, enrichies d'argent et d'or, étincellent au loin. Le soleil ne faisoit que de paroître, et ses rayons naissans, tombant sur le visage des Perses, de leurs armes jaillissoient des éclairs qui faisoient de la plaine un océan de lumière.

A l'aile gauche sont les Mèdes et les Perses de nation: devant sont rangés les Oplites; ensuite viennent les archers et les frondeurs, qui, n'étant pas couverts d'une armure complète, doivent être défendus par les Oplites pendant qu'ils lanceront leurs traits[63]. Les Egyptiens et les Lybiens sont à l'aile gauche, avec toutes les troupes étrangères; ils ont aussi avec eux des frondeurs, qui doivent se répandre ça et là, et attaquer l'ennemi en flanc. Le Satrape s'est placé au centre, monté sur un char armé de faulx; à sa droite et à sa gauche est sa phalange, pour le défendre: devant lui sont ses cavaliers caparaçonnés: c'est sur eux, sur-tout, qu'il fonde l'espérance de la victoire.