Un certain jour, comme le duc visitait les postes de garde de la flotte, et se promenait près des navires, on lui annonça la présence d’un moine envoyé par Hérald. Aussitôt il se rendit auprès de lui, et lui tint ingénieusement ce discours. « Je tiens de très près à Guillaume, comte de Normandie, et c’est moi qui lui sers ses repas. Ce n’est que par moi que tu pourras avoir la faculté de lui parler. Raconte-moi le message que tu apportes; je le lui ferai facilement connaître, car personne ne lui est plus cher que moi. Ensuite, par mes soins, tu iras aisément l’entretenir à ta volonté. » Le moine lui ayant révélé le message, le duc le fit aussitôt recevoir dans une maison, et traiter avec une soigneuse humanité. [p. 397] Pendant ce temps, il délibéra en lui-même et avec les siens sur la réponse qu’il devait faire au message.

Le lendemain, assis au milieu de ses grands, il fit appeler le moine, et lui dit: « C’est moi qui suis Guillaume, prince des Normands, par la grâce de Dieu. Répète maintenant en présence de ceux-ci ce que tu m’as rapporté hier. » Le messager parla ainsi: « Voici ce que le roi Hérald vous fait savoir. Vous êtes entré sur son territoire; il ne sait dans quelle confiance et par quelle témérité. Il se souvient bien que le roi Edouard vous établit d’abord héritier du royaume d’Angleterre, et que lui-même en Normandie vous a porté l’assurance de cette succession. Mais il sait aussi que, selon le droit qu’il en avait, le même roi, son seigneur, lui fit, à ses derniers instans, le don du royaume; et depuis le temps où le bienheureux Augustin vint dans ce pays, ce fut une coutume générale de cette nation de regarder comme valables les donations faites aux derniers momens. C’est pourquoi il vous demande à juste titre que vous vous en retourniez de ce pays avec les vôtres. Autrement il rompra l’amitié et tous les traités qu’il a lui-même conclus avec vous en Normandie, et il vous laisse entièrement le choix. »

Après avoir entendu le message d’Hérald, le duc demanda au moine s’il voulait conduire en sûreté son envoyé auprès de ce prince. Le moine lui promit qu’il prendrait, autant de soin de la sûreté de son député que de la sienne propre. Aussitôt le duc chargea un moine de Fécamp de rapporter promptement ces paroles à Hérald. « Ce n’est point avec témérité et injustice, mais délibérément et conduit par la justice, [p. 398] que je suis passé dans ce pays, dont mon seigneur et mon parent, le roi Edouard, à cause des honneurs éclatans et des nombreux bienfaits dont moi et mes grands nous l’avons comblé, ainsi que son frère et ses gens, m’a constitué héritier, comme l’avoue Hérald lui-même. Il me croyait aussi, de tous ceux qui lui étaient alliés par la naissance, le meilleur et le plus capable, ou de le secourir tant qu’il vivrait, ou de gouverner son royaume après sa mort; et ce choix ne fut point fait sans le consentement de ses grands, mais par le conseil de l’archevêque Stigand, du comte Godwin, du comte Lefrie, et du comte Sigard, qui prêtèrent serment de la main de me recevoir pour seigneur après la mort d’Edouard, jurant qu’ils ne chercheraient nullement pendant sa vie à s’emparer de ce pays pour m’en ôter la possession. Il me donna pour otages le fils et le neveu de Godwin. Enfin il envoya vers Hérald lui-même en Normandie, afin que, présent, il fît devant moi le serment qu’en mon absence avaient fait en ma faveur son père et les autres hommes ci-dessus nommés. Comme Hérald se rendait vers moi, il encourut les périls de la captivité, à laquelle l’arrachèrent ma sagesse et ma puissance. Il me fit hommage pour son propre compte, et ses mains dans les miennes m’assurèrent aussi le royaume d’Angleterre. Je suis prêt à plaider ma cause en jugement contre lui, selon les lois de Normandie, ou plutôt celles d’Angleterre, comme il lui plaira. Si les Normands ou les Anglais prononcent, selon l’équité et la vérité, que la possession de ce royaume lui appartient légitimement, qu’il le [p. 399] possède en paix; mais s’ils conviennent que, par le devoir de justice, il doit m’être rendu, qu’il me le laisse. S’il refuse cette proposition, je ne crois pas juste que mes hommes et les siens périssent dans un combat, eux qui ne sont aucunement coupables de notre querelle. Voici donc que je suis prêt à soutenir, au risque de ma tête contre la sienne, que le royaume d’Angleterre m’appartient de droit plutôt qu’à lui. »

Nous avons voulu bien faire connaître à tous ce discours, qui contient les propres paroles du duc et non notre ouvrage, car nous voulons que l’estime publique lui assure une éternelle louange. On en pourra aisément conclure qu’il se montra véritablement sage, juste, pieux et courageux. Le pouvoir de ses raisonnemens, qui, comme on le voit clairement en y réfléchissant, n’auraient pu être affaiblis par Tullius, le plus illustre auteur de l’éloquence romaine, anéantit les argumens d’Hérald. Enfin le duc était prêt à se conformer au jugement que prescrirait le droit des nations. Il ne voulait point que les Anglais ses ennemis périssent à cause de sa querelle, et offrait de la terminer au péril de sa propre tête dans un combat singulier. Dès que le moine eut rapporté ce message à Hérald, qui s’avançait, il pâlit de stupeur, et comme muet, garda long-temps le silence. L’envoyé lui ayant plusieurs fois demandé une réponse, il lui dit la première fois: « Nous marchons sur-le-champ; » et la seconde fois: « Nous marchons au combat. » L’envoyé le pressait de lui donner une autre réponse, lui répétant que le duc de Normandie voulait un combat singulier et non la destruction des [p. 400] deux armées; car cet homme courageux et bon aimait mieux renoncer à une chose juste et agréable, pour empêcher la ruine d’un grand nombre d’hommes, et espérait abattre la tête d’Hérald, soutenu par une moins grande vigueur, et qui n’avait point l’appui de la justice. Alors Hérald levant son visage vers le ciel, dit: « Que le Seigneur prononce aujourd’hui, entre Guillaume et moi, à qui appartient le droit. » Aveuglé par le desir de régner, et la frayeur lui faisant oublier l’injustice qu’il avait commise, il court à sa ruine, au jugement de sa propre conscience.

Cependant des chevaliers très-éprouvés, envoyés à la découverte par le duc, revinrent promptement annoncer l’arrivée de l’ennemi. Le roi furieux se hâtait d’autant plus qu’il avait appris que les Normands avaient dévasté les environs de leur camp. Il voulait tâcher de les surprendre au dépourvu, en fondant sur eux pendant la nuit ou à l’improviste. Pour qu’ils ne pussent fuir dans aucune retraite, il avait envoyé une flotte armée sur mer, pour dresser des embûches aux soixante vaisseaux. Le duc aussitôt ordonna à tous ceux qui se trouvaient dans le camp de prendre les armes (car ce jour la plus grande partie de ses compagnons étaient allés fourrager); lui-même, assistant avec la plus grande dévotion au mystère de la messe, fortifia son corps et son ame de la communion du corps et du sang du Seigneur. Il suspendit humblement à son cou des reliques, de la protection desquelles, Hérald s’était privé en violant la foi qu’il avait jurée sur elles. Le duc avait avec lui deux évêques, qui l’avaient accompagné de Normandie, Eudes, évêque de Bayeux, et Geoffroi Constantin, un [p. 401] nombreux clergé, et plusieurs moines. Cette assemblée se disposa à combattre par ses prières. Tout autre que le duc eût été épouvanté en voyant sa cuirasse se retourner à gauche pendant qu’il la mettait; mais il en rit comme d’un hasard, et ne s’en effraya pas comme d’un funeste pronostic.

Nous ne doutons pas de la beauté de la courte exhortation par laquelle il augmenta le courage et l’intrépidité de ses guerriers, quoiqu’on ne nous l’ait pas rapportée dans toute sa majesté. Il rappela aux Normands que, sous sa conduite, ils étaient toujours sortis vainqueurs de périls grands et nombreux. Il leur rappela à tous leur patrie, leurs nobles exploits et leur illustre renom. « C’est maintenant, leur dit-il, que vos bras doivent prouver de quelle force vous êtes doués, quel courage vous anime. Il ne s’agit plus seulement de vivre en maîtres, mais d’échapper vivans d’un péril imminent. Si vous combattez comme des hommes, vous obtiendrez la victoire, de l’honneur et des richesses. Autrement, vous serez égorgés promptement, ou captifs vous servirez de jouet aux plus cruels ennemis. De plus, vous serez couverts d’une ignominie éternelle. Aucun chemin ne s’ouvre à la retraite; d’un côté, des armes et un pays ennemi et inconnu ferment le passage; de l’autre, la mer et des armes encore s’opposent à la fuite. Il ne convient pas à des hommes de se laisser effrayer par le grand nombre. Les Anglais ont souvent succombé sous le fer ennemi; souvent vaincus, ils sont tombés sous le joug étranger, et jamais ils ne se sont illustrés par de glorieux faits d’armes. Le courage d’un petit nombre de guerriers [p. 402] peut facilement abattre un grand nombre d’hommes inhabiles dans les combats, surtout lorsque la cause de la justice est protégée par le secours du Ciel. Osez seulement, que rien ne puisse vous faire reculer, et bientôt le triomphe réjouira vos cœurs. »

Il s’avança dans un ordre avantageux, faisant porter en avant la bannière que lui avait envoyée l’apostole; il plaça en tête des gens de pied armés de flèches et d’arbalètes, et au second rang d’autres gens de pied, dont il était plus sûr, et qui portaient des cuirasses: le dernier rang fut composé des bataillons de chevaliers, au milieu desquels il se plaça avec son inébranlable force, pour donner de là ses ordres de tous côtés, de la voix et du geste. Si quelque ancien eût décrit l’armée d’Hérald, il aurait dit qu’à son passage les fleuves se desséchaient, les forêts se réduisaient en plaines. En effet, de tous les pays des troupes innombrables s’étaient jointes aux Anglais. Une partie étaient animés par leur attachement pour Hérald, et tous par leur amour pour la patrie, qu’ils voulaient, quoique injustement, défendre contre des étrangers. Le pays des Danois, qui leur était allié, leur avait envoyé de nombreux secours. Cependant, n’osant combattre Guillaume sur un terrain égal, ils se postèrent sur un lieu plus élevé, sur une montagne voisine de la forêt par laquelle ils étaient venus. Alors les chevaux ne pouvant plus servir à rien, tous les gens de pied se tinrent fortement serrés. Le duc et les siens, nullement effrayés par la difficulté du lieu, montèrent peu à peu la colline escarpée. Le terrible son des clairons fit entendre le signal du combat, et de toutes parts l’ardente audace [p. 403] des Normands entama la bataille. Ainsi, dans la discussion d’un procès où il s’agit d’un vol, celui qui poursuit le crime parle le premier. Les gens de pied des Normands, s’approchant donc, provoquèrent les Anglais, et leur envoyèrent des traits et avec eux les blessures et la mort. Ceux-ci leur résistèrent vaillamment, chacun selon son pouvoir. Ils leur lancent des épieus et des traits de diverses sortes, des haches terribles et des pierres attachées à des morceaux de bois. Vous auriez cru voir aussitôt les nôtres écrasés, comme sous un poids mortel. Les chevaliers viennent après, et de derniers qu’ils étaient passent au premier rang. Honteux de combattre de loin, le courage de ces guerriers les anime à se servir de l’épée. Les cris perçans que poussent les Normands et les barbares est étouffé par le bruit des armes et les gémissemens des mourans. On combat ainsi des deux côtés pendant quelque temps avec la plus grande force; mais les Anglais sont favorisés par l’avantage d’un lieu élevé, qu’ils occupent serrés, sans être obligés de se débander pour y arriver, par leur grand nombre et la masse inébranlable qu’ils présentent, et de plus par leurs armes, qui trouvaient facilement chemin à travers les boucliers et les autres armes défensives. Ils soutiennent donc et repoussent avec la plus grande vigueur ceux qui osent les attaquer l’épée à la main. Ils blessent aussi ceux qui leur lancent des traits de loin. Voilà qu’effrayés par cette férocité, les gens de pied et les chevaliers bretons tournent le dos, ainsi que tous les auxiliaires qui étaient à l’aile gauche; presque toute l’armée du duc recule: ceci soit dit sans offenser les [p. 404] Normands, la nation la plus invincible. L’armée de l’empereur romain, où combattaient les soldats des rois habitués à vaincre sur terre et sur mer, a fui plus d’une fois, à la nouvelle vraie ou fausse du trépas de son chef. Les Normands crurent que leur duc et seigneur avait succombé. Ils ne se retirèrent donc point par une fuite honteuse, mais tristes, car leur chef était pour eux un grand appui.

Le prince, voyant qu’une grande partie de l’armée ennemie s’était jetée à ]a poursuite des siens en déroute, se précipita au-devant des fuyards, et les arrêta en les frappant ou les menaçant de sa lance. La tête nue et ayant ôté son casque, il leur cria: « Voyez-moi tous. Je vis et je vaincrai, Dieu aidant. Quelle démence vous pousse à la fuite? Quel chemin s’ouvrira à votre retraite? Vous vous laissez repousser et tuer par ceux que vous pouvez égorger comme des troupeaux. Vous abandonnez la victoire et une gloire éternelle, pour courir à votre perte, et à une perpétuelle infamie. Si vous fuyez, aucun de vous n’échappera à la mort. » Ces paroles ranimèrent leur courage. Ils s’avança lui-même à leur tête, frappant de sa foudroyante épée, et défit la nation ennemie, qui méritait la mort par sa rébellion contre lui, son roi. Les Normands enflammés d’ardeur, enveloppèrent plusieurs mille hommes qui les avaient poursuivis, et les taillèrent en pièces en un moment, en sorte que pas un n’échappa. Vivement encouragés par ce succès, ils attaquèrent la masse de l’armée, qui, pour avoir éprouvé une grande perte, n’en paraissait pas diminuée. Les Anglais combattaient avec courage et de toutes leurs forces, tâchant surtout de [p. 405] ne point ouvrir de passage à ceux qui voulaient fondre sur eux pour les entamer. L’énorme épaisseur de leurs rangs empêchait presque les morts de tomber: cependant le fer des plus intrépides guerriers s’ouvrit bientôt un chemin dans différens endroits. Ils furent suivis des Manceaux, des Français, des Bretons, des Aquitains, et des Normands, qui l’emportaient par leur courage.

Un Normand, jeune guerrier, Robert, fils de Roger de Beaumont, neveu et héritier, par sa sœur Adeline, de Hugues comte de Meulan, se trouvant ce jour-là, pour la première fois, à une bataille, fit des exploits dignes d’être éternisés par la louange. A la tête d’une légion qu’il commandait à l’aile droite, il fondit sur les ennemis avec une impétueuse audace et les renversa. Il n’est pas en notre pouvoir, et l’objet que nous nous sommes proposé ne nous permet pas de raconter, comme elles le méritent, les actions de courage de chacun en particulier. Celui qui excellerait par sa facilité à décrire, et qui aurait été témoin de ce combat par ses propres yeux, trouverait beaucoup de difficulté à entrer dans tous les détails. Nous nous hâtons d’arriver au moment où terminant l’éloge du comte Guillaume, nous raconterons la gloire du roi Guillaume.

Les Normands et les auxiliaires, réfléchissant qu’ils ne pourraient vaincre, sans essuyer de très-grandes pertes, une armée peu étendue et qui résistait en masse, tournèrent le dos, feignant adroitement de fuir. Ils se rappelaient comment, peu auparavant, leur fuite avait été l’occasion de leur victoire. Les barbares, avec l’espoir du succès, éprouvèrent [p. 406] une vive joie: s’excitant à l’envi, ils poussent des cris d’allégresse, accablent les nôtres d’injures, et les menacent de fondre tout aussitôt sur eux. Quelques mille d’entre eux osèrent, comme auparavant, courir, comme s’ils eussent volé, à la poursuite de ceux en fuite. Tout à coup les Normands, tournant leurs chevaux, les cernèrent et les enveloppèrent de toutes parts, et les taillèrent en pièces sans en épargner aucun. S’étant deux fois servis de cette ruse avec le même succès, ils attaquèrent le reste avec une plus grande impétuosité. Cette armée était encore effrayante et très-difficile à envelopper. Il s’engage un combat d’un nouveau genre; l’un des partis attaque par des courses et divers mouvemens, l’autre comme fixé sur la terre ne fait que supporter les coups. Les Anglais faiblissent, et comme avouant leur crime par leur défaite, en subissent le châtiment. Les Normands lancent des traits, frappent et percent. Le mouvement des morts qui tombent paraît plus vif que celui des vivans. Ceux qui sont blessés légèrement ne peuvent s’échapper à cause du grand nombre de leurs compagnons, et meurent étouffés dans la foule. Ainsi concourut la fortune au triomphe de Guillaume.