Le pontife métropolitain, Stigand, s’étant rendu vers lui, se remit entre ses mains, lui jura fidélité, et déposa Adelin, qu’il avait élu sans réflexion. Ayant poursuivi sa route, aussitôt que le duc fut en vue de Londres, les grands de la ville allèrent au devant de lui, se remirent en son pouvoir, eux et toute la ville, comme l’avaient fait auparavant les habitans de Cantorbéry, et lui amenèrent des otages en aussi grand nombre et de telle qualité qu’il voulut. Ensuite les évêques et les autres grands le prièrent d’accepter la couronne, disant qu’ils étaient habitués à obéir à un roi, et qu’ils voulaient avoir un roi pour maître. Le duc consultant ceux des Normands de sa suite dont il avait éprouvé la sagesse aussi bien que la fidélité, leur découvrit les principales raisons qui le dissuadaient de céder aux prières des Anglais. Les affaires étaient encore dans le trouble, quelques gens se soulevaient, et il desirait la tranquillité du royaume plutôt que la couronne. D’ailleurs si Dieu lui accordait cet honneur, il voulait que sa femme fût couronnée avec lui; et enfin il ne faut jamais se trop hâter lorsqu’on veut arriver jusqu’au faîte. Il n’était certainement pas dominé du desir de régner; il connaissait la sainteté des engagemens du mariage, et les chérissait saintement. Ses [p. 416] familiers lui conseillèrent au contraire d’accepter la couronne, sachant que c’était le vœu unanime de toute l’armée, quoique cependant ils trouvassent ses raisons très-louables, et reconnussent qu’elles découlaient d’une profonde sagesse.
A ce conseil était présent Aimeri d’Aquitaine, seigneur de Thouars, aussi fameux par son éloquence que par sa bravoure. Admirant et célébrant par ses louanges la modestie du duc, qui consultait les chevaliers pour savoir s’ils voulaient que leur seigneur devînt roi: « Jamais, dit-il, ou du moins rarement, des chevaliers n’ont été appelés à pareille discussion. Il ne faut pas différer par la longueur de notre délibération ce dont nous desirons le plus prompt accomplissement. » Les hommes les plus sages et les meilleurs n’auraient point ainsi souhaité de voir le duc élevé à cette monarchie s’ils n’eussent connu sa très-grande aptitude à la gouverner, quoique cependant ils voulussent aussi par sa puissance augmenter leurs biens et leurs dignités. Le duc, après de nouvelles réflexions à ce sujet, céda à tant de vœux, à tant de conseils, dans l’espérance surtout que, dès qu’il aurait commencé à régner, les rebelles oseraient moins contre lui, ou seraient plus facilement domptés. Il envoya donc à Londres des gens pour construire une forteresse dans la ville, et faire la plupart des préparatifs qui convenaient à la magnificence royale, voulant pendant ce temps demeurer dans les environs. Il fut si loin de trouver aucun ennemi qu’il eût pu, s’il l’eût voulu, se livrer en sûreté à la chasse à l’oiseau.
Le jour fixé pour le couronnement, l’archevêque [p. 417] d’York, homme zélé pour la justice, d’un esprit mûri par l’âge, sage, bon, éloquent, adressa aux Anglais un discours convenable, dans lequel il leur demanda s’ils consentaient à ce que Guillaume fut couronné leur seigneur. Tous, sans la moindre hésitation, et comme si par miracle ils se fussent trouvé tous une même pensée et une même voix, ils l’assurèrent de leur joyeux consentement. Les Normands n’eurent pas de peine à s’accorder au desir des Anglais; l’évêque de Coutances leur avait parlé, et avait pris leur avis. Cependant ceux qui avaient été postés en armes et à cheval autour des monastères pour porter du secours en cas de besoin, ignorant que le tumulte provenait des acclamations de consentement, l’attribuèrent à une cause funeste, et mirent imprudemment le feu à la cité. Guillaume ainsi élu, fut consacré par ledit archevêque d’York, également chéri pour sa sainte vie et son inviolable réputation, qui lui mit sur la tête la couronne royale, et le plaça sur le trône, du consentement et en présence d’un grand nombre d’évêques et d’abbés, dans la basilique de Saint-Pierre l’Apôtre, joyeuse de posséder le tombeau du roi Edouard, le jour de la sainte solennité de la Nativité du Seigneur, l’an de l’Incarnation du Seigneur 1066. Guillaume refusa d’être couronné par Stigand, archevêque de Cantorbéry, parce qu’il avait appris que le juste zèle de l’apostole l’avait frappé d’anathême. Les insignes des rois ne convenaient pas moins bien à sa personne que ses qualités au gouvernement. Ses enfans et ses neveux commanderont, par une légitime succession, à la terre d’Angleterre, qu’il posséda lui-même par un legs héréditaire, appuyé des sermens des Anglais, [p. 418] et par le droit de la guerre. Il fut donc ainsi couronné par le consentement des Anglais, ou plutôt par le desir des grands de cette nation. Que si on demande des titres de parenté, on doit savoir la proche consanguinité qui existait entre le roi Edouard et le fils du duc Robert, dont la tante paternelle, sœur de Richard II, fille de Richard Ier, Emma, fut mère d’Edouard.
Après la célébration du couronnement, le très-digne roi (car maintenant, dans notre récit, nous lui donnerons volontiers le nom de roi à la place de celui de duc); le roi, dis-je, ne commença pas à faire le bien avec moins de zèle, comme il arrive ordinairement après un surcroît d’honneurs, mais il fut enflammé pour les grandes et honorables actions d’une nouvelle et admirable ardeur. Il s’appliquait avec une grande attention aux affaires séculières comme aux affaires divines; cependant son cœur avait plus de penchant pour le service du Roi de tous les rois, car il attribuait ses succès à celui malgré la volonté duquel il savait qu’aucun mortel ne peut jouir longtemps du pouvoir ou de la vie, et duquel il attendait une gloire immortelle après la fin de sa gloire temporelle. Il paya donc largement, comme un tribut à cet Empereur, ce que le roi Hérald avait renfermé dans son trésor. Les marchands s’habituèrent à rendre encore plus opulente cette terre, riche par sa fertilité, en y transportant leurs riches marchandises. On avait amassé des trésors précieux, soit pour le nombre, l’espèce ou le travail; mais ils étaient réservés au vain plaisir de l’avarice, ou destinés à être honteusement engloutis par le luxe des Anglais. Le roi en distribua magnifiquement [p. 419] une partie à ceux qui l’avaient servi dans cette guerre, et le plus grand nombre, et les plus précieux, aux pauvres et aux monastères de diverses provinces. Le zèle de sa munificence fut soutenu par un énorme tribut que de toutes parts toutes les villes et tous les hommes riches offrirent à leur nouveau seigneur. Il fit remettre entre les mains du pape Alexandre, pour l’église de Saint-Pierre de Rome, des sommes en or et en argent en quantité incroyable, et des ornemens qui auraient paru précieux même à Bysance. Il lui envoya aussi la fameuse bannière d’Hérald, toute d’un tissu d’or très-pur, et portant l’image d’un homme armé, afin de payer du don de cette dépouille la faveur de l’apostole, et d’annoncer pompeusement un nouveau triomphe sur le tyrannique ennemi de Rome.
Nous allons rapporter sommairement combien des assemblées de serviteurs du Christ, transportés de joie, chantaient des hymnes de grâces pour le vainqueur, après l’avoir auparavant soutenu par les armes de l’oraison. Mille églises de France, d’Aquitaine, de Bourgogne, d’Auvergne et d’autres pays, célébreront à jamais la mémoire du roi Guillaume. La grandeur du bienfait, qui subsistera toujours, ne laissera pas périr la mémoire du bienfaiteur. Les unes reçurent de grandes croix d’or ornées de pierres précieuses; la plupart, des sommes ou des vases de ce métal; quelques-unes, des palliums ou autres choses précieuses. Le moindre des présens dont il gratifia un monastère ornerait avec éclat une basilique métropolitaine. Je voudrais que les ducs et les rois connussent, pour leur exemple et pour leur modèle, de telles choses, et un grand nombre d’autres rapportées, dans cet [p. 420] ouvrage. Les dons les plus agréables furent envoyés à la Normandie par son doux enfant, qui, par une pieuse affection filiale, se hâta de les lui faire parvenir au moment où les temps et la mer sévissaient contre elle avec le plus de rigueur: on était à l’entrée de janvier. Mais elle reçut avec mille fois plus de joie la nouvelle de l’événement dont l’attente l’occupait si vivement; elle n’aurait pas reçu avec tant de plaisir les présens les plus beaux ou les plus doux de l’Arabie. Jamais plus joyeux jour ne brilla pour elle que celui où elle apprit avec certitude que son prince, l’auteur du repos qu’elle goûtait, était devenu roi. Les villes, les châteaux, les villages, les monastères se félicitaient beaucoup de la victoire, et surtout de la couronne qu’il avait obtenue. Un jour d’une sérénité extraordinaire semblait s’être levé tout à coup pour toute la province. Quoique les Normands se regardassent comme privés de leur père commun, puisque sa présence leur manquerait, ils aimaient mieux cependant qu’il en fut ainsi afin qu’il jouît d’une plus haute puissance, et qu’il fût plus en état de les défendre ou de les couvrir de gloire; car la Normande faisait autant de vœux pour son élévation qu’il en faisait pour l’honneur ou les intérêts de la Normandie. Enfin on ne savait s’il aimait mieux sa patrie qu’il n’en était aimé, comme autrefois un pareil doute s’éleva au sujet de César-Auguste et du peuple romain.
Et toi aussi, terre d’Angleterre, tu le chérirais, tu l’estimerais au dessus de tous, et, pleine de joie, tu te prosternerais à ses pieds, si ta folie et ton injustice ne t’empêchaient de juger avec plus de raison au pouvoir de quel homme tu es soumise. Laisse là [p. 421] tes préventions, apprends à mieux connaître sa grandeur, et tous les maîtres que tu as eus te paraîtront bien petits en comparaison. L’éclat de son honneur t’ornera des couleurs les plus brillantes. Le très-vaillant roi Pyrrhus apprit par son député que presque tous les habitons de Rome étaient semblables à lui. Cette ville, mère des rois du monde, souveraine et maîtresse de la terre, se réjouirait d’avoir donné le jour à celui qui va régner sur toi, d’être défendue par son bras, gouvernée par sa sagesse, et d’obéir à son empire. Les chevaliers de ce Normand possèdent la Pouille, ont soumis la Sicile, font la guerre à Constantinople, et font trembler les Babyloniens. Canut le Danois a, par une excessive cruauté, égorgé les plus nobles de tes fils, vieux et jeunes, afin de te soumettre à lui et à ses enfans. Celui-ci regrette la mort d’Hérald; bien plus, il a voulu augmenter la puissance de Godwin son père, et, selon sa promesse, lui donner en mariage sa fille, digne de partager le lit d’un empereur. Mais si là-dessus tu n’es pas d’accord avec moi, du moins tu ne peux nier qu’il n’ait soustrait ton cou au joug orgueilleux et cruel d’Hérald. Il a tué cet exécrable tyran, qui t’aurait accablée sous une honteuse et misérable servitude: ce service est regardé chez toutes les nations comme digne de reconnaissance et de gloire. Les salutaires bienfaits dont sa domination te va combler, déposeront plus tard contre ta haine. Le roi Guillaume vivra, oui, il vivra long-temps dans les écrits d’un style peu brillant qu’il nous a plu de composer, afin de révéler clairement à beaucoup de gens ses magnifiques actions. D’ailleurs on voit les plus fameux orateurs, [p. 422] ceux qui sont doués d’une grande éloquence, employer un style simple lorsqu’ils écrivent l’histoire.
Après son couronnement, le roi, avec sagesse, justice et clémence, régla à Londres beaucoup de choses, soit pour l’utilité ou l’honneur de cette ville, soit pour l’avantage de toute la nation et pour le bien des églises du pays. Jamais personne ne sollicita de lui en vain un jugement conforme à l’équité. Presque toujours l’iniquité des rois voile leur avarice du prétexte de venger les crimes, et inflige à l’innocent le supplice pour s’emparer de ses biens; mais lui, jamais il ne condamna personne qu’il n’eût été inique de ne pas le faire, car son esprit était inaccessible à l’avarice comme aux autres passions. Il savait qu’il est de la majesté royale et qu’il convient à un pouvoir illustre de ne rien accepter de contraire à la justice. Avec l’autorité qui lui convenait, il ordonna aussi à ses grands l’équité que leur conseillait son amitié, leur disant qu’il fallait continuellement avoir devant les yeux l’éternel souverain dont la protection les avait fait triompher; qu’il ne fallait pas trop opprimer les vaincus, semblables aux vainqueurs pour la foi chrétienne, de peur que les injustices ne contraignissent à la révolte ceux qu’ils avaient justement soumis; qu’en outre il fallait craindre de déshonorer, par de honteuses actions contre des étrangers, le pays de sa naissance ou de son éducation. Il réprima par de très-sages ordonnances les chevaliers de moyenne noblesse et les simples hommes d’armes. Les femmes étaient à l’abri de la violence à laquelle s’emportent souvent contre elles ceux qui les aiment; et même, pour empêcher l’infamie, ces sortes de délits étaient [p. 423] défendus quand même le consentement de femmes impudiques y aurait donné lieu. Il ne permit pas aux chevaliers de boire beaucoup dans les tavernes parce que l’ivresse enfante ordinairement la dispute, et la dispute le meurtre. Il interdit la sédition, le meurtre et toute espèce de rapine, réprimant les armes par les lois comme les peuples par les armes. Il établit des juges redoutables au commun des chevaliers, et décréta des peines sévères contre les délinquans. Les Normands n’étaient pas plus libres que les Anglais ou les Aquitains de se permettre certaines actions. On propose pour exemple Scipion et d’autres fameux généraux, dont les écrits instruisent sur la discipline militaire; il est facile de trouver dans l’armée du roi Guillaume d’aussi louables, et même de plus glorieux exemples. Mais hâtons-nous de parler d’autre chose, pour ne pas différer long-temps le récit du retour de ce prince attendu avec empressement par la Normandie. Il régla d’une manière peu onéreuse les tributs et tous les revenus qui devaient être versés dans le fisc royal; il ne laissa dans ses Etats aucun refuge aux brigandages, à la violence et aux crimes. Il ordonna que les ports et tous les chemins fussent ouverts aux marchands, et qu’il ne leur fût fait aucune injure. Il n’avait pas approuvé l’élévation de Stigand, qu’il savait n’être pas canonique; mais il jugea plus convenable d’attendre l’avis de l’apostole, que de se hâter de le déposer. D’autres motifs l’engageaient à souffrir et à traiter avec honneur, pour un temps, un homme de si grande autorité parmi les Anglais.
Il méditait d’établir sur le siége métropolitain un homme de sainte vie, de haute renommée, et [p. 424] d’une puissante éloquence dans la parole divine, qui sût prescrire aux évêques suffragans des règles convenables, gouverner le troupeau du Seigneur, et dont le zèle s’appliquât avec vigilance au bien de tous. Il voulait mettre le même ordre dans les autres églises. Tels furent en toutes choses les vertueux commencemens de son règne.
Etant sorti de Londres, il demeura quelques jours à Bercingan [g], ville voisine, jusqu’à ce qu’il eût achevé d’opposer quelques barrières à l’inconstance des nombreux et barbares habitans du pays. Il vit d’abord qu’il était nécessaire de réprimer les habitans de Londres. A Bercingan, Edwin et Morcar, fils du très-fameux Algard, et les premiers de presque tous les Anglais, par leur naissance et leur pouvoir, vinrent lui faire hommage, le prièrent de leur pardonner s’ils lui avaient été contraires en quelque chose, et se remirent, eux et tous leurs biens, à sa clémence. Beaucoup de nobles et gens puissans par leurs richesses en firent autant. Parmi eux était le comte Coxon, que son courage et sa bravoure extraordinaires, comme nous l’avons appris, rendirent agréable au roi et à tout bon Normand. Le roi reçut volontiers leurs sermens, comme ils le demandaient, leur accorda généreusement sa faveur, leur rendit tous leurs biens et les traita avec de grands honneurs. De là il marcha plus avant, et se rendit dans les différentes parties du royaume, laissant partout des réglemens avantageux pour lui et les habitans du pays. Partout où il s’avançait chacun déposait les armes. Aucun chemin ne lui fut fermé; de tous côtés accoururent vers lui des gens qui vinrent [p. 425] lui faire soumission ou traiter avec lui. Il avait pour tous des regards clémens, mais plus clémens encore pour le commun peuple. Souvent son visage trahissait l’émotion de son ame, et bien des fois il prononça des ordres de miséricorde à la vue des pauvres et des supplians, ou des mères avec leurs enfans, l’implorant de la voix et du geste.
Il enrichit de terres considérables, et traita comme un de ses plus chers amis Adelin, qu’après la défaite d’Hérald les Anglais s’étaient efforcés d’établir sur le trône, parce qu’il était de la race du roi Edouard; et il prit soin que son jeune âge ne s’affligeât pas trop de ne point posséder le rang auquel il avait été élu. Un grand nombre d’Anglais reçurent de sa libéralité des dons tels qu’ils n’en avaient pas reçu de leurs parens ni de leurs premiers seigneurs. Il confia la garde des châteaux à de vaillans hommes qu’il avait amenés de France, à la fidélité et au courage desquels il se fiait, et y mit avec eux une multitude d’hommes de pied et de cavaliers. Il leur distribua de riches bénéfices, afin qu’ils supportassent avec plus de patience les fatigues et les dangers. Cependant on ne donna rien à aucun Français, qui eût été injustement enlevé à quelque Anglais.