Aussitôt un soldat sort de la ville, court vers ceux qui gardent le bagage de l'armée, et leur porte l'ordre du roi. On amène donc les deux prisonniers. Ceux-ci demandent à un de leurs gardes, moitié grec, moitié barbare, où on les conduit. Le roi Hydaspe, répond le soldat, passe en revue tous les prisonniers. Dieux sauveurs! s'écrient-ils au nom d'Hydaspe; car ils ne savoient pas que le roi d'Ethiopie portoit ce nom.

O mon amie! dit Théagènes à Chariclée, à voix basse, tu instruiras sans doute le roi de nos aventures. Voilà cet Hydaspe que tu me disois souvent être ton père. O mon ami! répond Chariclée, les grands évènemens demandent à être ménagés de longue main. Nos aventures, dont les commencemens sont si compliqués, si embarrassés, ne peuvent avoir un dénouement prompt et simple. Il n'est pas de notre intérêt de découvrir tout-à-coup des choses sur lesquelles une longue suite d'années a répandu de l'obscurité. Ma mère Persine, d'ailleurs, dépositaire du secret de ma naissance, peut seule montrer l'enchaînement de tout; et nous apprenons que, grâces aux dieux, elle vit encore.—Mais si on nous immole.... si Hydaspe nous rend comme prisonniers.... si nous n'arrivons pas en Ethiopie....—C'est ce que nous n'avons pas à craindre: nous avons souvent entendu dire à nos gardes que l'on nous réservoit pour être immolés sur les autels; Hydaspe se gardera bien de rendre ou de faire périr des prisonniers dont il a promis le sang aux dieux. Pour un homme religieux, c'est un crime de manquer à un vœu pareil. Si, aveuglés par la joie, nous révélons aujourd'hui ce qui nous regarde, en l'absence de ceux qui peuvent nous reconnoître et attester la vérité de nos discours, nous pourrions, sans nous en douter, aigrir, irriter Hydaspe. Ce prince pourroit regarder la majesté du trône comme insultée et outragée, si des captifs, destinés à l'esclavage, venoient, par une imposture insigne et dénuée de toute vraisemblance, se donner tout-à-coup pour les enfans du roi.—Mais les signes que tu as, que tu conserves toujours avec toi, prouveront que nous ne sommes point des imposteurs.—Ces signes sont des preuves pour ceux qui les connoissent, ou qui les ont exposés avec moi; mais pour ceux qui ne les connoissent point, qui ne peuvent même les connoître, ils ne prouvent rien: peut-être même feroient-ils soupçonner notre probité, nous feroient-ils regarder comme des brigands. Quand même Hydaspe les reconnoîtroit, qui lui persuadera que je les tiens de la reine, que c'est une fille qui les a reçus d'une mère? Théagènes, le naturel d'une mère est un témoignage irréfragable. Dès la première entrevue, un sentiment secret réveille l'amour maternel pour le fruit de ses entrailles: il ne faut donc pas négliger une circonstance, qui peut donner tant de poids à toutes les preuves que je peux apporter.

En s'entretenant ainsi, ils arrivent devant le roi; Bagoas y paroît avec eux. A leur vue, Hydaspe tressaille: Dieux puissans! dit-il, je vous implore; puis il réfléchit quelques instans. Les grands de sa cour, qui l'environnent, lui demandent ce qui l'occupe. Je me rappelle, dit-il, qu'il m'est né aujourd'hui une fille semblable à celle-ci et du même âge. Je n'ai tenu aucun compte de mon songe; mais les traits de cette jeune fille me le rappellent. Ses courtisans lui répondent que son songe n'est qu'une image, qui représente souvent les choses à venir. Hydaspe, sans parler davantage de son songe, demande aux prisonniers qui ils sont. Chariclée garde le silence, et Théagènes répond qu'ils sont frère et sœur, grecs de nation. J'en suis charmé, réplique Hydaspe. La Grèce est un pays très-bon et très-beau, qui nous donne, pour remercier les dieux de notre victoire, des victimes magnifiques et du plus heureux présage. Mais pourquoi, ajoute-t-il, en souriant à ceux qui l'environnent, un fils ne m'est-il pas né aussi en songe? Les traits de ce jeune homme, frère de cette jeune captive, qui devoit paroître avec elle devant moi, auroient dû, selon vous, se présenter aussi à mon esprit en songe.

S'adressant ensuite à Chariclée et lui parlant en grec, langue cultivée par les Gymnosophistes et à la cour d'Ethiopie: Et vous, dit-il, pourquoi gardez-vous le silence, et ne répondez-vous pas à mes questions?—C'est aux autels, sur lesquels vous devez faire couler notre sang en l'honneur des dieux, que vous connoîtrez moi et mes parens.—Où sont-ils?—Ils sont ici et ils assisteront au sacrifice. Elle rêve en effet, dit Hydaspe en souriant, cette fille qui m'est née en songe; elle s'imagine que, du milieu de la Grèce, ses parens se trouveront ainsi transportés à Méroë. Qu'on prenne soin d'eux; qu'on ne les laisse manquer de rien: ils orneront la fête. Quel est cet autre auprès d'eux, qui ressemble à un eunuque? C'est vraiment aussi un eunuque, répond un des spectateurs: il s'appelle Bagoas; Oroondates n'a point fait de perte plus sensible. Qu'il suive ces captifs, reprend Hydaspe, non pour être immolé avec eux, mais pour garder cette jeune fille. Sa beauté demande qu'elle soit surveillée de près, pour qu'elle soit conservée pure et sans tache jusqu'au moment du sacrifice. La jalousie, passion naturelle aux eunuques, s'oppose à ce que les autres jouissent de plaisirs qui leur sont interdits.

Le monarque Ethiopien continue de passer en revue et d'examiner les autres prisonniers qui défilent devant lui. Il donne comme esclaves, ceux qui le sont par état, et rend la liberté à ceux qui sont de condition libre. Il choisit dix jeunes gens et autant de jeunes filles, à la fleur de l'âge, d'une beauté remarquable, les joint à Théagènes et à Chariclée, et leur réserve le même sort.

Après avoir répondu à tout le monde, il s'adresse à Oroondates qu'il avoit appelé, et que l'on portoit en litière. Il ne reste plus, lui dit-il, de semences de guerre; je suis maître de Philes et des mines de diamans, la cause de celle-ci. Je n'ai point l'ambition des conquérans: mes succès ne m'enorgueillissent point; je ne veux point profiter de ma victoire pour reculer au loin les bornes de mes états. Je me renferme dans les limites que la nature elle-même a posées entre les deux empires, les cataractes. Comme je possède actuellement ce qui m'a amené, je respecte l'équité, et je retourne dans mes états. Si vous revenez à la santé, vous garderez votre gouvernement; vous annoncerez au roi de Perse qu'Hydaspe, votre frère, vous a vaincu par son courage; mais que sa générosité vous a rendu tout ce que vous possédiez; qu'il ne demande que votre amitié; qu'il ne connoît point de bien plus précieux; mais qu'il ne redoute pas la guerre, si vous voulez la recommencer. Je remets aux habitans de Syène les impôts pour dix ans, et je vous prie de les en exempter.

A ces mots, tous les spectateurs poussent de grands cris: les applaudissemens et les acclamations des habitans et des soldats se mêlent ensemble. Oroondates, étendant les deux bras, et les croisant, se prosterne devant lui et l'adore, contre l'usage des Perses, qui ne rendent jamais de pareils hommages à des rois étrangers. O vous! qui êtes ici présens, dit-il, je ne crois pas manquer aux usages, ni violer les lois de mon pays, en adorant un prince qui me rend mon gouvernement. Ma vie est entre ses mains: il est maître de mon sort; il ne me témoigne que de la bonté, me rétablit dans ma dignité. Si je recouvre la santé, je promets d'unir les Ethiopiens et les Perses par les liens d'une amitié et d'une paix éternelles. Je promets de remplir envers les habitans de Syène les intentions d'Hydaspe; mais si ma destinée..... Puissent les dieux m'acquitter envers Hydaspe et toute sa famille!

Fin du Livre Neuvième.

[LIVRE DIXIEME.]