Le roi Henri apprenant que l’homme dont il favorisait et conseillait la méchanceté était étroitement enfermé, se hâta de lui porter secours, et amena une troupe considérable de gens d’armes, et en outre un grand nombre de choses dont manquaient les assiégés. Séduits par l’espoir d’une mémorable action, [p. 349] quelques-uns de ceux que le duc avait laissés en garnison dans la tour, allèrent à la découverte, et s’emparèrent du chemin par où devaient passer les Français. Et voilà qu’ils prirent une grande quantité de ceux qui se tenaient le moins sur leurs gardes. Enguerrand, comte de Ponthieu, fameux par sa noblesse et son courage, et un grand nombre de guerriers furent tués. Hugues Bardoul lui-même, homme illustre, fut fait prisonnier. Cependant le roi, étant arrivé où il avait résolu d’aller, attaqua la garnison avec la plus grande impétuosité et une force extrême, afin d’arracher Guillaume d’Arques de sa fâcheuse position, et de venger en même temps l’échec de son pouvoir et le carnage des siens. Mais il s’aperçut que la chose était difficile, car les remparts de la tour et le courage également ferme des chevaliers soutenaient facilement les assauts des ennemis; alors pour ne pas s’exposer à une mort sanglante ou à une honteuse fuite, il se hâta de s’en aller, sans avoir acquis aucune gloire, à moins que par hasard on ne regarde comme glorieux d’avoir diminué par ses trésors la pauvreté de ceux au secours desquels il était venu, et d’avoir augmenté le nombre de leurs chevaliers. Le duc étant ensuite retourné au siége, et étant resté quelque temps à cette expédition comme s’il n’eût fait que se livrer à un joyeux repos, la violence de la faim pressant les assiégés plus cruellement et plus étroitement que les armes, ils se virent presque vaincus. Le roi, appelé de nouveau par des messages nombreux et de lamentables supplications, refusa de venir, pensant qu’il s’exposerait à une chute plus terrible, et craignant des dangers plus cruels et plus ignominieux. [p. 350] Guillaume d’Arques voit enfin avec angoisse que la cupidité d’enlever les États de son seigneur est une mauvaise conseillère, qu’il est injuste et presque toujours pernicieux de violer son serment ou sa foi, que le nom de la paix est doux et séduisant, et que la paix elle-même est agréable et salutaire. Il condamne alors, outre toute son audacieuse entreprise, ses desseins insensés et son action pernicieuse. Il s’afflige d’être resserré dans un lieu si étroit. Les supplians obtiennent d’être reçus à capituler, en concluant un traité qui, ne leur laissant que la vie, ne leur offrait rien d’honorable ni d’utile. Voilà un triste spectacle, une déplorable honte. Les chevaliers français, auparavant fameux, se hâtent, au-delà de ce que peuvent leurs forces affaiblies, de s’échapper avec les Normands, la tête baissée non moins de honte que d’épuisement, une partie suspendus sur des chevaux affamés qui faisaient à peine sonner la corne de leurs pieds, et pouvaient à peine faire élever de la poussière; d’autres, ornés de bottines et d’éperons, s’avançant dans un ordre inaccoutumé, et plusieurs d’entre eux languissans et courbés sur leurs chevaux, tandis que d’autres, chancelant, se soutiennent à peine. Il fallait voir aussi le déplorable état des troupes qui sortaient, et dont l’aspect était dégoûtant et varié. Ayant pitié des infortunes du comte, comme auparavant de celles de Gui, dans sa louable clémence, le duc ne voulut point accabler d’une plus grande infortune son ennemi exilé et pauvre; il lui accorda avec le pardon, en son pays, quelques possessions étendues et de nombreux revenus, regardant comme plus juste de reconnaître qu’il était son oncle, que de le poursuivre comme son ennemi.
[p. 351] Pendant le temps même du siége, quelques-uns des plus puissans parmi les Normands abandonnèrent le parti du duc pour passer vers le roi. Il était présumable que déjà auparavant ils avaient été les secrets fauteurs de la conspiration des rebelles. Ils n’avaient pas encore dégorgé toute la méchanceté dont ils avaient été gonflés autrefois contre le duc dans son enfance. Dans leur association se trouvaient Guimond, gouverneur d’une place forte appelée Moulins, qu’il remit entre les mains du roi, qui y mit une garnison royale, Gui, frère de Guillaume, comte de Poitou, et de l’impératrice des Romaines, et avec lui d’illustres hommes de guerre. Mais ceux-ci, et tous ceux qui, dans d’autres endroits, furent abandonnés par les Français, ayant appris la reddition du repaire d’Arques, se dérobèrent aux nôtres par la fuite. Les Normands, qui auraient dû être punis selon la loi contre les transfuges, se réconcilièrent avec leur seigneur, qui ne leur infligea qu’une peine légère, ou les exempta de toute punition. Ils reconnurent qu’aucun moyen, aucun artifice, ne pouvait réussir contre lui.
Ensuite la France commença à s’enflammer d’une haine plus violente, et à s’agiter par de nouveaux troubles. Tous les grands et le roi, d’ennemis qu’ils étaient, devinrent ennemis acharnés du prince Normand. Dans leurs esprits inquiets et malveillans s’irritait la cruelle blessure que leur avait faite précédemment la mort du comte Enguerrand, et de ceux qui périrent dans le même combat. Ils étaient enflammés de fureur au souvenir de ce qui était arrivé à Geoffroi, comte d’Anjou, chassé depuis long-temps, comme nous l’avons rapporté, par le bouclier de [p. 352] Guillaume, et à la mémoire des autres échecs innombrables et des honteuses défaites que leur avait fait éprouver le courage des Normands. Nous expliquerons sincèrement les causes de cette inimitié. Le roi supportait avec une très-grande peine, et regardait comme l’outrage le plus digne de vengeance, que le duc eût pour ami et pour allié l’empereur des Romains, dont aucun autre sur la terre ne surpassait la renommée de puissance et de dignité, et qu’il commandât à un grand nombre de puissantes provinces, dont les seigneurs ou gouverneurs étaient soumis à son service. Il s’indignait de ce qu’il n’avait pas le comte Guillaume pour ami ou pour chevalier, mais pour ennemi; de ce que la Normandie, qui depuis longues années dépendait des rois de France, était presque érigée en royaume, et de ce que des comtes, ses prédécesseurs, quels que fussent leurs emplois, aucun ne s’était jamais élevé à ce point. Mécontens pour les mêmes motifs, Thibaut, le comte du Poitou, Geoffroi, et le reste des grands, outre quelques sujets de courroux particulier, trouvaient insupportable d’avoir à suivre les bannières du roi partout où elles les conduisaient. Ensuite, quelques-uns de ceux qui approchaient plus du roi convoitaient la Normandie, ou une partie de la Normandie et comme des torches ardentes, ils embrâsaient le roi et les grands.
C’est pourquoi après une délibération commune, et qui nous présageait malheur, un édit du roi ayant ordonné la guerre, on leva contre la Normandie des troupes innombrables. On eût vu se hâter, hérissées de fer, la Bourgogne, l’Auvergne et la Gascogne, et tous les guerriers d’un si grand royaume accourant [p. 353] des quatre points cardinaux, et la France et la Bretagne d’autant plus animées contre nous qu’elles nous étaient plus voisines. On peut affirmer que Jules-César ou quelqu’autre plus habile dans la guerre, s’il en exista jamais, fût-il chef d’une armée romaine rassemblée de mille nations, et commandât-il à mille provinces, du temps le plus florissant de Rome, eût pu s’effrayer du terrible aspect de cette armée. Notre pays conçut donc quelque effroi; les églises craignirent de voir troubler le repos de la sainte religion, et piller ses revenus par la fureur des hommes d’armes, quoiqu’elles se confiassent pour leur défense dans le secours de la prière. Le peuple des villes et des campagnes, et tous ceux qui étaient faibles et sans défense tremblaient d’inquiétude et de frayeur: il craignaient pour eux, pour leurs femmes, leurs enfans et leurs biens, s’exagérant, selon la coutume de la peur, les forces d’un ennemi si puissant. Mais quand ils se rappelaient quel était leur défenseur, comment, encore dans la jeunesse, ou plutôt dans l’enfance, il avait arraché la patrie à de déplorables calamités par sa grande sagesse et son courage encore plus grand, l’espoir adoucissait leur crainte, et la confiance venait consoler leur affliction. Admirable par sa fermeté, le duc Guillaume ne se sentit frapper d’aucune frayeur, et courut s’opposer avec un grand courage au-devant du roi, qui, à la tête d’une force terrible, s’avançait peu à peu du pays d’Evreux sur Rouen. Dès qu’il connut les dispositions de l’ennemi, le duc dirigea vers les rives opposées de la Seine une partie de ses troupes; car on avait adopté une manœuvre dont on espérait beaucoup d’avantage, savoir, que tous les [p. 354] chevaliers des pays compris entre la Seine et la Garonne, et dont les habitans portent le nom de Celti-Gaulois, nous attaqueraient d’un côté sous la conduite du roi lui-même, tandis que ceux des pays compris entre la Seine et le Rhin, qu’on nomme Gaule-Belgique, nous attaqueraient sous le commandement d’Eudes, frère du roi, et de Renaud, un de ses plus familiers. Le roi était aussi accompagné des gens de l’Aquitaine, troisième portion de la Gaule, fort renommée dans le monde par son étendue et la multitude de ses habitans. Il n’était pas étonnant que la témérité et l’orgueil des Français, si bien soutenus, eussent quelque espoir, ou d’accabler nôtre duc par cette masse de forces, ou de le contraindre à s’échapper par une honteuse fuite, ou de prendre et tuer nos chevaliers, de renverser les villes, d’incendier les villages, de frapper du glaive, et de se livrer au pillage, enfin de faire de tout notre pays un affreux désert.
Mais il en arriva tout autrement; car Eudes et Renaud en étant venus aux mains, dès qu’ils virent leur armée moissonnée par les coups les plus terribles et les plus cruels, ils abandonnèrent le commandement et le secours de leur épée, et s’empressèrent de pourvoir à leur fuite par la vitesse de leurs chevaux. Leurs têtes, qui ne méritaient pas un sort plus doux, étaient pressées par la pointe de l’épée de Robert, grand par sa noble origine aussi bien que par son courage, de Hugues de Gournay, de Hugues de Montfort, de Gautier Giffard, de Guillaume Crispin et d’autres encore des plus valeureux de notre parti. Gui, comte de Ponthieu, trop avide de venger son frère Enguerrand, fut fait prisonnier, ainsi que plusieurs [p. 355] chevaliers distingués par leur naissance et leur fortune. Un grand nombre furent tués, le reste se sauva par la fuite avec ses bannières. Ayant promptement appris ce succès, notre défenseur, le duc Guillaume, envoya pendant le silence de la nuit, avec de sûres instructions, quelqu’un qui, se tenant près du camp du roi, sur le haut d’un arbre, lui annonça en détail cette funeste victoire. Le roi, surpris à cette nouvelle inattendue, fit sans retard éveiller les siens avant le jour, et leur donna le signal de la fuite, pensant qu’il était de la plus haute nécessité de s’éloigner très-promptement des frontières de la Normandie. Ensuite beaucoup d’hostilités eurent lieu de part et d’autre, comme il arrive ordinairement dans la guerre entre des ennemis si puissans. Enfin les Français, desirant avec la plus grande ardeur la fin de ces dissensions si funestes pour eux, firent la paix à cette condition, que les prisonniers faits à Mortemar seraient rendus au roi, avec le consentement et par le don duquel, pour ainsi dire, le duc resterait en possession, par un droit perpétuel, de ce qu’il avait enlevé et pourrait enlever à Geoffroi, comte d’Anjou. Aussitôt, dans cette assemblée même, le duc avertit par un ordre ses principaux chevaliers d’être prêts à se trouver promptement sur les frontières du comté d’Anjou pour construire Ambrières. Il indiqua par des députés à Martel le jour qu’il leur marquait pour cette entreprise. O esprit valeureux, intrépide et noble de cet homme! ô vertu admirable et difficile à louer dignement! Le duc n’ambitionne pas la conquête de la terre de quelque homme faible, mais celle du tyran le plus féroce, et, comme nous l’avons dit plus haut, [p. 356] le plus brave à la guerre, de l’homme que les comtes et les ducs les plus puissans craignaient comme la foudre terrible, et aux forces et aux artifices duquel ses voisins pouvaient à peine échapper. Et, pour que l’admiration soit plus grande, le duc n’attaque pas cet ennemi lorsqu’il est sans précaution et sans défense, mais quarante jours auparavant il lui annonce où, quand, et pourquoi il doit venir. Frappé par la terreur de ce bruit, Geoffroi de Mayenne alla promptement trouver Geoffroi son seigneur, et se plaignit avec tristesse et lamentation que les Normands avaient construit Ambrières pour attaquer à leur gré la terre de leur ennemi, la détruire et la ravager. Le tyran Martel, orgueilleux de cœur, lui répliqua, selon sa coutume de concevoir et de dire présomptueusement de grandes choses: « Secoue ma domination comme celle d’un seigneur vil et infâme si tu me vois laisser patiemment accomplir ce que tu crains. » Au jour marqué, le duc des Normands entra sur le territoire du Maine, et pendant qu’il bâtissait le château dont il avait menacé Geoffroi, la renommée, qui annonce le faux comme le vrai, l’instruisit que Geoffroi Martel allait bientôt arriver. Alors ayant terminé les travaux, le duc attendit avec une grande intrépidité et une grande ardeur l’arrivée de l’ennemi. Voyant qu’il tardait plus qu’il n’avait cru, et que le peuple et les grands se plaignaient déjà du manque de vivres, de peur de trouver ensuite ses hommes d’armes moins prêts à obéir à ses ordres, il résolut de les renvoyer, après avoir fourni le château d’hommes et de vivres; il leur ordonna toutefois de revenir aussitôt qu’ils recevraient un message de lui. Le bruit du départ [p. 357] de notre armée s’étant bientôt répandu, Martel, soutenu par le secours de Guillaume, comte de Poitiers, son seigneur, d’Eudes, comte de Bretagne, et de troupes rassemblées de tous les côtés, marcha vers Ambrières. Après en avoir observé la situation et les fortifications, il se prépara à en faire le siége. Ses hommes s’apprêtent à renverser les remparts, et les gens du château leur résistent vaillamment. Ils s’enflamment, deviennent audacieux, attaquent de plus près et plus vivement: de part et d’autre on combat avec une grande impétuosité. Ceux d’en haut frappent avec les traits, les pierres, les pieux, les lances. La plupart des assiégeans sont tués, les autres sont repoussés. Leurs audacieux efforts ainsi déjoués, ils entreprirent autre chose; ils essayèrent de renverser les murs au moyen du bélier, mais les assiégés frappèrent la poutre et la rompirent.
Pendant ce temps, Guillaume, le fondateur du château, ayant appris la fâcheuse position des siens, sans se permettre le moindre délai, assemble son armée, et se hâte de venir à leur secours avec la plus grande promptitude. Dès que les trois comtes ennemis ci-dessus nommés furent instruits de son approche, eux et leur formidable armée se retirèrent avec une vitesse étonnante, pour ne pas dire qu’ils s’enfuirent en tremblant. Le vainqueur ayant attaqué sur-le-champ Geoffroi de Mayenne, qui, par la plainte dont nous avons parlé, avait enflammé la fureur de son seigneur, en peu de temps il le réduisit si bas, qu’au fond de la Normandie, Geoffroi vint se soumettre à lui, et lui jura la fidélité qu’un vassal doit à son seigneur.
[p. 358] La paix fut rompue de nouveau avec la France, et le roi cherchant à venger sa honte plutôt que les torts qu’on lui avait faits, recommença son expédition, et attaqua la Normandie après avoir rassemblé une armée considérable, à la vérité, mais moins formidable qu’auparavant. La plus grande partie des siens, pleurant leurs pertes et la honteuse fuite des leurs, ou saisis de crainte, étaient moins disposés à revenir nous attaquer, quoiqu’ils désirassent bien ardemment se venger de nous. Martel, comte d’Anjou, que n’avaient pas encore abattu tant de funestes revers, ne manqua pas de s’y trouver, amenant autant de troupes qu’il en pouvait rassembler. A peine la terre de Normandie entièrement détruite et ravagée aurait-elle pu rassasier la haine et la rage de cet ennemi. Ils tinrent leur mouvement aussi secret qu’ils le purent, de peur que dans la route même, notre défenseur qu’ils avaient déjà éprouvé ne vînt au devant d’eux et ne les repoussât. Ils parvinrent par divers chemins à travers le comté d’Exmes jusqu’à la Dive, ravageant tout sur leur passage, avec la cruauté de la guerre. Là, il ne leur plut pas de s’en retourner, et ils ne voulurent pas s’arrêter. Si on les eût laissé s’avancer au delà avec la même facilité que celle qu’ils avaient rencontrée jusque-là, et ensuite se retirer en France sans dommage, ils auraient acquis une illustre renommée, pour avoir ravagé par le fer et le feu, sans que personne s’y opposât ou les poursuivît, la terre de Guillaume de Normandie jusqu’au rivage de la mer; mais cet espoir les trompa, comme celui qu’ils avaient conçu autrefois; car tandis qu’ils étaient arrêtés à un gué de la Dive, survint dans un moment [p. 359] favorable, avec une petite troupe de guerriers, le duc rempli d’ardeur. Déjà une partie de l’armée avait passé le fleuve avec le roi; mais voilà que le très-vaillant vengeur tomba sur le reste, et tailla en pièces les dévastateurs, regardant comme un crime, lorsqu’il s’agissait des intérêts de sa patrie déchirée, d’épargner l’ennemi qui la ravageait, lorsqu’il le trouvait sur son territoire. Surpris en deçà du fleuve, ils furent presque tous tués par le fer aux yeux du roi, excepté ceux qui, poussés par la frayeur, aimèrent mieux se précipiter dans les eaux. Le flux de la mer remplissant le lit de la Dive d’une masse d’eau que le duc ne pouvait franchir, s’opposait à ce que la juste sévérité de son glaive les poursuivît sur l’autre rive. Le roi plaignant le sort des siens et saisi de crainte, sortit le plus promptement qu’il put de la Normandie avec le tyran d’Anjou; et cet homme courageux et fameux à la guerre vit, d’un esprit consterné, qu’attaquer davantage la Normandie passerait pour de la démence.
Peu de temps après, il entra dans la voie de toute chair, sans s’être jamais illustré par aucun triomphe remporté sur Guillaume, comte de Normandie, et sans avoir joui contre lui des plaisirs de la vengeance. Il est pour successeur son fils Philippe, encore enfant. Selon le désir et le consentement de toute la France, une paix solide et une amitié pure furent conclues entre lui et notre prince.
Vers le même temps mourut Geoffroi Martel, selon les vœux de beaucoup de, gens qu’il avait opprimés ou qui le craignaient. C’est ainsi que la nature met des bornes inévitables au pouvoir terrestre et à l’orgueil [p. 360] humain. Ce malheureux homme se repentit trop tard de son excessive puissance, de sa funeste tyrannie et de sa pernicieuse cupidité. Ses derniers momens lui apprirent une vérité à laquelle il avait auparavant négligé de penser, qu’on doit nécessairement perdre un jour ce qu’on possède en ce monde, même justement. Il laissa pour héritier le fils de sa sœur, qui, semblable à lui par le nom, en fut fort différent par sa vertu, et qui commença à craindre le roi du ciel, et à faire le bien pour s’acquérir les honneurs éternels.
Nous savons que la bouche des hommes est plus disposée à louer la méchanceté que la bonté, la plupart du temps par haine, quelquefois par une autre dépravation, car on a coutume, par une inique perversité, d’interpréter les plus belles actions dans un sens contraire. C’est pourquoi il est certain qu’il arrive quelquefois que les belles actions des rois, des ducs ou de quelque grand, si on ne les transmet pas dans toute leur vérité à la postérité, sont condamnées par le jugement des gens de bien; en sorte que de mauvaises actions qu’on ne devrait jamais imiter, comme l’invasion ou quelque autre aussi injuste, deviennent séduisantes par l’exemple. Nous estimons donc important de dire avec la plus exacte vérité que si Guillaume, dont nous racontons la gloire, ce qui, nous le souhaitons, ne déplaira nullement mais sera agréable à tous, tant présens que futurs, s’empara, par la force de ses armes, de la principauté du Mans, ainsi que du royaume d’Angleterre, c’est qu’il dut s’en emparer selon les lois de la justice.