Dans le même temps siégeait sur la chaire de saint Pierre de Rome le pape Alexandre, le plus digne d’être obéi et consulté par l’Eglise universelle; car il donnait des réponses justes et utiles. Evêque de Lucques, il n’avait désiré nullement un rang plus élevé; mais les vœux ardens d’un grand nombre de personnes, dont l’autorité était alors éminente chez les Romains, et l’assentiment d’un grand concile, l’élevèrent au rang où il devait être le chef et le maître des évêques de la terre, et qu’il méritait par sa sainteté et son érudition, qui le firent briller dans la suite de l’orient au couchant. Le soleil ne suit pas les limites de sa course d’une manière plus immuable qu’Alexandre ne dirigeait sa vie selon les droites voies de la vérité; autant qu’il le put, il châtia en ce [p. 389] l’iniquité, sans jamais céder sur rien. Le duc ayant sollicité la protection de cet apostole, et lui ayant fait part de l’expédition dont il faisait les apprêts, il reçut de sa bonté la bannière et l’approbation de saint Pierre, afin d’attaquer son ennemi avec plus de confiance et d’assurance.
Il s’était récemment uni d’amitié avec Henri, empereur des Romains, fils de l’empereur Henri, et neveu de l’empereur Conrad, et par un édit duquel l’Allemagne devait, à sa demande, marcher à son secours contre quelque ennemi que ce fût. Suénon, roi des Danois, lui promit aussi, par des députations, de lui être fidèle; mais il se montra ami et allié de ses ennemis, comme on le verra dans la suite en lisant le récit des pertes qu’éprouva ce roi.
Cependant Hérald, tout prêt à livrer combat soit sur mer soit sur terre, couvrit le rivage de lances et d’une innombrable armée, et fit cauteleusement passer des espions sur le continent. L’un d’eux ayant été pris et s’efforçant, selon l’ordre qu’il avait reçu, de couvrir d’un prétexte le motif de sa venue, le duc manifesta par ces paroles la grandeur de son esprit: « Hérald, dit-il, n’a pas besoin de perdre son or et son argent à acheter la fidélité et l’adresse de toi et de plusieurs autres, pour que vous veniez avec fourberie nous observer: un indice plus certain qu’il ne le voudrait, et plus sûr qu’il ne le pense, l’instruira de mes desseins et de mes apprêts; c’est ma présence. Rapportez-lui ce message qu’il n’éprouvera aucun dommage de notre part, et qu’il terminera tranquillement le reste de sa vie, s’il ne me voit, dans l’espace d’un an, dans le lieu où il [p. 390] espère trouver le plus de sûreté pour sa personne. » Les grands de la Normandie furent saisis de surprise à une promesse si hardie, et un grand nombre ne cachèrent pas leur défiance. Ils exagéraient dans des discours dictés par la timidité les forces d’Hérald; et rabaissant les leurs, ils disaient qu’il possédait en abondance des trésors qui lui servaient à gagner à son parti les ducs et de puissans rois, même une flotte nombreuse, et des hommes très-expérimentés dans l’art de la navigation, et très-fréquemment éprouvés par des dangers et des combats maritimes; enfin que son pays l’emportait beaucoup sur le leur par le nombre des troupes aussi bien que par les richesses. Qui pourrait espérer, disaient-ils, que les vaisseaux seront terminés pour l’époque fixée, ou, s’ils le sont, que dans l’espace d’un an on trouvera assez de rameurs? Qui ne craindra que cette nouvelle expédition ne change en toute sorte de misères l’état si florissant du pays? Qui pourrait affirmer que les forces de l’empereur romain ne succomberaient pas sous de telles difficultés?
Mais le duc releva leur confiance par ces mots: « Nous connaissons, dit-il, la sagesse d’Hérald; il veut nous épouvanter, mais il accroît nos espérances. En effet, il dépensera ses biens, et dissipera son or inutilement et sans affermir son pouvoir. Il n’est pas doué d’une assez grande force d’esprit pour oser promettre la moindre des choses de ce qui m’appartient, tandis que j’ai le droit de promettre et d’accorder également et ce qui est à moi et ce qu’on dit lui appartenir. Sans aucun doute il sera vainqueur celui qui peut donner et ses propres biens et ceux que possèdent son ennemi. La flotte [p. 391] ne nous embarrassera pas, et nous aurons bientôt le plaisir de la voir en état. Qu’ils aient de l’expérience, je le veux; nous en acquerrons avec plus de bonheur. C’est le courage des guerriers plutôt que leur nombre qui détermine le sort des combats. D’ailleurs, Hérald combattra pour la défense de ce qu’il a usurpé, et nous, nous demandons ce que nous avons reçu en don, ce que nous avons acquis par nos bienfaits. Cette confiance supérieure de notre part, repoussant tous les dangers, nous procurera le plus joyeux triomphe, l’honneur le plus éclatant et la plus glorieuse renommée. »
En effet, cet homme sage et catholique était assuré que la toute-puissance de Dieu, qui ne veut rien d’injuste, ne permettrait pas la ruine de la cause légitime, surtout lorsqu’il considérait qu’il ne s’était pas tant appliqué à étendre sa puissance et sa gloire qu’à purifier la foi chrétienne en ce pays. Déjà toute la flotte soigneusement préparée avait été poussée par le souffle du vent de l’embouchure de la Dive et des ports voisins, où elle avait long-temps attendu un vent favorable pour la traversée, vers le port de Saint-Valéry. Ce prince, que ne pouvaient abattre ni le retard causé par les vents contraires, ni les terribles naufrages, ni la fuite timide d’un grand nombre d’hommes qui lui avaient promis fidélité, plein d’une louable confiance, s’abandonna à la protection céleste en lui adressant des vœux, des dons et des prières. Combattant l’adversité par la prudence, il cacha autant qu’il put la mort de ceux qui avaient péri dans les flots, en les faisant ensevelir secrètement, et soulagea l’indigence en augmentant chaque jour les vivres. C’est ainsi que, par [p. 392] différentes exhortations, il rappela ceux qui étaient épouvantés, et ranima les moins hardis. S’armant de saintes supplications pour obtenir que des vents contraires fissent place aux vents favorables, il fit porter hors de la basilique le corps du confesseur Valéry, très-aimé de Dieu. Tous ceux qui devaient l’accompagner assistèrent à cet acte pieux d’humilité chrétienne.
Enfin souffla le vent si long-temps attendu. Tous rendirent grâce au Ciel de la voix et des mains; et tous en tumulte s’excitant les uns les autres, on quitte la terre avec la plus grande rapidité, et on commence avec la plus vive ardeur le périlleux voyage. Il règne parmi eux un tel mouvement, que l’un appelle un homme d’armes, l’autre son compagnon, et que la plupart, ne se souvenant ni de leurs vassaux, ni de leurs compagnons, ni des choses qui leur sont nécessaires, ne pensent qu’à ne pas être laissés à terre et à se hâter de partir. L’ardent empressement du duc réprimande et presse de monter sur les vaisseaux ceux qu’il voit apporter le moindre retard. Mais de peur qu’atteignant avant le jour le rivage vers lequel ils voguent, ils ne courent le risque d’aborder à un port ennemi ou peu connu, il ordonne par la voix du héraut que lorsque tous les vaisseaux auront gagné la haute mer, ils s’arrêtent un peu dans la nuit, et jettent l’ancre non loin de lui, jusqu’à ce qu’ils aperçoivent une lampe au haut de son mât, et qu’aussitôt alors le son de la trompette donne le signal du départ. L’antique Grèce rapporte qu’Agamemnon, fils d’Atrée, alla avec mille vaisseaux venger l’outrage du lit fraternel; nous pouvons assurer aussi que Guillaume alla conquérir le diadême royal avec une flotte [p. 393] nombreuse. Elle raconte encore, parmi ses fables, que Xerxès joignit par un pont de vaisseaux les villes de Sestos et d’Abydos que séparait la mer; nous publions, et c’est avec vérité, que Guillaume réunit sous le gouvernail de son pouvoir l’étendue du territoire de la Normandie et de l’Angleterre. Nous croyons qu’on peut égaler et même préférer pour la puissance, à Xerxès qui fut vaincu, et dont la flotte fut détruite par le courage d’un petit nombre d’ennemis, Guillaume que ne vainquit jamais personne, qui orna son pays de glorieux trophées, et l’enrichit d’illustres triomphes.
Dans la nuit, après s’être reposés, les vaisseaux levèrent l’ancre. Celui qui portait le duc, voguant avec plus d’ardeur vers la victoire, eut bientôt, par son extrême agilité, laissé derrière lui les autres, obéissant par la promptitude de sa course à la volonté de son chef. Le matin, un rameur ayant reçu l’ordre de regarder du haut du mât s’il apercevait des navires venir à la suite, annonça qu’il ne s’offrait à sa vue rien autre chose que la mer et les cieux. Aussitôt le duc fit jeter l’ancre, et de peur que ceux qui l’accompagnaient ne se laissassent troubler par la crainte et la tristesse, plein de courage, il prit, avec une mémorable gaîté, et comme dans une salle de sa maison, un repas abondant où ne manquait point le vin parfumé, assurant qu’on verrait bientôt arriver tous les autres, conduits par la main de Dieu, sous la protection de qui il s’était mis. Le chantre de Mantoue, qui mérita le titre de prince des poètes par son éloge du Troyen Enée, le père et la gloire de l’ancienne Rome, n’aurait pas trouvé indigne de lui de rapporter l’habileté et la tranquillité qui [p. 394] présidèrent à ce repas. Le rameur ayant regardé une seconde fois, s’écria qu’il voyait venir quatre vaisseaux, et à la troisième fois il en parut un si grand nombre que la quantité innombrable de mâts, serrés les uns près des autres, leur donnait l’apparence d’une forêt. Nous laissons à deviner à chacun en quelle joie se changea l’espérance du duc, et combien il glorifia du fond du cœur la miséricorde divine. Poussé par un vent favorable, il entra librement avec sa flotte, et sans avoir à combattre aucun obstacle, dans le port de Pévensey. Hérald s’était retiré dans le pays d’York pour faire la guerre à son frère Tostig et à Hérald, roi de Norwège. Il ne faut pas s’étonner que son frère, animé par ses injustices, et jaloux de reconquérir ses biens envahis, eût amené contre Hérald des troupes étrangères. Bien différent pour les mœurs de ce frère souillé de luxure, de cet homicide cruel, orgueilleux de ses richesses, fruits du pillage, et ennemi de la justice et du bien, comme Tostig ne l’égalait pas par les armes, il le combattait par les vœux et ses conseils. Une femme, d’une mâle sagesse, connaissant et pratiquant tout ce qu’il y a d’honnête, voulut voir les Anglais gouvernés par Guillaume, homme prudent, juste et courageux, que le choix du roi Edouard, son mari, avait établi pour son successeur comme s’il eût été son fils.
Les Normands, ayant avec joie abordé au rivage, s’emparèrent d’abord des fortifications de Pévensey, et ensuite de celles d’Hastings, pour en faire un lieu de refuge et de défense pour leurs vaisseaux. Marius et le grand Pompée, qui tous deux se distinguèrent et méritèrent le triomphe par leur courage [p. 395] et leur habileté, l’un pour avoir amené à Rome Jugurtha enchaîné, et l’autre pour avoir forcé Mithridate à s’empoisonner, lorsqu’ils étaient dans un pays ennemi à la tête de toutes leurs forces, craignaient lâchement de s’exposer aux dangers en se séparant du gros de l’armée avec une seule légion. Leur coutume, et c’est celle des généraux, était d’envoyer des espions, et non d’aller eux-mêmes à la découverte, conduits en ceci par le desir de conserver leur vie plutôt que soigneux d’assurer à l’armée la continuation de leurs soins. Guillaume, accompagné seulement de vingt-cinq chevaliers, alla lui même, plein de courage, reconnaître les lieux et les habitans, et revenant à pied, à cause de la difficulté des chemins, tout en en riant lui-même, et quoique le lecteur en puisse rire aussi, il mérita de sérieuses louanges, en portant sur son épaule, attachée avec la sienne, la cuirasse d’un de ceux qui l’accompagnaient, Guillaume, fils d’Osbern, renommé cependant pour sa force et son courage; le duc le soulagea du poids de ce fer.
Un riche habitant de ce pays, Normand de nation, Robert, fils de la noble dame Guimare, envoya à Hastings, au duc, son seigneur et son parent, un message conçu en ces termes: « Le roi Hérald ayant livré bataille à son propre frère et au roi de Norwège, qui passait pour le plus fort guerrier qu’il y eût sous le ciel, les a tués tous deux dans un combat, et a détruit leurs nombreuses armées. Animé par ce succès, il revient promptement vers toi, à la tête d’une armée innombrable et pleine de force, contre laquelle les tiens ne vaudront pas plus qu’autant de vils chiens. Tu passes pour un homme sage, et [p. 396] jusqu’ici tu as tout fait avec prudence, soit pendant la paix, soit pendant la guerre. Maintenant travaille à aviser et pourvoir à ta sûreté; prends garde que ta témérité ne te précipite dans un danger d’où tu ne puisses sortir. Je te le conseille, reste dans tes retranchemens, et abstiens-toi d’en venir aux mains à présent. »
Le duc répondit à l’envoyé: « Rapporte à ton maître, pour le message par lequel il veut que je sois sur mes gardes, ces paroles et ma reconnaissance, quoiqu’il eût été convenable de m’en avertir sans injure. Je ne voudrais point me mettre à l’abri dans une retraite fortifiée, je combattrai Hérald le plus promptement possible; et je n’hésiterai point, si la volonté divine ne s’y oppose pas, n’eussé-je avec moi que dix mille hommes tels que les soixante mille que j’ai amenés, à aller l’écraser, lui et les siens, avec la force des miens. »