Cantorbéry est une noble et forte ville. Ses habitans et ses voisins sont riches, perfides et audacieux. Eloignée de quatorze mille pas de la mer qui sépare l’Angleterre du Danemarck, elle est à portée de recevoir des Danois de prompts secours. Le roi fit construire une forteresse dans l’intérieur de cette ville et y laissa Guillaume, fils d’Osbern, le premier de son armée, pour commander à sa place par intérim, dans [p. 426] toute la partie occidentale du royaume. Il l’avait reconnu, entre tous les Normands, fidèle envers lui comme un père, soit en paix, soit en guerre, également fameux par son courage et par sa sagesse dans ce qui regardait la paix comme la guerre, et animé d’une grande et pieuse affection envers le souverain du ciel. Il savait que, chéri des Normands, cet homme était la très-grande terreur des Anglais. Depuis son enfance il l’avait aimé entre ses autres familiers, et l’avait élevé à des honneurs en Normandie.

Il confia à son frère Eudes le château de Douvres, avec le pays méridional adjacent, qu’on nomme le pays de Kent, et qui, situé plus près de la France, est pour cela habité par des hommes moins barbares; car ils avaient coutume de commercer avec les Belges. On assure même, d’après le témoignage de l’histoire ancienne, que cette région maritime a été autrefois possédée par les Français, à qui furent ces plaines fertiles, lorsqu’ils y passèrent pour piller et faire la guerre. Ledit Eudes, évêque de Bayeux, était connu pour être très-habile à gouverner les affaires ecclésiastiques et séculières. Sa bonté et sa sagesse sont d’abord attestées par l’église de Bayeux, qu’il a gouvernée et enrichie supérieurement avec beaucoup de zèle; il était jeune par son âge, mais préférable aux vieillards pour la maturité de son esprit; ensuite il fut utile et honorable pour la Normandie. Son habileté et son éloquence brillaient également dans les synodes, où on traitait du culte du Christ, et dans les discussions sur les affaires du siècle. L’opinion publique s’accorde à dire que jamais la France n’en eut de pareil pour la libéralité; son amour pour la justice [p. 427] ne méritait pas moins de louanges. Jamais il ne porta ni ne voulut porter les armes, et cependant il était redoutable aux gens de guerre; car autant qu’il le pouvait sans offenser la religion, lorsque la nécessite l’exigeait, il aidait les combattans par de très-utiles conseils. Il fut uniquement et constamment fidèle au roi, dont il était frère utérin, et qu’il affectionnait avec une telle amitié qu’il ne voulait pas même s’en séparer à la guerre. Il avait reçu de lui et en attendait de grands honneurs. Les Normands et les Anglais lui obéissaient de bon cœur comme à un maître qui leur était très-agréable. Les Anglais n’étaient pas tellement barbares qu’ils ne comprissent que cet évêque, ce gouverneur, méritait d’être craint, respecté et chéri.

Le roi, après ces dispositions pour le soin du royaume, se rendit à Pevensey, lieu que nous trouvons digne d’être nommé, parce que c’est à son port qu’il était abordé pour la première fois au rivage d’Angleterre. Des vaisseaux tout équipés et très-convenablement ornés de voiles blanches, à la manière des anciens, se tenaient prêts à le passer. Ils allaient ramener le plus glorieux triomphateur, et apporter la joie la plus désirée. En cet endroit se rendirent de nombreux chevaliers anglais, parmi lesquels il avait résolu d’emmener avec lui ceux dont il craignait l’infidélité et la puissance, l’archevêque Stigand, Adelin, parent du roi Edouard, les trois comtes, Edwin, Morcar et Guallèwe, et beaucoup d’autres d’une haute noblesse, afin qu’après son départ ils n’excitassent aucun trouble, et que la nation, privée de ses chefs, fût moins en état de se soulever. Enfin, il [p. 428] pensait qu’il devait, par précaution, les retenir entre tous les autres comme otages, parce que leur autorité et leur salut était d’une très-grande importance auprès de leurs voisins et compatriotes. Ils furent ainsi contraints d’obéir avec la plus grande soumission à ses ordres; car, bien qu’ordinairement il demandât ce qu’il desirait, cette fois ils l’entendirent l’exiger. D’ailleurs, ils n’étaient pas traînés comme des prisonniers, mais ils accompagnaient de très-près le roi leur seigneur, ce qui était pour eux un honneur et une faveur éclatante. Son humanité leur avait fait voir qu’on devait espérer de lui tout le bien, et ne craindre de sa part rien de cruel ni d’injuste. Dans ce même port, d’une main généreuse, il distribua des dons aux chevaliers qui retournaient dans leur pays avec lui, et qui dans une si grande expédition l’avaient si fidèlement servi, afin que tous pussent se réjouir d’avoir recueilli avec lui de riches fruits de la victoire. Les vaisseaux ayant levé l’ancre, au milieu de la joie de tous les esprits, un vent et une mer favorables les portèrent vers la terre natale. Cette traversée rendit la mer pendant long-temps paisible, et tous les pirates furent dispersés au loin. On admire avec raison le succès des entreprises, mais leur rapidité les rend encore plus merveilleuses. C’était vers les calendes d’octobre, le jour où l’Eglise célèbre la mémoire de l’archange Michel, qu’incertain du succès de son expédition, Guillaume était parti pour une terre ennemie; ce fut au mois de mars qu’il revint dans le sein de sa patrie. Ce fait exprime mieux ses exploits que ne le pourraient faire nos écrits.

Jules César, qui, avec mille vaisseaux passa deux [p. 429] fois dans la Bretagne (l’Angleterre se nommait ainsi autrefois), n’y fit pas de si grandes choses la première fois; et quoique, selon la coutume de son pays, il eût fortifié des châteaux, il n’osa pas s’avancer loin du rivage, ni y demeurer long-temps. Il y passa à la fin de l’été, et en revint peu de temps avant l’équinoxe. Ses légions furent saisies d’une grande frayeur, une partie de leurs vaisseaux ayant été brisés par les flots de la mer, et les autres, faute d’agrès, étant devenus inutiles pour la navigation. Quelques villes aimant mieux vivre en repos que de soutenir les attaques du peuple romain, que la renommée rendait redoutable par tout le monde, donnèrent à César des otages. Cependant toutes ces villes, à l’exception de deux, manquèrent à lui envoyer sur le continent les otages qu’il avait demandés, quoiqu’elles sussent qu’il hivernait dans la Belgique avec une armée innombrable. La seconde fois il se transporta dans la Bretagne avec environ cent mille hommes de pied et cavaliers romains, accompagné de beaucoup des principaux des villes de la Gaule avec leur suite. Que fit-il donc cette fois de comparable, pour la gloire, aux actions de celui dont nous écrivons la vie? Les cavaliers et les conducteurs de chariots des Bretons lui ayant livré bataille avec la plus grande intrépidité dans une plaine, lui firent éprouver une grande défaite. Les Anglais, effrayés par Guillaume, se cachaient dans les montagnes. Les Bretons attaquèrent souvent César: Guillaume en un seul jour écrasa tellement les Anglais qu’ensuite ils n’osèrent plus combattre avec lui. Comme ledit César conduisait son armée dans le pays de Cassivellon, qui lui faisait la guerre, arrivé [p. 430] au fleuve de la Tamise, il trouva les ennemis rangés en bataille sur l’autre rive du fleuve, pour lui en disputer le passage. Les soldats romains n’ayant que la tête hors de l’eau passèrent les gués avec beaucoup de peine. Le duc des Normands étant arrivé dans le même pays, les habitans des cités et des villes allèrent au devant de lui pour implorer sa clémence. S’il lui eût plu de l’ordonner, ils eussent sans délai dressé un pont sur le fleuve pour ses chevaliers. César répandit, pour ravager les champs par le fer et le pillage, ses cavaliers, que Cassivellon empêcha de s’étendre au loin en envoyant contre eux des hommes habiles à combattre du haut des chars. Guillaume, ordonnant la paix aux habitans, les conserva pour lui, ainsi que le pays qu’il aurait pu détruire promptement. César défendit, contre les attaques de Cassivellon, Mandtubratius et sa ville, dont il lui rendit le commandement. Guillaume délivra à jamais toute la nation de la tyrannie d’Hérald, et s’empara lui-même du trône, en sorte qu’il gouverna seul des régions soumises autrefois à un grand nombre de rois. Les Romains, parmi les grands de la Bretagne, ne prirent que Cingetorix. Les Normands, s’ils l’eussent voulu, eussent jeté dans les fers mille des plus illustres de cette nation. Autant dans ce pays les Romains ont fait de conquêtes dans l’été, autant en ont fait les Normands en hiver; et l’on sait que cette saison est moins favorable à la guerre que l’été.

C’était assez pour la gloire ou les intérêts de César de livrer bataille aux Bretons comme aux Gaulois par ses ordres seulement; rarement il combattit de sa personne; car c’était là une coutume commune aux [p. 431] généraux de l’antiquité, comme l’attestent les Commentaires écrits par lui même. Mais le roi Guillaume aurait cru n’agir ni honorablement ni utilement, en ne remplissant, dans ce combat où il défit les Anglais, que l’office de commandant et non le devoir de tout chevalier; et c’était ainsi qu’il avait coutume de se conduire dans tous les combats. Dans chaque bataille où il se trouvait il était ordinairement le premier, ou un des premiers, à combattre de son épée. Si vous examinez avec attention les actions du Romain et celles de notre prince, vous conviendrez avec raison que le premier avait trop de confiance en la fortune, tandis que le second était un homme plein de prudence qui dut ses succès à sa sagesse supérieure plutôt qu’au hasard. Enfin César, après avoir soumis quelques villes, reçu des otages de Cassivellon, et imposé à la Bretagne l’obligation de payer chaque année un léger tribut au peuple romain, ramena à grand’peine son armée en Belgique en deux traversées; car ses vaisseaux avaient besoin d’être radoubés, et il lui en restait moins qu’il n’en avait amené, des tempêtes en ayant diminué le nombre. Guillaume n’éprouva pas de tels embarras; les habitans à ses ordres lui eussent équipé des navires en aussi grand nombre et de la forme qu’il aurait voulu, ils les eussent même décorés de métaux précieux, ornés de voiles de pourpre, et munis d’habiles rameurs et de pilotes choisis. Combien son retour fut glorieux! il n’emmenait pas comme les Romains de vulgaires prisonniers; il avait à sa suite et à ses ordres le primat des évêques de toute la Bretagne, de puissans abbés de plusieurs monastères d’outre-mer, et des [p. 432] fils d’Anglais dignes du nom de roi par leur noblesse et leurs richesses. Il remporta d’Angleterre non un léger tribut, et quelque butin, mais de l’or et de l’argent en si grande abondance, qu’on aurait de la peine à en recueillir autant dans les trois Gaules; et il l’avait reçu à très-bon droit, et se proposait de le dépenser honorablement, selon que l’exigerait l’occasion. Ce pays l’emporte de beaucoup sur la terre de France par l’abondance des métaux précieux; car de même qu’il devait être dit grenier de Cérès à cause de l’abondance de ses grains, de même, par l’abondance de son or, il pouvait passer pour le trésor de l’Arabie.

Mais laissons là ce récit sur Jules César qu’on trouvera peut-être déplacé. C’était un excellent général, instruit par la connaissance de la discipline militaire des Grecs; qui, depuis sa jeunesse commanda avec gloire les armées romaines, et par son courage obtint le consulat de la ville. Il termina avec succès et célérité beaucoup de guerres avec beaucoup de nations belliqueuses, et enfin soumit, par les armes, à sa domination Rome, maîtresse de l’Afrique, de l’Europe, de l’Asie.

Jamais l’Italie n’accueillit avec plus de joie Titus, fils de Vespasien, qui mérita d’être appelé l’amour du monde, tant il aima ardemment la justice, que n’en montra la Normandie à l’arrivée du roi Guillaume son prince. C’était pendant le temps de l’hiver consacré à la rigoureuse pénitence du carême; cependant on passa ces jours comme les jours d’une grande fête. Le soleil brillait avec cette sérénité qui n’appartient d’ordinaire qu’aux jours plus longs de l’été. Les habitans des moindres lieux, des endroits les plus éloignés, [p. 433] accouraient en foule dans les villes ou autres lieux où ils pouvaient voir le roi. Lorsque Guillaume entra dans Rouen, la métropole de ses Etats, il trouva les vieillards, les enfans, les matrones et tous les citoyens s’avançant pour le voir; ils saluaient son retour avec des acclamations, en sorte que toute la ville retentissant d’applaudissemens ressemblait à Rome lorsqu’autrefois elle fit éclater ses transports de joie au retour du grand Pompée. Les monastères et le clergé disputaient à qui montrerait le plus de zèle à l’arrivée de leur très-cher défenseur; on n’omettait rien de ce qu’on a coutume de faire en de telles solennités; et même on ajouta tout ce qu’on put inventer de nouveau. Combien il récompensa sur-le-champ cette piété par d’innombrables dons, gratifiant les autels et les serviteurs du Christ de manteaux d’or et autres magnifiques présens! Nulle part nous ne voyons qu’aucun roi ni aucun empereur eût jamais mis dans ses offrandes une plus grande largesse. Ses dons allèrent visiter les églises qu’il ne put honorer de sa présence. Il apporta à la basilique de Caen, fondée, comme nous l’avons dit plus haut, en l’honneur de saint Etienne, premier martyr, et construite d’une manière et avec des dépenses admirables, divers dons précieux par la matière et le travail, et dont la gloire doit subsister jusqu’à la fin des siècles. Il serait trop long de décrire et même de nommer chacun de ces présens. Leur vue est un délice pour les plus nobles voyageurs qui ont souvent vu les trésors de riches églises. Les femmes de l’Angleterre sont très habiles aux travaux d’aiguille et aux tissus d’or, et les [p. 434] hommes se distinguent dans tous les arts. C’est pour cela que ceux des Allemands qui sont très-habiles dans ces arts ont coutume d’aller habiter parmi eux. Ils ont des marchands qui vont par mer dans des régions lointaines, et en rapportent des ouvrages savamment travaillés.

Il y a des grands qui font aux saints des largesses qu’ils ont acquises injustement, et la plupart augmentent par ces dons leur gloire dans ce monde, et leurs fautes devant Dieu; ils dépouillent des églises pour en enrichir d’autres de ces rapines. Mais le roi Guillaume n’acquit jamais que par sa bonté une légitime renommée, et ne donna jamais que ce qui lui appartenait réellement. Il dirigeait son esprit vers l’espérance d’une récompense infinie, et non vers une gloire méprisable. Les nombreuses églises d’outre-mer lui firent volontiers, pour transporter en France, quelques présens qu’il racheta par beaucoup d’autres dons. Il trouva, dans l’état qu’il desirait, son pays chéri de lui autant que son royaume, surtout parce qu’il connaissait ses habitans comme honnêtes, fidèles à leurs princes terrestres, et très-zélés pour le culte du Christ.

Notre maîtresse Mathilde, déjà appelée du nom de reine, quoiqu’elle ne fût point encore couronnée, s’était très-bien conduite dans le gouvernement de la Normandie. Sa sagesse avait été aidée par des hommes de très-utile conseil, parmi lesquels tenait le premier rang Roger de Beaumont, fils du très-vaillant homme Honfroy, plus propre par son expérience et par son âge aux affaires domestiques. Les fonctions guerrières étaient confiées à son jeune fils, sur le courage [p. 435] duquel nous avons dit quelques mots, dans le combat livré contre Hérald; mais nous pensons aussi que, si les voisins n’osèrent faire aucune incursion dans la Normandie, lorsqu’ils la savaient presque vide de chevaliers, on doit l’attribuer à la crainte du retour du roi.

Il célébra la Pâque du Seigneur dans le monastère de la Sainte-Trinité de Fécamp, fêtant avec un grand respect la résurrection du Rédempteur, au milieu d’une foule de vénérables évêques et abbés. Humblement placé dans les chœurs des ordres religieux, il força la foule des chevaliers et du peuple d’interrompre ses jeux, et de se rendre aux divins offices. A sa cour se trouvait le puissant comte Raoul, beau-père du roi des Français, et un grand nombre de nobles de France. Ils regardaient avec curiosité, ainsi que les Normands, les chevaliers enfans des contrées occidentales: les plus beaux jeunes gens de la Gaule chevelue auraient envié leur beauté, qui ne le cédait pas à celle des jeunes filles. A la vue des vêtemens couverts et chamarrés d’or du roi et de ses compagnons, tout ce qu’ils avaient vu auparavant leur parut vil. Ils admiraient aussi les vases d’argent ou d’or, sur le nombre et l’éclat desquels on pourrait rapporter des choses vraiment incroyables. Dans un grand repas donné aux Français, on ne but que dans des vases de cette sorte, ou dans des cornes de bœuf ornées aux deux extrémités des mêmes métaux. Enfin ils remarquèrent beaucoup de choses de cette sorte, convenables à la magnificence royale, et dont à leur retour chez eux ils firent le récit à cause de la rareté de ces objets. En outre, ils trouvèrent l’honnêteté du [p. 436] roi beaucoup plus remarquable et plus mémorable que tout cela. Guillaume passa tout cet été, tout l’automne et une partie de l’hiver en deçà de la mer, accordant tout ce temps à son affection pour la patrie, qui n’eut pas à se plaindre que ses richesses eussent souffert de son absence, ni de l’expédition de l’année précédente; car telle était la modération et la sagesse de Guillaume qu’il fournissait abondamment aux dépenses des chevaliers et des étrangers; mais il ne permettait à personne de rien enlever. Dans les provinces, les bêtes et troupeaux paissaient en sûreté, soit dans les champs, soit dans les étables; les moissons intactes attendaient la faux du laboureur; elles n’avaient pas été foulées aux pieds par l’orgueilleuse prodigalité des chevaliers, ni par les fourrageurs. L’homme faible ou sans armes monté sur son cheval, allait chantant où il lui plaisait, sans trembler à la vue des bataillons des chevaliers.