Cette phalange est composée des guerriers les plus braves de la Perse; c'est un rempart impénétrable à tous les efforts de l'ennemi; voici quelles sont ses armes:

Les guerriers, tous d'élite, tous robustes et vigoureux, couvrent leur tête d'un casque d'une seule pièce, bien fait, qui, connue un masque, représente tous les traits de la figure humaine. Depuis le haut de la tête jusqu'au col, il enveloppe tout, excepté les yeux, dont il laisse le libre usage. Une javeline, plus longue qu'une lance, est dans leur main droite; de la gauche, ils tiennent les rênes de leurs coursiers: à leur côté est un cimeterre. Non-seulement leur poitrine, mais encore le reste de leur corps est cuirassé. Je vais décrire la structure de cette cuirasse.

On taille d'abord, en forme de tétragone, des lames de fer et de cuivre, de la largeur d'un empan; on les adapte ensuite de manière que, dans le sens perpendiculaire et transversale, elles se couvrent les unes les autres; des coutures faites en-dessous les attachent ensemble. Cette cuirasse forme un manteau d'écailles, qui tombe sur le corps, l'enveloppe de toutes parts, sans causer la moindre douleur, et s'applique sur chaque membre, sans en gêner les mouvemens: ils ont aussi des brassarts, qui prennent depuis le col jusqu'aux cuisses, mais qui n'en couvrent point la partie intérieure, qui presse les flancs du coursier. Cette cuirasse résiste à tous les traits, garantit de toutes les blessures: un autre cuissart enveloppe aussi la jambe depuis le talon jusqu'au genou. Une armure presque, semblable couvre aussi le cheval; ses jambes sont garnies; toute sa tête est enveloppée: de dessus son dos pend de chaque coté une cuirasse de fer, qui lui couvre les flancs: par le vide, qu'on a soin de laisser, la légèreté du coursier n'est point gênée.

Ainsi armé et caparaçonné, le cavalier, surchargé d'un si grand poids, a besoin d'aide pour monter à cheval. Au moment du combat, il lâche la bride à son coursier, et fond avec la rapidité du vent sur l'ennemi: on diroit d'un homme de fer, ou d'une statue d'airain vivante. Une pique, dont la pointe dépasse la tête du cheval, est soutenue par un anneau attaché à son cou; l'autre extrémité est suspendue au pommeau de la selle. Dans les combats, elle arme la main du cavalier, qui, en la dirigeant, en seconde l'effort, et redouble la violence du coup qu'elle porte: aussi perce-t-elle tout ce qu'elle rencontre, et souvent deux ennemis en même-tems.

A la tête d'une armée ainsi rangée, soutenue de cette cavalerie, le Satrape marche au-devant d'Hydaspe. Le fleuve est derrière, pour que les Ethiopiens ne puissent environner son armée, moins nombreuse que la leur.

Hydaspe avance à sa rencontre. A l'aile droite des ennemis, composée des Mèdes et des Perses, il oppose les habitans de Méroë, guerriers armés de toutes pièces, et accoutumés à combattre de pied ferme. Les Troglodytes, et les habitans des pays voisins des climats où naît la cinnamome, légèrement armés, vîtes à la course, habiles à lancer des traits, sont opposés aux frondeurs et aux archers d'Oroondates. Hydaspe, ayant appris que le général Perse mettoit beaucoup de confiance dans sa cavalerie bardée de fer, se place lui-même au centre avec les éléphans chargés de tours: devant eux il range les Blemmyes et les Serres, pesamment armés, et les instruit de ce qu'ils ont à faire pendant l'action.

On lève les drapeaux de part et d'autre, et on donne le signal du combat: du côté des Perses, les trompettes retentissent, et du côté des Ethiopiens les tambours et les timballes. Oroondates conduit sa phalange à l'ennemi en poussant de grands cris. Hydaspe ordonne à ses soldats de s'avancer à petits pas pour ne pas laisser ses éléphans derrière, et pour ralentir l'ardeur et amollir le choc de la cavalerie ennemie. Arrivés à la portée du trait, les Blemmyes, voyant les Perses aiguillonner leurs coursiers pour tomber sur eux, se mettent en devoir d'exécuter les ordres de leur roi: ils laissent les Serres rangés devant les éléphans pour les soutenir, s'élancent hors des rangs, et se précipitent contre cette cavalerie couverte de fer. Les Perses, les voyant s'avancer en petit nombre contre des troupes plus nombreuses et bien cuirassées, les prennent pour des frénétiques; ils redoublent d'ardeur, volent à l'ennemi avec la confiance de la victoire, et persuadés qu'ils vont les renverser du premier choc. Les Blemmyes, prêts à en venir aux mains, et à la portée de la lance, se baissent tout-à-coup, et tous en même-tems, et se glissent sous les chevaux. Un genou en terre, la tête et le dos sous le ventre des coursiers, ils se signalent par des prodiges inouis: ils saisissent l'instant où les chevaux passent, pour leur percer le ventre à coups d'épée; ces animaux, ne pouvant supporter la douleur, ne sentant plus le frein, renversent leurs cavaliers; beaucoup même s'abattent: ces cavaliers, incapables de se remuer sans un secours étranger, étendus par terre, immobiles, sont égorgés par les Blemmyes.

Tous ceux dont les chevaux ne sont point atteints, tombent sur les Serres; mais ceux-ci, les voyant approcher, se retirent promptement derrière les éléphans, qui leur servent comme de remparts: il se fait là un horrible carnage; presque tous ces cavaliers y périssent: les chevaux voient paroître tout-à-coup les éléphans; à la vue de ces masses énormes et nouvelles pour eux, ils retournent en arrière, ou s'embarrassent les uns les autres, et portent le désordre dans les rangs de la phalange. Dans les tours que portent les éléphans, sont six guerriers, deux de chaque côté, armés chacun d'un arc; la partie de derrière est vide: ils ne cessent de tirer de ces tours comme d'une citadelle; l'air est obscurci de la multitude des traits qu'ils lancent. Bientôt les Ethiopiens ne visent plus qu'aux yeux des ennemis: on diroit que, sûrs de la victoire, ils ne font plus que s'exercer. Ils décochent leurs flèches avec tant de dextérité, que les Perses atteints de ces traits qu'ils portent ainsi dans leurs yeux, s'abandonnent en désordre au milieu de leurs troupes. Ceux qui sont emportés par la rapidité de leurs chevaux, vont tomber au milieu des éléphans; les uns sont renversés, foulés aux pieds par ces animaux; les autres sont immolés par les Serres et les Blemmyes, qui, sortant de derrière les éléphans comme d'une embuscade, ou les percent de leurs traits, ou les saisissent et les renversent de dessus leurs chevaux. Tous ceux qui échappent, s'enfuient à toute bride, sans faire aucun mal aux éléphans; car ces animaux, lorsqu'ils vont au combat, sont aussi couverts de fer. La nature d'ailleurs les a munis d'une peau en écailles impénétrables, dont la dureté repousse tous les traits.

Enfin, tous les autres étant mis en fuite, le satrape Oroondates lui-même, oubliant le soin de sa gloire, abandonne honteusement son char, monte sur un coursier de Nisa, et s'enfuit précipitamment. Les Egyptiens et les Lybiens, qui sont à l'aile gauche, ignorant cette déroute, soutiennent le combat avec une valeur héroïque: quoiqu'ils reçoivent plus de mal des ennemis qu'ils ne leur en font, ils ne s'en défendent pas avec moins d'intrépidité. Ils ont en tête les peuples qui habitent les climats où naît le cinnamome, et qui les maltraitent cruellement. Lorsqu'ils avancent, les ennemis fuient devant eux, et, tout en fuyant, les accablent d'une grêle de traits: s'ils se retirent, ils fondent sur eux; les uns, à coups de fronde, les attaquent en flanc; d'autres, avec de petites flèches trempées dans du sang de dragon, portent une mort certaine dans leurs rangs.

Ces peuples semblent jouer avec leurs arcs, plutôt que se battre sérieusement. Leur tête est enveloppée d'un tissu, dans lequel leurs flèches sont piquées tout autour. La partie de ces flèches garnie de plumes, est dans le tissu, et les pointes, comme autant de rayons, sortent en dehors. Chaque guerrier, dans les combats, les prend à ce tissu, qui lui tient lieu de carquois. On les voit sauter, bondir légèrement, tantôt avançant, tantôt reculant, la tête ainsi couronnée de traits, et le reste du corps nud[64]. La pointe de ces traits n'est point armée de fer. Ils tirent du dos d'un serpent un os qu'ils aiguisent, et dont ils font une flèche longue d'une coudée: peut-être même est-ce pour cela que les Grecs appellent des traits oïstoi.