Ce fut par sa puissance et par ses conseils qu’à la mort de Hardi-Canut, Edouard s’assit enfin sur le trône paternel, gloire dont il était digne par sa sagesse, l’éminente honnêteté de ses mœurs et l’antiquité de sa race. En effet, les Anglais, en contestation sur le choix, se déterminèrent par les conseils de Guillaume au parti le plus avantageux, et aimèrent mieux consentir aux justes demandes de ses envoyés que d’avoir à éprouver la force des Normands. Ils marquèrent avec empressement à Edouard de revenir avec une suite peu considérable de chevaliers normands, de peur que si le comte des Normands venait avec lui, ils ne fussent soumis par ses puissantes armes, car la renommée leur avait assez fait connaître sa valeur dans les combats. Edouard, dans son affectueuse reconnaissance, réfléchissant avec quelle somptueuse libéralité, quels singuliers honneurs et quelle intime amitié il avait été reçu en Normandie par le prince Guillaume, auquel il était beaucoup plus uni par les bienfaits qu’il en avait reçus que par la parenté, considérant en outre qu’il devait à ses généreux secours la fin de son exil et la couronne, voulut, en homme de bien, le récompenser par le don le meilleur et le plus agréable, et résolut, par une donation [p. 337] en forme, de l’instituer héritier de la couronne qu’il devait à ses secours. Du consentement de ses grands, il envoya donc vers lui, avec Robert, archevêque de Cantorbéry, chef de cette légation, des otages d’une très-puissante famille, à savoir, le fils et le neveu du comte Godwin.
Chez nous déjà tous les troubles intérieurs avaient fait place à la tranquillité; mais un ennemi voisin ne se tenait pas encore tout-à-fait en repos. Geoffroi-Martel levait contre nous un bras qui lui fit à lui-même une grave blessure. La victoire était difficile à espérer, quand, sous les bannières de cet homme si expérimenté dans l’art de la guerre, étaient rangés les Angevins, les Tourangeaux, les Poitevins, les Bordelais, et une grande quantité de pays et de villes. Il s’était emparé par la force des armes de son seigneur le comte de Poitou, et de la ville de Bordeaux; et le tenant renfermé dans une indigne prison, ne lui avait permis de se retirer qu’après lui avoir arraché une somme très-considérable d’or et d’argent, de très-riches domaines, et le serment de demeurer en paix avec lui. Le comte étant mort quatre jours après s’être racheté, Geoffroi associa à son lit la belle-mère du défunt, femme d’une haute noblesse, se chargea de la tutelle de ses frères, et s’appropria ses trésors, en même temps que tous ses honneurs et ses biens. Son pouvoir, qui se terminait aux frontières du comté d’Anjou, lui semblait borné d’une manière misérable et honteuse. Rougissant de se voir renfermé, son immense cupidité l’entraînait au loin dans les territoires des autres. C’est pourquoi, enrichi par ses acquisitions, il fit beaucoup de choses remarquables, [p. 338] secondé autant par son astuce que par ses richesses. Entre autre hauts autres faits, après avoir abattu le pouvoir du comte Thibaut, il soumit la ville de Tours, si fameuse par son opulence et son courage. En effet, comme Thibaut se hâtait de venir au secours de sa ville chérie, qui lui avait fait savoir qu’elle gémissait sous les coups terribles de Martel, et qu’elle était à la dernière extrémité, Martel marcha promptement à sa rencontre et le vainquit: l’ayant pris, il le chargea de chaînes, avec les principaux des siens, et ne le mit en liberté qu’à des conditions aussi onéreuses que celles qu’il avait imposées auparavant à Guillaume de Poitou. Ensuite s’étant emparé de la ville de Tours, il se souleva contre le roi de France, et infesta tout son royaume. Enorgueilli par ses succès à la guerre, il s’empara d’un château de Normandie, et garda avec grand soin Alençon. Il avait trouvé les gens de cette ville bien disposés en sa faveur. Il regardait comme une superbe augmentation de renom pour lui une conquête qui diminuait la force du seigneur de la Normandie. Mais Guillaume, capable de défendre et d’étendre même les droits de ses ancêtres, marcha avec son armée vers le territoire d’Anjou, afin de punir Geoffroi, en lui enlevant d’abord Domfront, et recouvrant ensuite Alençon. Cependant la trahison d’un de ses chevaliers faillit faire périr celui qui ne redoutait pas les vastes Etats de son ennemi. Car comme on approchait de Domfront, le duc fit une incursion avec cinquante cavaliers, qui voulaient augmenter la solde qu’ils avaient reçue. Un des principaux des Normands le trahissant, indiqua la proie aux [p. 339] châtelains, auxquels il apprit dans quel lieu, pour quel but, et avec quelle suite peu nombreuse le duc était allé, disant qu’il était homme à préférer la mort à la fuite. On envoya sur-le-champ trois cents chevaliers, et sept cents hommes de pied qui l’attaquèrent à l’improviste par derrière. Mais lui se retournant avec intrépidité, il renversa à terre celui qu’une plus grande audace avait poussé le premier contre lui. Les autres aussitôt perdant leur impétuosité se réfugièrent vers les remparts. Un chemin plus court, qu’ils connaissaient, facilita leur fuite. Mais, le duc ne cessa de poursuivre les fuyards, que lorsque les portes des remparts les lui eurent dérobés. Il retint un d’entre eux prisonnier. Cette circonstance l’ayant excité davantage au siége, il fit dresser quatre tours. La situation de la ville la défendait contre tout assaut, tenté soit de force soit par ruse; car l’aspérité des rochers ne permettait pas même aux gens de pied de les gravir, et ils n’avaient pour arriver que deux chemins étroits et escarpés. Geoffroi avait donné pour secours aux habitans des hommes d’élite. Cependant les Normands livraient de assauts très-fréquents et très-impétueux. Le duc était le premier et le plus terrible à presser les assiégés. Quelquefois chevauchant nuit et jour ou caché dans des lieux retirés, il allait à la découverte pour rencontrer des convois, ou des messages, ou déjouer les embûches tendues à ses fourrageurs. Pour vous faire voir dans quelle sécurité il vivait sur un territoire ennemi, il aillait quelquefois à la chasse. Cet pays est hérissé de forêts qui abondent en gibier: souvent il se donnait le plaisir de la chasse au faucon, [p. 340] et plus souvent encore à l’épervier. Ni les difficultés du lieu, ni la rigueur de l’hiver, ni d’autres obstacles ne purent déterminer son inébranlable courage à lever le siége. Les assiégés attendaient le secours de Martel, qu’ils appelaient par leurs messages. Ils ne voulaient point quitter un maître sous lequel il leur était permis de s’enrichir de brigandages; c’étaient aussi ces motifs qui avaient séduit les habitans d’Alençon. Ils n’ignoraient pas quelle haine on portait en Normandie aux voleurs ou aux brigands, l’habitude régulière qu’on y avait de leur faire à tous subir le supplice, et de ne leur point faire la plus petite grâce. Leurs méfaits leur faisaient craindre la justice de cette loi. Geoffroi amena au secours des assiégés un grand nombre de troupes à pied et à cheval. Dès que Guillaume en fut instruit, laissant la poursuite du siége à des chevaliers éprouvés, il s’avança promptement à sa rencontre. Il envoya à la découverte Roger de Mont-Gomeri, et Guillaume, fils d’Osbern, tous deux jeunes et braves, afin qu’ils apprissent les arrogans desseins de l’ennemi en conférant avec lui. Geoffroi leur fit savoir par son trompette que le lendemain au point du jour il irait réveiller les sentinelles de Guillaume à Domfront. Il leur désigna le cheval qu’il aurait dans le combat, quel bouclier et quels habits. Ils lui répondirent qu’il n’avait pas besoin de se fatiguer plus long-temps en continuant la route, qu’il avait commencée, car il allait voir arriver sur-le-champ celui contre lequel il marchait. A leur tour ils lui firent connaître le cheval, les armes et les habits de leur seigneur. Ce rapport augmenta beaucoup l’ardeur des Normands. Mais plus [p. 341] ardent que tous le duc pressait encore ceux qui montrent le plus d’empressement. Le pieux jeune homme desirait abattre le tyran; fait que, parmi les hauts faits, le sénat de Rome et d’Athènes a jugé le plus beau. Mais Geoffroi, frappé d’une terreur subite, chercha, ainsi que toute son armée, son salut dans la fuite avant d’avoir vu l’armée ennemie. Par là un libre chemin s’ouvrit au duc de Normandie pour ravager les domaines, et ternir d’une ignominie éternelle la gloire de son ennemi. Mais il savait qu’il est de la sagesse de se modérer dans la victoire, et que celui qui ne peut se contenir lorsqu’il a le pouvoir de la vengeance n’est pas assez puissant. Il résolut donc de quitter la route où il n’avait rencontré que des succès. Il arriva promptement à Alençon, et termina presque sans combat une expédition si difficile. En effet, cette ville si forte par sa position naturelle, ses remparts et sa garnison, il la prit comme en courant, en sorte qu’il eût pu se glorifier de ces mots: « Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. » La nouvelle de la prise d’Alençon frappa bientôt les habitans de Domfront. Désespérant, après la fuite de ce fameux guerrier Geoffroi Martel, d’être délivré par les armes d’aucun autre, ils se rendirent aussi très-promptement, aussitôt qu’ils virent le prince des Normands de retour pour les assiéger. Des hommes de longue mémoire assurent que ces deux châteaux avaient été, par la permission du comte Richard, construits, l’un près de l’autre sur les frontières de Normandie, et qu’ils avaient coutume d’obéir à ses ordres, et à ceux des comtes ses successeurs. Le vainqueur s’en retourna ensuite dans sa patrie, qu’il couvrait ainsi de nouveaux honneurs, [p. 342] et il répandit dans les pays lointains l’amour et la terreur de son nom.
Ce prince a fait dans le même temps d’autres choses dignes d’être insérées dans les annales, et que nous passons sous silence ainsi qu’un grand nombre d’actions qu’il accomplit dans d’autres temps, de peur qu’un livre trop étendu ne puisse déplaire à quelques-uns, et parce que nous avons reconnu la chose trop au dessus des forces de l’historien. En outre, nous voulons réserver, pour la narration des faits les plus fameux, notre faible talent. Nous aurions pu imaginer des combats propres à être traités par la plume des poètes, et amplifier les événemens connus en errant partout dans le champ des fictions. Mais nous louerons avec sincérité, sans nous écarter jamais d’un seul pas des limites de la vérité, le duc ou roi qui jamais ne s’attribua faussement la gloire d’aucune belle action.
Les grands de la Normandie commençaient à l’environner d’un incroyable respect, en sorte que de même qu’au commencement, chacun tentait de s’opposer à lui, maintenant chacun cherchait à lui prouver une ferme fidélité, au point qu’ils se réunirent d’un concert unanime pour le nommer leur seigneur, lui et sa postérité, qui n’était encore qu’en espérance. Tout ce qu’on avait fait pour lui ou ce qu’il avait fait lui-même de bien, dans son humble sagesse, il l’attribuait comme il le devait à la grâce divine, agissant, dès le premier âge de la jeunesse, et se conduisant comme l’homme le plus prudent. Les avis étaient partagés sur son mariage, comme il arrive d’ordinaire selon les opinions et le tour d’esprit [p. 343] des hommes, surtout lorsqu’on délibère dans une cour nombreuse sur une chose importante. Les rois des pays lointains auraient volontiers accordés leurs chères filles uniques; mais on aimait mieux, par de graves motifs, avoir pour proches des princes plus rapprochés.
Dans ce temps florissait Baudouin, marquis de Flandre, très-illustre par la noblesse de son antique maison, qui touchait par ses Etats à ceux des Teutons et des Français, et l’emportait sur eux par la puissance. Il descendait des chefs des Morins, qu’on appelle maintenant Flamands, ainsi que des rois de la Gaule et de la Germanie, et tenait aussi à l’illustre famille des princes de Constantinople. Les comtes, les marquis, les ducs et les archevêques, placés dans un haut rang, restaient stupéfaits d’admiration lorsque quelquefois le soin du commandement appelait chez eux cet homme rare. Ses amis et ses alliés consultaient sa sagesse dans la délibération des plus hautes affaires, et s’attiraient sa bienveillance en le comblant de beaucoup de présens et d’honneurs. Il était chevalier de l’empire romain, et de fait l’honneur et la gloire de ses conseils dans une pressante nécessité. Les rois aussi respectaient et craignaient sa grandeur; car les nations les plus éloignées savaient bien de quelles guerres fréquentes et terribles il avait accablé l’orgueil des chefs, et enfin mis la paix à des conditions dictées par sa volonté, après s’être fait dédommager par les seigneurs rois en leur enlevant une partie de leurs terres, tandis qu’exempt d’attaques, ou plutôt infatigable, il conservait les siennes en sûreté. La France avec son [p. 344] monarque enfant tomba ensuite sous la tutelle, la dictature et l’administration de cet homme très-sage.
Le marquis, beaucoup plus illustre par ses dignités et ses titres qu’on ne pourrait brièvement le rapporter, nous présenta lui-même à Ponthieu la très-gracieuse dame sa fille, qu’il conduisit avec honneur à son gendre. Sa sage et sainte mère l’avait élevée de manière à faire fructifier en elle tout ce qu’elle tenait de son père. Si quelqu’un s’informe de l’origine de sa mère, qu’il sache que le père de sa mère était Robert, roi de la Gaule, qui, fils et neveu de rois, engendra des rois, et dont la voix du monde louera les vertus religieuses et la sagesse dans le gouvernement de son royaume. La ville de Rouen s’occupa avec joie de recevoir cette épouse.
La notoriété du fait ne permet pas que, pressés par un sujet qui se précipite vers de plus hauts événemens, nous passions sous silence le comte Guillaume d’Arques, qui, au grand chagrin de la patrie, s’éleva orgueilleusement, autant que le lui permirent ses efforts, contre ce qui était bon et juste. Le frein des lois divines et humaines ne put retenir ce Guillaume, lâche et perfide descendant d’une illustre race, que ne put arrêter non plus, ni la ruine de Gui, ni l’admirable vertu et le bonheur du grand vainqueur, l’invincible Guillaume, ni la fameuse renommée qu’il s’était acquise. Ce qui, dans des ames élevées, doit produire des actions louables, savoir, le grand éclat de la naissance, les enfla d’une audace immodérée et causa la ruine de tous deux. Ils savaient tous deux qu’ils appartenaient et pouvaient être comptés par le côté gauche à la race des ducs de Normandie; [p. 345] le Bourguignon, qu’il était leur neveu par la fille de Richard II; le comte d’Arques, qu’il était frère du troisième, fils du second et neveu du premier. Ledit comte, dès le commencement du gouvernement du jeune duc, se montra parjure envers lui, quoiqu’il lui eût juré fidélité et soumission, et fomenta des guerres, tantôt se révoltant avec témérité et ouvertement, quelquefois employant des ruses secrètes. Le détestable orgueil de cet homme le poussa très-facilement vers l’iniquité. Il fut le chef principal et l’auteur de plusieurs mouvemens de dissension et autres mauvaises actions; il excita, accrut et autorisa presque tous les troubles par ses exemples, ses conseils, sa faveur et son secours. Il fit de nombreux, de grands et de longs efforts pour accroître sa puissance et renverser celle de son seigneur, qu’il osa souvent empêcher d’approcher, non seulement du château d’Arques, mais aussi de la partie de la Normandie voisine de lui, et située en-deçà de la Seine. Enfin, au siége de Domfront, que nous avons rapporté plus haut, il s’éloigna furtivement comme déserteur sans en avoir demandé congé, violant ainsi entièrement le devoir de vassal, dont le nom lui avait servi jusqu’alors et auparavant à voiler en quelque sorte son inimitié. A cause donc de ces méfaits et d’autres si nombreux et si grands, le duc prévoyant, comme il en était averti par le fait, que ledit comte formerait encore de plus nombreux et plus grands projets, s’empara tout à fait de la forteresse qui lui servait de retraite, et y mit une garde, sans cependant pousser plus loin l’invasion de ses Etats. C’était le comte qui, dans l’origine, avait fondé et construit ce fort avec le plus [p. 346] grand soin sur le sommet de la haute montagne d’Arques. Peu de temps après, les perfides gardes, séduits par des promesses, et fatigués et subjugués par les diverses sollicitations dont on les pressait, remirent le château au pouvoir de son fondateur.
Aussitôt qu’il y fut entré, des furies, plus violentes qu’à l’ordinaire, vinrent l’embrâser et pousser à la vengeance, comme si on eût porté atteinte à ses droits. De nombreuses calamités s’élevèrent dans toute l’étendue du pays voisin; on vit fondre les désordres, les rapines, le pillage, source de dévastation; le château se remplit d’armes, d’hommes, de bagages et de tout ce qui est propre à la guerre; les remparts, solides auparavant, furent encore plus fortifiés; on ne laissa aucun lieu en paix ni en repos; enfin la révolte la plus terrible se préparait. Aussitôt que le duc Guillaume en fut instruit, il quitta promptement le bourg de Coutances, où il en avait reçu la nouvelle certaine. Il s’avança avec tant de vitesse que les chevaux de ceux qui l’accompagnaient, à l’exception de six, expirèrent de lassitude avant d’être arrivés. C’était surtout la nouvelle des maux qu’endurait sa province qui l’excitait à se hâter de s’opposer à ces outrages. Il s’affligeait de voir les biens de l’Eglise, les travaux des laboureurs et le gain des marchands devenir injustement la proie des hommes d’armes. Il croyait entendre appeler par les déplorables gémissemens du menu peuple qui ont coutume de s’élever en grand nombre dans le temps des guerres ou des séditions. Dans le chemin, non loin du château même, il vit venir au devant de lui quelques uns de ses chevaliers qui lui étaient fidèles et agréables. Ils [p. 347] avaient appris, par un bruit soudain, dans la ville de Rouen, les menées du comte d’Arques, et s’étaient le plus promptement possible approchés d’Arques avec trois-cents hommes pour tâcher d’empêcher qu’on n’y apportât du froment et autres choses nécessaires contre le siége. Mais dès qu’ils surent que des troupes très-considérables y étaient rassemblées, craignant en même temps que ceux qui étaient venus avec eux ne passassent vers le parti de Guillaume (ce que les avis de leurs amis leur avaient annoncé secrètement), avant le lever du jour suivant, dans leur défiance, ils s’en retournèrent le plus promptement possible. Ils rapportèrent au duc ces choses, et lui conseillèrent d’attendre l’armée, disant qu’on abandonnait son parti encore plus que la renommée ne l’annonçait, que presque tout le voisinage favorisait son ennemi, et qu’il était dangereux de s’avancer plus loin avec si peu de ressources. Mais ces rapports ne purent ébranler sa fermeté par la peur ni par la défiance; les ayant rassurés par cette réponse que les rebelles n’oseraient rien contre lui en sa présence, aussitôt il s’avança avec autant de vitesse que ses éperons purent en donner à son cheval. Son courage le guidait, la justice de sa cause lui promettait le succès. Et voilà qu’il aperçut sur une très-haute montagne le chef de la révolte avec de nombreuses légions. Etant monté avec effort sur cette montagne, il les contraignit tous à fuir lâchement dans leurs remparts; et si on n’y eût mis obstacle en fermant promptement les portes, emporté par la colère et l’ardeur de son courage, il les eût tués presque tous en les poursuivant.
Nous racontons le fait et les circonstances qui s’y [p. 348] rapportent, mais la postérité les croira difficilement. Voulant ensuite s’emparer des remparts, le duc rassembla promptement son armée, et les assiégea. Il était très-difficile de s’en emparer de vive force, car ils étaient très-bien défendus par la situation. Desirant, selon son excellente coutume, accomplir la chose sans répandre de sang, il renferma ces hommes cruels et rebelles au moyen d’une tour construite auprès de la montagne, et y ayant mis une garnison, il s’appliqua à d’autres affaires qui appelaient son attention. Ainsi il voulait, les épargnant par le fer, les vaincre par la faim.
Le devoir de la vérité m’avertit de transmettre à la mémoire avec quelle pieuse modération il évitait le carnage, à moins que l’impétuosité de la guerre ou quelque autre grave nécessité ne l’y contraignît. Il aimait mieux se venger par l’exil, l’emprisonnement, ou quelque autre châtiment qui n’ôtât pas la vie; tandis que, selon la coutume et les lois, les autres princes frappent du glaive les prisonniers de guerre, ou pendant la paix, les hommes convaincus de crimes capitaux, il songeait sagement en lui-même que l’arbitre souverain, qui, terrible, regarde les actions des puissans d’ici bas, rend à chacun ce qu’il a mérité par sa clémence miséricordieuse ou ses rigueurs immodérées.