La domination des comtes d’Anjou était depuis [p. 361] long-temps pénible et presque insupportable aux comtes du Mans. Pour passer sous silence beaucoup d’autres choses, tout récemment à notre mémoire, Foulques, comte d’Anjou, avait attiré à Saintes, par la promesse de lui remettre sa ville, Herbert, comte du Mans. Là, l’ayant fait venir, au milieu de leur entrevue, il le fit souscrire, par la prison et les tourmens, aux conditions que desirait sa cupidité.

Dans le temps de Hugues, Geoffroi Martel incendia souvent la ville du Mans, souvent il la livra pour butin à ses avides chevaliers, souvent il arracha les vignes de ses environs, et quelquefois, après avoir chassé son maître légitime, la rangea sous sa seule domination. Hugues légua à Herbert son fils son héritage avec les mêmes inimitiés. Craignant d’être entièrement dépouillé par la tyrannie de Geoffroi, Herbert alla trouver en suppliant Guillaume, duc de Normandie, pour se mettre sous sa protection, se donna à lui de ses propres mains, reçut tout de lui comme un chevalier de son seigneur, et l’institua son seul héritier s’il n’en engendrait pas d’autre. De plus, pour s’allier de plus près, lui et sa postérité, à un si grand homme, il demanda au duc sa fille, qui lui fut fiancée. Mais vers le temps où celle-ci atteignit l’âge nubile, lui-même mourut de maladie, et à son lit de mort il conjura et pria les siens de ne point chercher d’autre seigneur que celui qu’il laissait pour son successeur, leur disant « que s’ils lui obéissaient de leur propre volonté, leur condition serait légère à supporter; mais que peut-être serait-elle pesante s’ils étaient par lui subjugués; qu’ils connaissaient très-bien sa puissance, sa sagesse, sa [p. 362] force, sa gloire et son antique origine; que sous son gouvernement ils n’auraient rien à craindre pour leurs frontières. »

Mais des traîtres reçurent Gautier, comte de Mantes, qui avait pris en mariage la sœur de Hugues, et qui vint attaquer le Mans. Indigné de cette opposition, Guillaume, que des droits multipliés appelaient à la succession d’Herbert, prit les armes pour conquérir ce qu’on lui enlevait ainsi. Autrefois le Mans avait été soumis aux ducs de Normandie. Il aurait pu, d’autant qu’il abondait en moyens et en forces, incendier sur-le-champ ou détruire la ville toute entière, et égorger les audacieux auteurs de cette iniquité; mais il aima mieux, selon sa clémence accoutumée, épargner le sang des hommes quoique coupables, et laisser sur pied cette ville, très-forte capitale et rempart des pays qu’il avait en sa possession.

Voici quel moyen il adopta pour s’en emparer: ce fut de les frapper de crainte par des incursions fréquentes et longues sur leur territoire et leurs demeures, de ravager les vignes, les champs, les maisons de campagne, de cerner les endroits fortifiés, de mettre des garnisons partout où elles étaient nécessaires, et enfin, de les désoler continuellement par une foule de calamités. Il est plus facile de deviner que de rapporter l’inquiétude et la terreur des Manceaux, lorsqu’ils le virent agir ainsi, et combien ils désirèrent éloigner de leur tête ce fardeau accablant. Ayant souvent appelé à leur secours Geoffroi, que leur gouverneur Gautier avait établi son seigneur et son défenseur, ils menacèrent [p. 363] quelquefois de livrer bataille au duc, mais ne l’osèrent jamais. Enfin les châteaux de tout le comté pris et soumis, ils rendirent leur ville au vainqueur; et suppliant, ils reçurent avec de grands honneurs celui qu’ils avaient arrêté par une longue rébellion. Grands, moyens, petits, rivalisent de zèle pour apaiser celui qu’ils ont offensé. Ils accourent au devant de lui, le proclament leur seigneur, et s’inclinent devant sa dignité; ils prennent des visages rians, font entendre des voix joyeuses et des applaudissemens de félicitation. Les ordres religieux de toutes les églises qui étaient dans la ville, approuvant l’enthousiasme des laïques, vont à sa rencontre. Les églises et les temples brillent avec éclat, ornés comme en un jour de fête. Les parfums embaument les airs qui retentissent des cantiques sacrés. Le vainqueur trouva qu’il lui suffisait pour leur châtiment qu’ils eussent été domptés par son pouvoir, et que les remparts de leur ville fussent désormais occupés par ses gardes. Gautier consentit volontairement à la cession de cette ville, de peur qu’en défendant les pays envahis, il ne perdît son héritage. La victoire remportée par le Normand lui faisait craindre quelque chose de pis pour Mantes et Chaumont, situés dans le voisinage.

Sage vainqueur et tendre père, Guillaume voulut pourvoir de son mieux et pour toujours aux intérêts de sa race. C’est pourquoi il résolut de marier son fils à la sœur d’Herbert, qui fut amenée du pays des Teutons à ses dépens et à grands frais, afin que par elle, lui, et ceux qu’il engendrerait, possédassent, en qualité de beau-frère et neveux, l’héritage d’Herbert, par un droit qui ne pût leur être ni arraché ni [p. 364] contesté. Comme son fils n’était pas encore en âge d’être marié, il fit garder la jeune fille déjà presque nubile dans un lieu sûr avec de grands honneurs, et la confia aux soins d’hommes et de matrones nobles et sages. Cette vertueuse vierge, nommée Marguerite, était, par sa remarquable beauté, plus gracieuse que la plus belle perle. Mais peu de temps avant le jour où elle devait être unie à son époux mortel, elle fut enlevée aux hommes par le fils de la Vierge, l’époux des vierges, le roi du ciel, dont le saint amour avait embrasé la pieuse jeune fille. Brûlant pour lui de désirs, elle s’appliquait aux oraisons, à l’abstinence, à la miséricorde, à l’humilité, enfin à toute sorte de bonnes œuvres, souhaitant ardemment d’ignorer à jamais tout autre mariage que celui du Seigneur. Elle fut ensevelie dans le cloître de Fécamp qui, avec les autres églises, s’affligea, autant que le permettait la religion de voir, enlevée par une si prompte mort celle à qui tous desiraient sincèrement une longue vie. Son ame, veillant prudemment et attendant avec son flambeau allumé l’arrivée du Christ, avait toujours fréquenté les églises avec respect. Le cilice aussi dont elle s’était servie secrètement pour dompter la chair ayant été trouvé après sa mort, fit voir qu’elle dirigeait son ame vers l’Eternel.

La prise de la ville du Mans montra clairement combien l’esprit léger de Geoffroi de Mayenne était loin de s’unir d’inclination au duc Guillaume; car pour, ne pas être témoin de sa glorieuse félicité, il abandonna la ville auparavant, chassé autant par une douleur haineuse que par une inconstante perfidie. Cet audacieux impudent ne voulut point se [p. 365] rappeler comment jadis dompté par le duc, il avait imploré sa clémence; son insolente iniquité ne craignit pas de jurer et de violer sa promesse. Il croyait en harcelant cette valeur invincible, illustrée par des triomphes multiples, s’acquérir une renommée aussi durable que l’eussent jamais obtenue ses ancêtres, quelque puissans qu’ils fussent. Fréquemment sommé d’obéir par des députés, il n’abaissa point son esprit obstiné. La fuite, l’astuce, des remparts solides accroissaient beaucoup sa témérité. Celui qu’il rejetait pour seigneur résolut dans sa sagesse de lui enlever sa retraite chérie, le château de Mayenne; regardant comme suffisant et plus digne de lui de lui infliger cette punition, que de le poursuivre dans sa fuite, et en le faisant prisonnier d’ajouter une légère victoire à toutes celles dont il pouvait déjà se glorifier. Aucune force, aucun moyen, aucun artifice humain, ne pouvait suffire à attaquer ce château par un de ses flancs baigné par un fleuve rapide et bordé d’écueils; car le château était bâti sur les bords de la Mayenne, sur une montagne escarpée; des remparts de pierres et un abord aussi très-difficile défendaient l’autre côté. Cependant on se prépara à en faire le siége; et notre armée s’étant approchée éprouva combien le lieu était inaccessible par sa nature. Tous s’étonnaient que le duc entreprît avec une si grande témérité la chose la plus difficile. Presque tous pensaient qu’il était inutile de fatiguer tant de troupes de chevaliers et d’hommes de pied; un grand nombre murmuraient; nulle espérance ne les soutenait, si ce n’est celle que dans un an ou plus la famine pourrait forcer les assiégés à se rendre. En effet, on ne pouvait ni n’espérait rien faire avec les [p. 366] épées, les lances et les traits, ni davantage avec le bélier, la baliste ou les autres machines de guerre; car ce lieu était tout-à-fait défavorable aux machines. Mais le magnanime duc Guillaume presse son entreprise, ordonne, exhorte, rassure les moins intrépides, et leur promet un heureux succès. Leur doute ne dura pas longtemps. Voilà que par une adroite invention on lance dans le château des flammes qui l’embrâsent. Dans le plus court espace de temps elles s’étendent à leur ordinaire, ravageant tout ce qu’elles rencontrent avec plus de fureur que le fer. Les gardes et les défenseurs, étonnés par une défaite soudaine, abandonnent les portes et les remparts, et courent d’abord en tremblant porter du secours à leurs maisons et à leurs effets enflammés. Ensuite ils s’empressent de se rendre dans les asiles où ils peuvent pourvoir à leur propre salut, craignant encore plus les épées des vainqueurs que l’incendie. Les Normands accourent avec la plus grande célérité, joyeux d’esprit; et poussant à la fois un cri d’allégresse, ils se précipitent à l’envi, et s’emparent de vive force des remparts. Ils trouvent un butin considérable, des chevaux de noble race, des armes de guerre et des meubles de tout genre. Le prince, très-modéré et très-généreux, voulut que ces choses et le reste du butin, en grande partie composé de choses précieuses, demeurassent aux chevaliers plutôt que de lui revenir. Les habitans du château qui s’étaient réfugiés dans la citadelle se rendirent le jour suivant, ne se confiant en aucun rempart contre le génie et la force de Guillaume. Celui-ci, après avoir fait rétablir ce qui avait été consumé par les flammes, et fait porter de prévoyans [p. 367] secours, comme pour remporter sur la nature un triomphe inaccoutumé, s’en retourna chez lui au milieu des transports de joie de son armée. Les voisins de Geoffroi ne s’attristèrent pas de ce qu’il avait subi cet échec, et assurèrent qu’il était glorieux au comte Guillaume d’avoir seul vengé un grand nombre de gens d’un parjure et d’un brigand.

Presque dans le même temps Edouard, roi d’Angleterre, par une garantie plus forte qu’auparavant, assura son héritage à Guillaume, qu’il avait déjà établi son successeur, et qu’il chérissait comme un frère ou un fils. Il voulut prévenir l’inévitable puissance de la mort dont cet homme, qui par une vie sainte aspirait au royaume céleste, pensait que l’heure approchait. Il lui envoya, pour lui confirmer sa foi par le serment, Hérald [f], le plus élevé par ses dignités et sa puissance de tous ceux qui étaient soumis à sa domination, et dont le frère et le cousin avaient été auparavant donnés en otage comme garantie de cette même succession. Ce fut avec la plus grande sagesse qu’il le choisit, afin que ses richesses et son autorité contraignissent les Anglais à se soumettre dans le cas où, selon leur perfidie et leur inconstance ordinaire, ils voudraient s’opposer à ce qu’il avait décidé. Comme Hérald s’empressait de venir pour cette affaire, après avoir échappé aux dangers de la traversée, il aborda au rivage du Ponthieu, où il tomba entre les mains du comte Gui. Ayant été fait prisonnier avec les gens de sa suite, on le mit en prison, ce que cet homme regarda comme un malheur plus grand qu’un naufrage. L’avarice ingénieuse a inventé [p. 368] chez quelques nations des Gaules une coutume exécrable, barbare et contraire à toute justice chrétienne. On tend des piéges aux puissans et aux riches, on les renferme dans des prisons, et on les accable d’outrages et de tourmens. Après les avoir ainsi par différentes calamités presque réduits à la mort, on les fait sortir du cachot très-souvent pour les vendre à un grand. Le duc Guillaume ayant appris ce qui était arrivé à Hérald, envoya promptement des députés, et le tira de sa prison par prières autant que par menaces. Etant allé au devant de lui, il le reçut avec honneur. Il rendit de dignes actions de grâces, remit des terres considérables, beaucoup de biens, et de plus de très-forts dons en argent à Gui, qui avait bien mérité de lui, et qui, sans y être forcé ni par récompense ni par violence, lui avait amené lui-même et présenté au château d’Eu un prisonnier qu’il aurait pu à son gré tourmenter, tuer ou vendre. Il fit entrer Hérald avec les plus grands honneurs dans Rouen, ville capitale de sa principauté, où les plaisirs multipliés d’une obligeante hospitalité recréèrent très-agréablement ces hôtes de toutes les fatigues de la route. Le duc se réjouissait de posséder un hôte si illustre, envoyé par le plus chéri de ses proches et de ses amis, et en qui il espérait trouver un très-fidèle médiateur entre lui et les Anglais, parmi lesquels Hérald était le second après le roi. Une assemblée ayant été réunie à Bonneville, Hérald jura fidélité au duc selon la coutume chrétienne; et, ainsi que l’ont rapporté des hommes très-dignes de foi et illustres par de nombreuses dignités, qui en furent alors témoins, il fit entrer de lui-même dans le nombre des [p. 369] articles du serment, qu’aussi long-temps que vivrait encore le roi Edouard, il serait à sa cour le délégué du duc Guillaume; qu’il s’efforcerait autant qu’il pourrait, par ses conseils et ses secours, de lui faire confirmer, après la mort d’Edouard, la possession du trône d’Angleterre; que, jusqu’à ce temps, il remettrait à la garde des chevaliers du duc le château de Douvres, fortifié par ses soins et à ses frais; que de même il remettrait au duc d’autres châteaux et d’autres parties de l’Angleterre, dès qu’il l’ordonnerait, et qu’il fournirait aux gardes d’abondantes provisions. Le duc, après l’avoir reçu pour son vassal, lui remit, sur sa demande et avant le serment, toutes les terres à lui appartenantes. On n’espérait pas voir se prolonger long-temps la vie d’Edouard alors malade.

Ensuite, sachant Hérald brave et avide d’une nouvelle renommée ainsi que les gens de sa suite, le duc les munit d’armes et de chevaux de grand prix, et les mena avec lui à la guerre de Bretagne. Il traita ce député et cet hôte comme un compagnon d’armes, afin, par cet honneur, de se le rendre plus fidèle et plus dévoué. La Bretagne s’était témérairement levée toute en armes contre la Normande. Le chef de cet audacieuse rébellion était Conan, fils d’Alain. Devenu adulte, il fut l’homme le plus féroce; délivré d’une tutelle à laquelle il avait été long-temps soumis, après avoir pris son oncle Eudes, et l’avoir fait chargé de fers et emprisonner, il commença à gouverner avec une très grande cruauté la province que lui avait transmise son père. Ensuite, renouvelant la révolte de son père, il voulut être l’ennemi et non le vassal de la Normandie. Celui qu’un antique droit établissait son [p. 370] seigneur, Guillaume, duc de Normandie, lui opposa sur les frontières un château appelé Saint-Jacques, pour empêcher d’avides pillards de causer des dommages, par leurs excursions et leurs brigandages, aux églises sans défense ou au bas peuple de son pays. Le roi de France, Charles, avait acheté la paix et l’amitié de Rollon, premier duc de Normandie, et père de ceux qui lui succédèrent, en lui donnant en mariage sa fille Gisèle, et lui livrant la Bretagne pour lui être perpétuellement soumise. Ce traité avait été imploré par les Français, dont l’épée ne pouvait résister plus long-temps à la hache des Danois. Ce fait est attesté par les annales de l’histoire. Depuis, les comtes de Bretagne ne purent jamais soustraire tout-à-fait leur tête au joug de la domination des Normands, quoiqu’ils eussent souvent déployé tous leurs efforts pour y parvenir. Alain et Conan s’élevèrent contre les ducs de Normandie, avec un esprit d’autant plus orgueilleux qu’ils leur étaient alliés de plus près par la parenté. L’insolence de Conan s’était déjà accrue au point qu’il ne craignait pas d’annoncer quel jour il viendrait attaquer les frontières de la Normandie. Cet homme, d’un caractère violent et dans l’ardeur de l’âge, obtint la plus grande confiance de la part de son pays, qui s’étendait au loin et au large et était incroyablement peuplé d’hommes de guerre; car dans cette contrée, un chevalier en engendrait cinquante en épousant, à la manière des Barbares, dix femmes ou davantage; ce que l’on rapporte des anciens Maures, qui ignoraient la loi divine et les coutumes de la pudeur. De plus cette nombreuse population s’applique beaucoup aux armes et au maniement [p. 371] des chevaux, et néglige entièrement la culture des champs et la civilisation; ils se nourrissent de très abondans laitages et fort peu de pain. De vastes territoires, qui ne portèrent presque jamais de moissons, sont pour leurs troupeaux de gras pâturages. Lorsqu’ils n’ont pas de guerre étrangère, ils se nourrissent de rapines et de ravages domestiques, et s’exercent au brigandage. Ils vont au devant des combats avec une joyeuse ardeur, et combattent avec fureur. Accoutumés à repousser, ils cèdent difficilement. Ils exaltent et célèbrent par des réjouissances leurs victoires et la gloire qu’ils se sont acquise dans les combats. Ils prennent plaisir et gloire à enlever la dépouille des morts. Peu troublé de cette férocité, le duc Guillaume, le jour qu’il se souvint lui avoir été annoncé pour l’arrivée de Conan, s’avança lui-même à sa rencontre dans l’intérieur de son pays. Conan, comme s’il eût craint d’être frappé d’un coup de foudre qui le menaçait de près, s’enfuit avec la plus-grande promptitude dans des lieux de défense, abandonnant le siége de Dol, château situé sur son territoire, et qui, s’opposant à un rebelle, demeurait fidèle à la cause légitime. Rual, chef gouverneur de ce château, essaya d’arrêter Conan, le rappela avec dérision, et le pria de demeurer deux jours, disant que ce délai lui suffirait pour se rendre son vassal. Mais cet homme, misérablement épouvanté, écouta plutôt sa frayeur, et continua de fuir. Le chef terrible qui l’avait chassé aurait poursuivi le fuyard s’il n’avait vu le danger évident à conduire une nombreuse armée à travers de vastes contrées stériles et inconnues. S’il restait quelque chose à ce pauvre pays de ce qui avait été [p. 372] recueilli l’année précédente, les habitans l’avaient caché avec leurs troupeaux dans des lieux sûrs. Les blés étaient encore verts ou en épis. De peur donc que, par sacrilège rapine, on ne pillât les biens des églises, si on en trouvait quelques-uns, le duc ramena son armée épuisée par la disette des vivres qu’on lui distribuait tous les mois, présumant dans sa grande ame que Conan le supplierait bientôt pour obtenir sa grâce et le pardon de son crime. Mais, comme il sortait des frontières de la Bretagne, on lui annonça tout à coup que Geoffroi d’Anjou s’était joint à Conan avec des troupes considérables, et que le jour suivant ils viendraient tous deux lui livrer bataille. C’est pourquoi il se montra d’autant plus avide de combattre qu’il voyait plus de gloire à triompher, dans une seule bataille, de deux ennemis tous deux cruels. Il pensa aussi aux nombreux avantages de cette victoire.

Rual, sur le territoire duquel il campait, se plaignit à lui, lui disant qu’il serait reconnaissant d’avoir été par lui sauvé des mains de son ennemi, si le mal qu’il lui faisait ne surpassait le bien qu’il lui avait fait. Si en effet le duc demeurait pour attendre Conan, le pays, peu fécond et fort épuisé, serait entièrement ravagé; et il revenait au même pour les laboureurs de voir consommer par l’armée des Normands ou par celle des Bretons le fruit des travaux d’une année. Si l’expulsion de Conan avait servi à sa renommée, elle n’avait rien fait à la conservation de leurs biens. Le duc répondit à Rual qu’un départ trop précipité ferait naître de lui une opinion peu honorable, et promit de lui payer en or un très-ample dédommagement des pertes qu’il lui causerait. [p. 373] Aussitôt le duc défendit à ses chevaliers de rien prendre des moissons et des troupeaux de Rual. On obéit à cet ordre avec une telle réserve qu’une seule gerbe de froment aurait suffi abondamment pour payer tout le dommage. Ce fut inutilement que le duc attendit le combat, car son ennemi s’enfuit encore plus loin. De retour chez lui, après que son cher hôte Hérald eut demeuré quelque temps auprès de lui, il le congédia comblé de présens: ce qu’il devait faire à juste titre, en considération à la fois de celui qui l’avait envoyé et de celui dont il venait augmenter les dignités. Bien plus, le jeune frère d’Hérald, autre otage, fut rendu à cause de lui, et s’en retourna avec lui. Nous te parlerons donc en peu de mots, Hérald. De quel cœur as-tu osé ensuite enlever à Guillaume son héritage et lui faire la guerre, lorsque de ta bouche et de ta main tu t’étais soumis à lui, toi et ta nation, par un serment sacré? Tu aurais dû réprimer la révolte, et c’est toi qui l’as pernicieusement excitée. Bien pernicieux furent les vents favorables qui enflèrent tes voiles à ton retour. Ce fut par une funeste bonté que la mer te porta, toi le plus corrompu des hommes, et te laissa aborder au rivage. Il fut malheureux le port tranquille qui te reçut lorsque tu venais exciter dans ta patrie le plus déplorable orage.

Parmi tant d’occupations mondaines, tant de guerres que d’affaires intérieures, cet excellent prince montra pour les choses divines un zèle rare, que nous ne pourrions rapporter assez en détail, ni d’une manière proportionnée à sa grandeur. Il avait appris, en effet, que non seulement la puissance des royaumes du [p. 374] monde finit bientôt par crouler, mais que la figure même de ce monde passe. Il savait qu’il n’existe qu’un royaume immuable, soumis au pouvoir éternel d’un maître ineffable, gouvernant toutes choses par lui créées, avec une providence éternelle comme lui, et pouvant écraser en un moment les tyrans trop adonnés aux voluptés terrestres; d’un maître qui accorde à la persévérance de ses serviteurs des diadêmes et des palmes brillantes d’un éclat inestimable et perpétuel, dans cette glorieuse cité, patrie de la souveraine vérité et du souverain bien. Il savait que son père, le fameux duc Robert, après avoir brillé dans son pays par de mémorables mérites, déposant les marques de sa dignité, avait entrepris un pèlerinage rempli de périls, dans le désir de voir et contempler ce maître dans la Sion céleste; que les Richard, ses ancêtres, grands en puissance, illustres en renommée, portant humblement la croix sur leur front, avaient chéri Dieu dans leur cœur et l’avaient honoré dans leurs actions. Il pensait en homme sage au malheur et à la honte qu’il y avait, après avoir été dépouillé des vains honneurs du monde, d’être condamné à un exil de ténèbres, où une flamme inextinguible doit briller sans consumer, où les gémissemens de la douleur ne trouveront aucune compassion, où on pleurera ses péchés sans en obtenir le pardon; il se représentait au contraire la félicité et l’honneur réservés à ceux qui, après avoir gouverné sur terre, élevés à une glorieuse immortalité, seraient mis au rang des anges, où ils goûteraient des délices infinies, contempleraient Dieu face à face, et se réjouiraient dans sa gloire éternelle.