[p. 375] Cet homme donc, digne de son pieux père et de ses pieux ancêtres, pendant ses expéditions de guerre, avait toujours présente devant les yeux de son esprit la crainte de l’éternelle majesté. Il défendait son peuple, adorateur du Christ, en réprimant les guerres extérieures par la force des armes, en arrêtant les séditions, les rapines et les pillages, afin que plus on jouirait de la paix, moins les lieux saints fussent exposés à l’insulte. On ne pourrait dire avec vérité qu’il ait jamais entrepris de guerre sans une juste cause. C’est ainsi que les rois chrétiens des nations Romaines et Grecques défendent leurs domaines, repoussent les offenses, et prétendent justement à la palme. Qui pourrait dire qu’il est d’un bon prince de souffrir les séditions ou les brigandages? Par les lois et les châtimens du duc, les brigands, les homicides, les malfaiteurs, furent expulsés de la Normandie. On y observait très-religieusement le serment de la paix de Dieu, appelée trève, que viole souvent l’iniquité effrénée des autres nations. Le duc daignait lui-même entendre la cause de la veuve, du malheureux, du pupille, agissait miséricordieusement, et prononçait avec la plus grande équité. Comme sa justice réprimait l’inique cupidité, aucun homme puissant, eût-il été de ses familiers, n’osait changer les limites du champ d’un voisin plus faible que lui, ou usurper sur lui aucune propriété. Par lui les droits et les biens des villages, des châteaux et des villes étaient en sûreté. On le louait en tous lieux par de joyeux applaudissemens et de douces chansons. Il avait coutume d’écouter avidement les paroles de la sainte Ecriture, et d’y goûter une douceur infinie; il savait, en même [p. 376] temps qu’il se corrigeait et s’instruisait, se délecter en ce banquet spirituel. Il recevait et honorait avec un respect convenable la salutaire hostie, le sang du Seigneur, croyant avec une foi sincère ce que lui avait enseigné la vraie doctrine, que le pain et le vin placés sur l’autel et consacrés par les paroles et la main du prêtre et par le saint canon, sont la vraie chair et le vrai sang du Rédempteur. Aussi l’on sait avec quel zèle il a poursuivi et s’est efforcé d’exterminer de ses Etats les pervers qui pensaient autrement. Depuis sa plus tendre enfance il observait avec dévotion les saintes solennités, et les célébrait très-souvent avec la foule de l’assemblée religieuse du clergé ou des moines. Ce jeune homme fut pour les vieillards un grand et illustre exemple en fréquentant chaque jour avec assiduité les saints mystères: de même sa soigneuse prévoyance enseigna à ses enfans la piété chrétienne. Ils sont à plaindre ceux qui, brillant au faîte de la puissance terrestre, se précipitent d’eux-mêmes vers la perte de leur ame, et dont l’avare méchanceté s’opposant aux généreuses volontés des grands, permet avec peine ou empêche absolument de construire des basiliques dans leurs Etats, ou défend de faire des donations à celles qui sont bâties, et qui ne craignent pas de les dépouiller en accumulant par le sacrilège leurs richesses particulières. Notre peuple au contraire chante les louanges du Seigneur, dans plusieurs églises fondées par la bienveillante protection de son prince Guillaume ou enrichies par ses faciles largesses. Il ne refusait jamais d’autoriser ceux qui voulaient leur faire des dons; jamais il n’offensa les saints par aucune injure, et n’enleva [p. 377] jamais rien de ce qui leur était consacré. De son temps, la Normandie rivalisait avec l’heureuse Egypte par ses assemblées de moines réguliers, dont le duc était le principal protecteur, le patron fidèle, et le maître attentif. Tous obtenaient de lui affection, honneur, égard, mais bien plus cependant ceux que recommandait une plus haute estime de leur zèle religieux. O vigilance honorable, digne d’être imitée et continuée dans tous les siècles! Gouvernant en personne les abbés et les pontifes, il leur donnait d’habiles avertissemens, au sujet de la discipline laïque et ecclésiastique, les exhortait constamment, et les punissait sévèrement. Toutes les fois que, par son ordre ou son avis, les évêques, le métropolitain et ses suffragans s’assemblaient pour traiter de l’état de la religion, du clergé, des moines et des laïques, il ne voulait jamais manquer d’être l’arbitre de ces synodes, afin d’augmenter, par sa présence, le zèle des fidèles et la prudence des sages, et pour n’avoir pas besoin d’apprendre, par le témoignage d’un autre, de quelle manière avait été fait ce qu’il desirait qu’on fît avec raison, ordre et dévotion. Ayant par hasard entendu parler d’un crime abominable, qu’un évêque ou un archidiacre avait puni plus doucement qu’il n’eût dû faire, il fit emprisonner celui qui s’était rendu coupable envers la majesté divine, et punit à son tour le juge trop mou. Il avait, avec le clerc et le moine, dont il savait que la conduite était conforme à sa profession, d’affectueux entretiens, et soumettait sa volonté à leurs prières. Au contraire, il ne jugeait pas digne d’être regardé avec un œil ami celui qui se déshonorait par une conduite irrégulière.
[p. 378] Il eut querelle pour un certain Lanfranc qu’il honorait d’une intime amitié, et qui méritait plus que personne le respect pour sa singulière habileté dans les lettres mondaines et sacrées, et sa rare exactitude à observer les règles de la vie monastique. Guillaume le respectait comme un père, le vénérait comme un précepteur, et le chérissait comme un frère ou un fils. Il lui faisait part de toutes les résolutions de son esprit, et lui confia le soin de surveiller les ordres ecclésiastiques par toute la Normandie. Le soin vigilant d’un tel homme, qui possédait l’autorité de la science au même degré que les droits de la sainteté, n’était pas une petite assurance pour la très-vertueuse sollicitude de ce prince. Pour l’établir abbé du monastère de Caen, il lui fallut user, pour ainsi dire, d’une pieuse contrainte; car Lanfranc s’y refusait non moins par amour pour l’humilité que par crainte d’un rang trop élevé. Ensuite il enrichit ce monastère de domaines, d’argent, d’or et de divers ornemens; il le fit construire à grands frais, d’une grandeur et d’une beauté admirable, et digne du bienheureux martyr Etienne, par les reliques duquel il devait être honoré et auquel il devait être consacré. Personne ne mettra jamais un plus grand prix aux prières que les moines adressent aux cieux. Il demandait et achetait souvent les prières des serviteurs du Christ, surtout lorsqu’il était menacé d’une guerre ou de quelque autre danger.
Au moment où je rappelle ces choses, vient s’offrir à ma pensée le doux souvenir de Théodose Auguste, que les oracles et les réponses du moine Jean, qui habitait la haute Thébaïde, excitaient à marcher au [p. 379] combat contre les tyrans. Parmi tous les moines, celui-ci préférait Jean, dont l’obéissance avait obtenu le don de prophétie; et Guillaume avait choisi Lanfranc, dans les paroles et les actions duquel se sentait le parfum de l’esprit de Dieu.
Beaucoup d’hommes de bien, retenus par l’affection du sang, épargnent les crimes de leurs parens, et ne veulent point les faire descendre de leur haut rang, quand ils se montrent indignes de gouverner. Comme aveuglés par l’affection, ils voient leurs fautes avec la plus grande clémence, tandis que celles des autres les trouvent attentifs et sévères. Mais on doit méditer souvent et admirer comment Guillaume, dont nous rappelons ici l’intègre vertu, connaissant qu’il ne faut aucunement préférer le dommage des choses divines à celui de ses parens, fit, avec sagesse et justice, prévaloir la cause de Dieu contre l’archevêque Mauger, son oncle. Mauger, fils de Richard II, abusait de sa dignité comme d’un droit de naissance. Cependant il ne fut jamais revêtu du pallium, insigne principal et mystique de la dignité des archevêques; car le pontife de Rome, qui a coutume de le leur envoyer, le lui refusa, comme n’en étant pas digne. Ce n’est point que Mauger ne sût lire de l’œil de la science dans les saintes Écritures; mais il ne sut point gouverner sa vie et celle de ses subordonnés d’après les règles qu’elles imposent. Il appauvrit par ses spoliations l’église qu’avait enrichie et ornée la piété de plusieurs; il ne se montra point époux ni père, mais le maître le plus dur, le brigand le plus avide. Il se plaisait à avoir des tables bien fournies, avec une abondance et une richesse extrêmes; [p. 380] il aimait à acheter les louanges par des largesses, et était prodigue sous l’apparence de la libéralité. Souvent repris et puni en particulier et en public par la sage amitié de son seigneur jeune et laïque, il aimait mieux continuer dans les voies de la perversité. Il ne mit fin à ses prodigalités que lorsque le siége métropolitain fut presque entièrement dépouillé d’ornemens et de trésors. Ses largesses étaient souvent suivies de rapines: d’autres crimes encore exhalaient autour de lui une fâcheuse odeur de honte. Mais nous pensons qu’il est contraire à la raison de s’arrêter à publier tant de vices, malséants à rappeler et inutiles à connaître. De plus, Mauger offensa par une grave insulte l’Eglise universelle, dont il n’honora pas l’unique primat et le souverain pontife sur la terre, avec la soumission qu’il lui devait; car ayant été souvent appelé au concile de Rome par un ordre de l’apostole, il refusa de s’y rendre. Rouen et toute la Normandie se plaignaient d’un archevêque qui, lorsqu’il aurait dû surpasser en vertu les plus éminens, s’exposait aux censures et accusations des hommes du dernier rang, et dont le mépris universel prononçait la dégradation.
Le prince voyant qu’il n’y avait plus, dans une affaire d’une si grande importance, à user d’avertissement, pour ne pas attirer contre lui, par une plus longue patience, le courroux du juge céleste, fit déposer publiquement et canoniquement son oncle, dans un saint synode, du consentement unanime du vicaire de l’apostole et de tous les évêques de la Normandie. Il éleva au siége vacant Maurile, qu’il fit venir d’Italie, où il avait brillé éminemment au dessus des autres abbés, et le plus digne de ce rang par le mérite [p. 381] de sa naissance, de sa personne, de ses vertus et de ses connaissances.
Quelques années après, il mit à la tête du monastère de Saint-Wandrégisile, Gerbert, l’égal de Maurile, et son fidèle compagnon dans l’exercice de l’autorité monacale, déjà comme placé au rang des bienheureux par le sentiment et le renom d’une parfaite sainteté. Guillaume voulait rétablir, par un abbé animé de l’esprit saint, cet ordre qui tombait en décadence. Tous deux entièrement dans la fleur de l’âge, méditant sur la divinité et la béatitude qu’elle dispense, avec une pénétration d’esprit bien autre et bien plus perçante que celle de Platon, ils avaient échappé par leur profession aux stériles embarras des choses temporelles, et méprisaient, dans l’ardeur de leur application aux choses de Dieu, et les exercices autrefois chéris de la philosophie mondaine, et le doux sourire de la terre natale, les richesses et la noblesse d’une illustre parenté, et l’espoir des grandeurs. Libres par leur victoire, ils s’exerçaient, tantôt sous le joug des monastères, tantôt dans une lutte solitaire, à des travaux émules de ceux des Macchabées, et aspiraient, pour obtenir un repos et une liberté éternelles, à subir ici bas toutes sortes de misères et d’abaissemens.
Le même prince enrichit un grand nombre d’églises, et s’appliqua à régler sagement l’ordination des évêques et des abbés, surtout de ceux des villes de Lisieux, Bayeux et Avranches; il créa, comme éminemment dignes, Hugues évêque de Lisieux, Eudes son propre frère, évêque de Bayeux, et Jean évêque d’Avranches. Ce furent leurs vertus et non la grandeur de leur naissance, par laquelle il leur [p. 382] était allié, qui décidèrent Guillaume dans ce choix. Jean, fils du comte Raoul, et versé dans les lettres, depuis long-temps déjà qu’il était dans l’ordre laïque, s’était acquis, par sa vie religieuse, l’admiration du clergé et même des chefs du clergé; il ne desira point l’honneur du rang sacerdotal, mais les évêques souhaitèrent de le consacrer leur collègue. Les voix unanimes des gens de bien avaient rangé Eudes, dès son enfance, au nombre des bons. La renommée la plus célèbre a porté son nom jusque chez les nations lointaines; mais elle est encore au dessous de ce que méritent l’habileté et la bonté extrêmes d’un homme si généreux et si humble.
Nous ne craindrons pas de nous étendre un peu plus sur le compte de Hugues, que nous avons connu un peu plus familièrement, ne doutant pas que d’autres ne puissent tirer avantage de cette connaissance. Petit-fils de Richard Ier par son fils Guillaume, comte d’Eu, et non moins bon que généreux, jeune encore, il fut élevé par le prince à la dignité pontificale, et la maturité de son esprit surpassa bientôt la sagesse des vieillards. On ne le vit jamais fier de son antique noblesse, ni enorgueilli par son haut rang ou son âge florissant; jamais il ne se livra aux débauches de la volupté; il soutenait avec une soigneuse sollicitude le difficile emploi qui lui était confié, et dont le fardeau demandait tant de prudence. Il veillait attentivement à la direction de sa propre conduite, et s’appliquait avec un soin perpétuel à la nourriture de son troupeau, manifestant ainsi avec quelle pénétration il voyait qu’il avait reçu un saint ministère, le gouvernement de l’Eglise, et non une domination [p. 383] ou une dignité. II enrichit sa sainte épouse de terres, de trésors, et la décora d’ornemens précieux. Il l’embellit d’édifices, et l’orna de telle sorte que le spectateur eût douté si on avait fait de nouvelles constructions, ou si l’on avait réparé les anciennes. Mais en sa personne il lui apporta une dot plus précieuse et plus brillante que l’or, l’ambre, les pierreries et les diamans. Cet évêque est respecté et chéri au plus haut degré par les monastères, les synodes et les curies, comme sage autant qu’éloquent, juste autant que prudent. Jamais, soit en jugeant, soit en exprimant son opinion dans les conseils, il n’accorda rien à l’argent ou à la faveur. Lorsque l’archevêque Mauger fut déposé, Hugues fut la voix sonore de la justice, et demeura constamment dans le parti de Dieu, pour lequel il condamna le fils de son oncle. Il se montrait tour à tour, par une alternative bien ménagée, affable et sévère, miséricordieux persécuteur et pieux ennemi, non des hommes mais des vices. Il pourvoyait, avec la plus grande fidélité, aux besoins de ceux qui étaient soumis à ses soins, et on pourrait avec raison le comparer aux pères attentifs, qui ne songent pas tant aux desirs qu’aux vrais intérêts de leurs jeunes enfans. Il accordait avec bienveillance sa faveur et son secours aux champions du Roi des cieux, quel que fût leur rang, honorant ce Roi lui-même par son respect et son amour pour ses guerriers. C’est ainsi qu’il vivait humain et abstinent, au point qu’il faisait sans cesse offrande de son repas à maint homme, qui souvent ne devait pas le lui rendre, et de son jeûne à Dieu. Joyeux de caractère, et prenant plaisir à la société, il croyait pouvoir, sans [p. 384] péché, accepter une table abondante et délicate, aimant à satisfaire le besoin de la nature, et non à banqueter. Il se repaissait surtout des délices que desirent les ames qui ont faim de l’éternité, délices sur lesquelles le céleste Paraclet répand les plus suaves douceurs, les veilles et les oraisons, la pieuse célébration des offices divins, l’étude familière de la bibliothèque sacrée, et enfin un amour infatigable de toute œuvre sainte. Hugues, le meilleur pasteur du troupeau du Seigneur, se nourrissait et se délectait donc surtout de ces choses. Exempt de toute cupidité, il faisait également louer sa constance dans l’adversité, et sa modestie dans le bonheur. Il avait en telle abomination les langues qui aiment à blesser la réputation des autres, qu’il ne voulait jamais prêter l’oreille à leur méchanceté. Il éleva sa grandeur par le pouvoir d’une admirable humilité, et avait placé sa continence sous la sûre garde de ses autres vertus et de toutes ses pieuses œuvres. Il portait sur ses habits le rational, ornement mystique et spirituel qui couvrait la poitrine d’Aaron, et qui lui rappelait continuellement la sainteté du patriarche, dont on y voyait les noms inscrits. Mais, entraîné par le plaisir de raconter une vie si vertueuse, ne prolongeons pas hors de mesure cette digression, et revenons aux actions du prince Guillaume.
Deux frères, rois d’Espagne, instruits de sa grandeur, lui demandèrent avec la plus grande insistance sa fille en mariage, afin d’illustrer par cette alliance leur royaume et leur postérité. Il s’éleva à ce sujet entre eux une querelle pleine de haine, non à cause [p. 385] de sa naissance, mais parce que, tout-à-fait digne d’un tel père, elle était ornée de tant de vertus, et si zélée pour l’amour du Christ, que cette jeune fille vivant hors du cloître aurait pu servir d’exemple aux reines et aux nonnes. Guillaume était admiré, loué et respecté au-dessus des autres rois, par le puissant empereur des Romains, le très-glorieux Henri, fils de l’empereur Conrad, lequel avait avec lui, dans sa jeunesse, conclu amitié et alliance comme avec le souverain le plus illustre; car, encore enfant, Guillaume jouissait déjà chez les autres nations du plus fameux renom. Mais j’ai à parler de la grandeur de son âge mûr. La noble et vaste Constantinople, qui commandait à tant de rois, le desirait pour voisin et pour allié, afin de n’avoir plus à craindre, sous sa protection, la redoutable puissance de Babylone. Déjà aucun voisin n’osait plus rien contre la Normandie. Ainsi les orages de la guerre étrangère avaient cessé de gronder, comme ceux de la guerre civile. Les évêques et les comtes de la France, de la Bourgogne, et des pays encore plus éloignés, fréquentaient la cour du seigneur des Normands, les uns pour recevoir des conseils, les autres des bénéfices, la plupart pour être seulement honorés de sa faveur. C’est avec raison qu’on appelait sa bonté un port et un asile secourable pour un grand nombre de gens. Combien de fois les étrangers, à la vue de la tranquillité avec laquelle des chevaliers allaient et venaient sans armes, et de la sûreté qu’offraient tous les chemins à tout voyageur, ne desirèrent-ils pas pour leurs pays une telle félicité! C’étaient les vertus de Guillaume qui avaient procuré à son pays [p. 386] cette paix et cette gloire. Aussi fut-ce bien justement que son pays, incertain de l’issue d’une maladie qui l’avait attaqué, offrit au Ciel des larmes et des prières capables d’obtenir qu’un mort fût rappelé à la vie. Tous suppliaient Dieu de retarder la mort de celui dont la perte prématurée faisait craindre de nouveau les troubles dont ils avaient été tourmentés auparavant. Il n’aurait pas laissé alors de successeur en âge de gouverner. On croit, et c’est avec la plus grande raison, que le juge céleste des pieuses prières rendit la santé à son vertueux serviteur, et le fit jouir de la tranquillité la plus parfaite, en renversant tous ses ennemis, afin que, digne de parvenir au plus haut rang, il pût bientôt, tranquille sur l’état de sa principauté, s’emparer plus facilement du royaume qu’on avait usurpé sur lui.
En effet, tout à coup se répandit la nouvelle certaine que le pays d’Angleterre venait de perdre le roi Edouard, et qu’Hérald était orné de sa couronne. Ce cruel Anglais n’attendit pas que le peuple décidât sur l’élection; mais le jour même où fut enseveli cet excellent roi, quand toute la nation était dans les pleurs, ce traître s’empara du trône royal, aux applaudissemens de quelques iniques partisans. Il obtint un sacre profane de Stigand, que le juste zèle et les anathêmes du pape avaient privé du saint ministère. Le duc Guillaume, ayant tenu conseil avec les siens, résolut de venger son injure par les armes, et de ressaisir par la guerre l’héritage qu’on lui enlevait, quoique beaucoup de grands l’en dissuadassent par de spécieuses raisons, comme de chose trop difficile et bien au-dessus des forces de la [p. 387] Normandie. La Normandie avait alors dans ses assemblées, outre les évêques et les abbés, les hommes de l’ordre laïque les plus éminens, dont quelques-uns étaient la lumière et le plus brillant du conseil: Robert, comte de Mortain, Robert, comte d’Eu, père de Hugues, évêque de Lisieux, dont nous avons écrit la vie; Richard, comte d’Evreux, fils de l’archevêque Robert, Roger de Beaumont, Roger de Mont-Gomeri, Guillaume fils d’Osbern, et le vicomte Hugues. De tels hommes pouvaient, par leur sagesse et leur habileté, conserver leur patrie exempte de dangers; et si la république de Rome était encore maintenant aussi puissante qu’autrefois, soutenue par eux, elle n’aurait pas à regretter deux cents sénateurs. Nous voyons néanmoins que, dans toutes les délibérations, tous cédaient toujours à la sagesse du prince, comme si l’Esprit divin lui eût indiqué ce qu’il devait faire ou éviter. Dieu donne la sagesse à ceux qui se conduisent avec piété, a dit un homme habile dans la connaissance des choses divines. Guillaume depuis son enfance agissait pieusement. Tous obéirent au duc, à moins qu’une absolue nécessité ne les en empêchât. Il serait trop long de rapporter en détail par quelles sages dispositions de sa part les vaisseaux furent construits et munis d’armes, d’hommes, de vivres et de tout ce qui est nécessaire à la guerre, et de quel zèle tous les Normands furent animés pour tous ces apprêts. Guillaume ne pourvut pas avec moins de sagesse au gouvernement et à la sûreté de la Normandie, pendant son absence. Il vint à son secours un nombre considérable de chevaliers étrangers, attirés en partie [p. 388] par la générosité très-connue du duc, et surtout par l’assurance qu’ils avaient de la justice de sa cause. Ayant interdit toute espèce de pillage, il nourrit à ses propres frais cinquante mille chevaliers pendant un mois, que des vents contraires les retinrent à l’embouchure de la Dive, tant fut grande sa modération et sa prudence. Il fournissait abondamment aux dépenses des chevaliers et des étrangers, mais ne permettait pas de rien enlever à qui que ce fût. Le bétail ou les troupeaux des habitans du pays paissaient dans les champs avec autant de sûreté que si c’eût été dans des lieux sacrés. Les moissons attendaient intactes la faux du laboureur, sans avoir été ni foulées par la superbe insouciance des chevaliers, ni ravagées par le fourrageur. L’homme faible ou sans armes allait à son gré, chantant sur son cheval, et il apercevait ces troupes guerrières, et n’avait point de peur.