CANUT perdit avec la vie [c] le royaume d’Angleterre, qu’il n’avait dû qu’aux armes de son père et aux siennes. Hérald son fils, qui ne l’imita point dans son amour pour la tyrannie, prit possession de cette couronne avec le trône. Edouard et Alfred, qui, pour éviter d’être égorgés, s’étaient autrefois réfugiés en Normandie, auprès de leurs oncles, étaient encore exilés à la cour de leur proche parent, le prince Guillaume. Ils avaient pour mère Emma, fille de Richard Ier, et pour père Edelred, roi d’Angleterre. Quant à la généalogie de ces frères et à l’usurpation de leur héritage par l’invasion des Danois, assez d’autres en ont parlé dans leurs écrits. Aussitôt qu’ils apprirent la mort de Canut, Edouard, parcourant la mer, navigua avec quarante vaisseaux bien munis de troupes, vers Southampton [d], où il attaqua une grande multitude d’Anglais, qui l’attendaient pour le tuer; car les Anglais ne voulaient pas, ou, ce qui est plus croyable, n’osaient pas abandonner Hérald, craignant que les Danois ne vinssent promptement le [p. 326] secourir ou le venger, et n’oubliant pas surtout que les plus nobles de leur nation avaient été mis à mort par la cruauté des Danois. Edouard les vainquit en un combat avec un grand carnage. Mais considérant le grand nombre des forces ennemies, et le petit nombre de celles qu’il avait amenées, il tourna la proue de ses navires, et revint en Normandie avec un très-grand butin. Il savait qu’il y trouverait un asile sûr, un accueil généreux et bienveillant. Après un espace de temps peu considérable, Alfred partant du port d’Etaples, vint à Cantorbéry, mieux préparé que ne l’avait été son frère contre les forces de l’ennemi. Il réclamait le sceptre paternel. Lorsqu’il eut pénétré dans l’intérieur, le comte Godwin, le recevant avec une ruse criminelle, commit envers lui la plus perfide trahison; car il vint de lui-même au devant de lui, comme pour lui faire honneur, lui promit ses services avec bienveillance, et l’embrassa en lui donnant la main pour témoignage de sa foi: en outre il se mit familièrement à table avec lui, et lui donna des conseils. Mais au milieu de la nuit suivante, comme, plongé dans le sommeil, Alfred était sans armes et sans force, il lui attacha les mains derrière le dos. Après s’être ainsi rendu maître de lui par des caresses, il l’envoya à Londres au roi Hérald, avec quelques autres du comté, pareillement enchaînés: quant au reste, il en envoya une partie dans les prisons, les séparant cruellement les uns des autres, et fit mourir les autres par une terrible mort, les faisant horriblement éventrer. Hérald, transporté de joie à la vue d’Alfred dans les fers, fit décapiter en sa présence ses excellens guerriers, lui fit crever les yeux, et [p. 327] ordonna qu’on le mît honteusement tout nu, et qu’on le menât vers la mer, les pieds attachés sous un cheval, afin qu’il fût tourmenté, dans l’île d’Ely, par l’exil et la pauvreté. Hérald se réjouissait de voir la vie de son ennemi plus pénible que la mort, et tâchait en même temps de détourner entièrement Edouard de toute entreprise, en l’effrayant par les calamités de son frère. Ainsi périt le plus beau jeune homme, le plus digne d’éloges par sa bonté, fils et neveu de roi. Il ne put survivre long-temps à ce supplice; car pendant qu’on lui crevait les yeux, la pointe du couteau lui avait entamé la cervelle.

Nous t’adressons donc une courte apostrophe, Godwin, dont le nom, après ta mort, te survit infâme et odieux. Si cela se pouvait, nous voudrions t’effrayer du crime que tu as si méchamment commis. Quelle exécrable furie t’agite? De quel cœur as-tu pu méditer, contre le droit et la justice, un si abominable forfait? Pourquoi, le plus cruel des homicides, commets-tu pour la perte de toi et des tiens la plus infime trahison? Tu te félicites d’avoir fait ce qu’abhorrent les lois et les coutumes des nations les plus éloignées du christianisme; les outrages et les maux d’Alfred excitent ta joie, ô le plus méchant des hommes, et font couler les larmes des gens de bien. De telles choses sont lugubres à rapporter. Mais le très-glorieux duc Guillaume, dont, soutenu par le secours divin, nous apprendrons les actions aux âges futurs, frappera d’un glaive vengeur la gorge d’Hérald, si semblable à toi par la cruauté et la perfidie. Tu répands par ta trahison le sang innocent des Normands; mais à son tour le fer des Normands fera couler le sang des tiens. [p. 328] Nous aurions mieux aimé ensevelir dans un silence perpétuel ce crime inhumain; mais nous ne croyons pas que les actions même mauvaises, nécessaires à la suite de l’histoire, doivent être écartées de nos écrits, comme nous devons nous en interdire l’imitation.

Hérald mourut peu de temps après. Il eut pour successeur son frère, Hardi-Canut, né d’Emma, mère d’Edouard, et qui revint du Danemarck. Plus semblable à la race maternelle, il ne régna pas avec la même cruauté que son père ou son frère, et ne voulut point la mort d’Edouard, mais son élévation. A cause des fréquentes maladies dont il était attaqué, il eut plus souvent devant les yeux Dieu et la courte durée de la vie humaine. Au reste, pour ne pas trop nous éloigner du sujet que nous nous sommes proposé, nous laisserons à d’autres le soin décrire son règne ou sa vie.

La joie la plus éclatante brilla enfin pour tous ceux qui desiraient la paix et la justice long-temps attendues. Notre duc, mûr par l’intelligence de tout ce qui est honnête et par la force du corps plutôt que par l’âge, commença à revêtir les armes de chevalier. Cette nouvelle répandit la terreur par toute la France. La Gaule n’avait pas un autre chevalier ni homme d’armes si renommé que lui. C’était un spectacle à la fois agréable et terrible que de le voir dirigeant la course de son cheval, brillant par son épée, éclatant par son bouclier, et menaçant par son casque et ses javelots. Car de même qu’il excellait en beauté sous les habits de prince ou les vêtemens de la paix, de même il recevait un avantage singulier des habits qu’on revêt contre l’ennemi; son mâle courage et ses [p. 329] vertus brillaient d’un éclat supérieur. Il commença avec le zèle le plus ardent à protéger les églises de Dieu, à défendre la cause des faibles, à établir des lois équitables, à rendre des jugemens qui ne s’écartaient pas de l’équité ou de la modération, et surtout à empêcher les meurtres, les incendies, les pillages; car, comme nous l’avons dit plus haut, les choses illicites jouissaient alors d’une extrême licence. Enfin, il commença à éloigner de sa familiarité ceux qu’il savait inhabiles ou pervers, à user des conseils des plus sages et des meilleurs, à résister fortement aux ennemis du dehors, et à exiger puissamment des siens l’obéissance qui lui était due.

Ces commencemens rendaient déjà la Normandie la splendeur et la tranquillité dont elle avait joui autrefois, et promettaient pour la suite un ordre de choses encore meilleur; mais tandis que les bons aidaient avec soumission leur souverain, quelques-uns, pour jouir de la liberté accoutumée, aimaient mieux à leur volonté retenir ce qu’ils possédaient, et enlever les biens des autres. Celui qui leva l’étendard fut Gui, fils de Renaud, comte de Bourgogne, qui possédait les châteaux très-forts de Brionne et de Vernon par le présent du duc, avec qui il avait été depuis son enfance élevé familièrement. Il ambitionnait ou la principauté ou une très grande portion de la Normandie. C’est pourquoi il associa à son exécrable conspiration Nigel, gouverneur du pays de Coutances, Ranulphe, vicomte de Bayeux, Haimon surnommé Dentat, et d’autres hommes puissans. Ni la parenté, ni la générosité qui l’avait accablé de tant de bienfaits, ni enfin la sincère affection et l’extrême bonté [p. 330] du duc envers lui, ne purent arrêter le dessein de cet homme perfide. Ils firent périr un grand nombre d’innocens, qu’ils essayèrent en vain d’attirer dans leur parti, ou qu’ils prévoyaient devoir être de très-grands obstacles à l’accomplissement de leurs desirs. Mettant de côté toute justice, ils ne s’embarrassaient d’aucun crime, pourvu qu’ils parvinssent à une plus grande puissance. Tel est quelquefois l’aveuglement de l’ambition. Peu à peu donc l’entreprise de cette parjure association prit une telle consistance, que s’étant rassemblés en guerre ouverte, au Val-Dun [e], contre leurs seigneurs, ils répandaient au loin le trouble dans tous les lieux d’alentour. La plus grande partie des Normands suivaient la bannière de l’iniquité; mais Guillaume, chef du parti vengeur, ne s’effraya nullement de tant de glaives. Se précipitant sur ses ennemis, il les épouvanta par le carnage, en sorte qu’il ruina presque ses adversaires de cœur et de bras. Il ne leur restait plus que l’esprit qui les excitait à fuir. Il les poursuivit pendant quelques milles, les châtiant durement. La plupart d’entre eux succombèrent dans des lieux impraticables ou de difficile passage. Dans les plaines, quelques uns périrent, tombant sous les pieds de ceux qui fuyaient, ou mortellement pressés dans la foule. Un grand nombre de chevaliers avec leurs chevaux furent submergés dans le fleuve de l’Orne. A ce combat assista Henri, roi de France, combattant pour le parti victorieux. Cette guerre d’un seul jour fut certes très avantageuse et remarquable pour tous les siècles, en ce qu’elle établit un exemple terrible, abattit par le fer [p. 331] des têtes trop élevées, renversa par la main de la victoire beaucoup de repaires de crimes, et assoupit pour long-temps chez nous les guerres civiles. S’étant honteusement échappé, Gui gagna Brionne, avec un grand nombre de chevaliers. Cette ville, et par la nature du lieu et par des fortifications de l’art, paraissait inexpugnable; car, outre les autres remparts que la nécessité de la guerre a accoutumé à construire, elle a une enceinte de pierre, dont les combattans se servent comme de citadelle, et est entourée de tous côtés par le fleuve de la Rille, qui n’est guéable nulle part. Le vainqueur, ayant promptement poursuivi Gui, pressa étroitement cette ville par le siége, et fit élever des tours sur les rives du fleuve séparé là en deux parties. Ensuite, effrayant les ennemis par des attaques journalières, il leur interdit entièrement les moyens de sortir. Enfin, le Bourguignon, succombant à la disette de vivres, envoya des intercesseurs pour implorer la clémence du duc, qui, touché par la parenté, les supplications et le malheur du vaincu, ne voulut pas exercer une vengeance plus sévère. Ayant reçu de lui le château, il lui permit de demeurer à sa cour. Pour des motifs raisonnables il aima mieux remettre le supplice à ses associés, qui auraient bien mérité la peine capitale. Je vois que, dans un autre temps, il punit par l’exil Nigel, qui l’offensait méchamment. Gui, pour se dérober au chagrin de la honte, retourna de lui-même en Bourgogne. Il souffrait avec peine chez les Normands d’être humilié aux yeux de tous, et odieux à un grand nombre. C’était malgré elle que la Bourgogne le supportait. Si son pouvoir eût répondu à ses [p. 332] efforts, il eût privé de la puissance et de la vie Guillaume son frère, comte de cette province. Pendant dix ans et plus, il se consuma sous les armes, cherchant à répandre dans le combat un sang auquel il tenait de si près. Mais pourquoi me travailler à donner de nouvelles preuves de sa méchanceté? Les Normands, une fois vaincus, soumirent leurs têtes au pouvoir de leur seigneur, et un grand nombre lui donnèrent des otages. Ensuite par son ordre on détruisit de fond en comble les remparts, construits avec un art nouveau. Les citoyens de Rouen abaissèrent jusqu’à terre l’insolence qu’ils avaient montrée contre le jeune comte. Les églises se réjouirent de ce qu’il leur était permis de célébrer en paix le divin mystère, et le négociant de pouvoir aller en sûreté où il voulait: le cultivateur fut rempli de joie de ce qu’il pouvait tranquillement labourer les terres et semer l’espoir des fruits, et n’était plus obligé de se cacher à la vue des hommes d’armes. Tous les hommes, de quelque classe, de quelque rang qu’ils fussent, élevaient jusqu’aux cieux la gloire du duc et lui souhaitaient par toute sorte de vœux une longue vie et une heureuse santé.

Ensuite, avec la plus exacte fidélité, il rendit à son tour le même service au roi, qui le pria de lui prêter secours contre quelques gens très puissans, ses ennemis déclarés. Le roi Henri, irrité des paroles injurieuses de Geoffroi Martel, fit marcher une armée contre lui, assiégea avec une forte troupe et prit son château appelé Moulinières, et situé dans le pays d’Angers. Les Français voyaient ce que l’envie voulait vainement cacher, que l’armée amenée [p. 333] de Normandie était plus considérable que l’armée royale, y compris tout ce qu’avaient amené ou envoyé un grand nombre de comtes. La renommée que le comte normand acquit dans cette expédition, et dont les nôtres rendent témoignage, se répandit dans l’Aquitaine pendant que j’étais en exil à Poitiers. On disait qu’il avait surpassé tous les autres par son génie, son adresse et sa force. Le roi le consultait très-volontiers, et agissait la plupart du temps par son avis, le mettant au dessus de tous pour sa perspicacité à démêler le meilleur conseil. Il ne lui reprochait que sa témérité à s’offrir à de grands et de fréquens dangers; car le duc cherchait partout les combats, et faisait ouvertement des excursions avec dix chevaliers, ou un plus petit nombre encore. Aussi le roi priait les chefs normands de ne pas engager le combat, même le plus léger, devant les postes des villes, craignant de voir périr par cet empressement à montrer son courage celui en qui était placé le secours le plus ferme et l’ornement le plus brillant de son royaume. Au reste, ce que le roi blâmait en lui et dont il tâchait de le dissuader comme d’une ostentation immodérée de courage, nous l’attribuons à l’ardeur bouillante de son âge, ou à son devoir. En examinant ce qui se cache sous de telles causes, on trouve quelquefois des qualités rares et précieuses. Quelquefois il est utile de se garder des nombreux bataillons; d’autres fois cela peut être très-nuisible.

Voici une action de celui que nous excusons, et dont nous ayons le plus grand plaisir à nous rappeler exactement l’admirable apprentissage. Voulant comme se dérober à ses familiers, il s’était séparé de [p. 334] l’armée, emmenant avec lui, pour quelque temps, trois cents chevaliers. Il quitte ceux-ci, accompagné seulement de quatre d’entre eux, et court çà et là. Voilà qu’il se présente à sa rencontre quinze chevaliers ennemis, orgueilleusement montés sur leurs chevaux et bien armés; fondant aussitôt sur eux, il les attaque, la lance en arrêt; et ayant soin de frapper le plus audacieux, il lui rompt la cuisse, et le renverse à terre. Il poursuivit les autres jusqu’à quatre milles. Pendant ce temps les trois cents hommes qu’il avait laissés le suivaient et le cherchaient, car ils redoutaient sa témérité. Ils aperçurent soudain le comte Thibaut à la tête de cinq cents chevaliers. La pensée la plus triste se présenta à eux. Ils les prirent pour des ennemis, et crurent qu’ils tenaient leur seigneur prisonnier. S’étant donc animés à l’envi, ils s’avancèrent contre eux dans l’espérance incertaine de l’arracher de leurs mains; mais dès qu’ils les reconnurent pour une armée alliée, ils poussèrent leurs recherches plus avant, et trouvèrent étendu à terre celui des quinze ennemis que sa cuisse cassée empêchait de remuer. Bientôt après s’étant encore avancés plus loin, leur seigneur vint tout joyeux au devant d’eux, amenant avec lui sept chevaliers qu’il avait pris.

Depuis ce temps Geoffroi Martel avait coutume de dire, comme il le pensait, qu’il n’existait sous le ciel aucun chevalier ou homme d’armes qui égalât le comte des Normands. Les puissans de la Gascogne et de l’Auvergne lui envoyaient ou lui amenaient des chevaux célèbres, et généralement connus par leur nom. De même aussi les rois d’Espagne [p. 335] cherchaient à captiver son amitié par de semblables présens et d’autres. Cette amitié méritait en effet d’être recherchée et cultivée par les plus grands et les plus puissans hommes; car il y avait en lui de quoi le faire chérir de ses serviteurs, de ses voisins et de ceux dont il était séparé par de longs espaces. En outre, comme il était pour ses amis un honneur et un appui, il s’efforçait et tâchait, toujours autant qu’il pouvait, de faire en sorte que ses amis lui eussent de très-grandes obligations. En l’année 1045 il était dans la fleur de sa jeunesse, ne gouvernant encore qu’une province et pas de royaume.

Si vous connaissiez sa conduite depuis cet âge jusqu’à présent, ou plutôt depuis son enfance, vous affirmeriez avec assurance, comme vous pouvez véritablement le faire, que jamais il ne viola le droit de l’alliance ou de l’amitié. Il demeurait constant dans ses paroles et ses traités, comme pour apprendre par ses actions ce qu’enseignent les philosophes, que la foi est le fondement de la justice. S’il était forcé, par les motifs les plus graves, de renoncer à l’amitié de quelqu’un, il aimait mieux la défaire peu à peu que de la rompre tout d’un coup, coutume que nous voyons conforme aux préceptes des sages. L’inique roi Henri, entraîné par les instances des hommes les plus pervers, se brouilla avec lui, et conçut contre lui la haine la plus terrible. Comme il attaquait la Normandie par des outrages difficiles à supporter, Guillaume, à qui appartenait la défense de ce pays, s’avança contre lui, témoignant cependant beaucoup d’égards à leur ancienne amitié et à la dignité royale. Ayant toujours cela présent devant les yeux, il évitait, autant que le lui [p. 336] permettait l’extrême nécessité, d’en venir aux mains avec l’armée du roi, et retenait souvent, par ses ordres et par ses prières, les Normands, très-avides de faire subir à la dignité royale la honte d’une défaite. Un jour on connaîtra mieux quelques-unes de ses actions; on saura, avec quel courage magnanime il méprisait les épées des Français et de tous ceux que l’édit du roi avait rassemblés contre lui.