Pendant ce temps Eudes, évêque de Bayeux, et Guillaume, fils d’Osbern, administraient l’un et l’autre d’une manière digne d’éloges les parties du royaume confiées à leur gouvernement, agissant tantôt ensemble, tantôt séparément. Lorsque la nécessité l’exigeait, l’un portait à l’autre un prompt secours. Leur sage vigilance fut soutenue par l’accord amical et sincère qui régna entre leurs volontés. Ils s’aimaient mutuellement, et chérissaient également le roi; ils étaient animés d’un semblable zèle pour maintenir en paix le peuple Chrétien, et déféraient volontiers à leurs mutuels avis. Selon la recommandation du roi, ils agissaient avec beaucoup de justice, afin de corriger par là et d’adoucir des [p. 437] hommes barbares et ennemis. De même, chacun des commandans d’un rang inférieur gouvernait avec vigilance la forteresse où il avait été placé. Mais les Anglais ne pouvaient être contraints, ni par les bienfaits, ni par la crainte, à préférer un paisible repos aux changemens et aux troubles. Ils n’osaient prendre ouvertement les armes, mais ils tramaient d’exécrables conspirations, et s’efforçaient de nuire par la ruse. Ils envoyèrent des députés vers les Danois ou d’autres peuples dont ils espéraient quelque secours. Quelques-uns s’exilèrent d’eux-mêmes, afin d’échapper par la fuite au pouvoir des Normands, ou de revenir contre eux appuyés de secours étrangers.
Dans ce temps, Eustache, comte de Boulogne, se montrait ennemi du roi; il avait, avant cette guerre, remis son fils en Normandie comme otage de sa foi. Les habitans de la province de Kent lui conseillèrent d’attaquer le château de Douvres, lui promettant leur secours, et disant que, s’il s’emparait de ce château très-fortifié et de son port, sa puissance s’étendrait plus loin, et qu’ainsi celle des Normands irait en diminuant; car comme ils haïssaient les Normands, ils furent bientôt d’accord avec Eustache, leur ennemi acharné. D’ailleurs ils connaissaient par expérience son habileté et ses succès à la guerre. Ils aimaient mieux, s’il devaient ne pas obéir à un compatriote, être soumis à un homme connu d’eux et leur voisin. Il arriva que les circonstances leur firent espérer le succès qu’ils desiraient. Les premiers gardiens de la dite forteresse, l’évêque de Bayeux et Hugues de Montfort, étaient allés au delà de la Tamise, et avaient emmené avec eux la plus grande [p. 438] partie des chevaliers. Eustache, en ayant été instruit par les Anglais, passa vers eux avec les siens pendant le calme de la nuit, afin de surprendre la garnison qui ne se tenait pas sur ses gardes. Il amena une flotte munie de chevaliers d’élite, qui, à l’exception d’un petit nombre, avaient quitté leurs chevaux. Tout le voisinage était en armes, et le nombre des troupes aurait été augmenté de ceux qui habitaient plus avant, si les hommes d’Eustache se fussent arrêtes au siége pendant deux jours. Mais ils trouvèrent la garnison moins tranquille et plus en état de se défendre qu’ils ne l’espéraient. Ils échappèrent par la rapidité de leurs chevaux, la connaissance des sentiers, et au moyen d’un navire tout prêt à les recevoir. Un très-noble jeune homme, neveu d’Eustache, et qui faisait ses premières armes, fut fait prisonnier. Les Anglais s’échappèrent d’autant plus facilement par plusieurs sentiers détournés, qu’il n’était pas facile pour les gens du château, vu leur petit nombre, de les poursuivre de différens côtés. Ce fut avec justice que ce déshonneur et cet échec arrivèrent à Eustache. Si je lui exposais les motifs qui auraient dû l’empêcher de se révolter, je le convaincrais qu’il a bien mérité de perdre la faveur du roi, et les bienfaits dont il avait été comblé. Ce fut à juste titre que les Anglais et les Français s’accordèrent à le déclarer grandement coupable; mais je sens qu’il faut épargner un homme illustre, un comte fameux qui, maintenant réconcilié avec le roi, est honoré comme un de ses plus familiers.
Vers le même temps, le comte Coxon, aimé des Normands, comme nous l’avons dit succomba par une mort qu’il ne méritait pas, et qui doit être [p. 439] transmise à la mémoire. Pour que sa gloire vive éternellement, et que son innocence soit pour la postérité un exemple, je juge à propos de rapporter ici cette mort. Anglais par sa naissance et son pouvoir, Coxon fut plus grand par l’honnêteté et la sagesse singulières de son esprit. Il favorisait beaucoup le roi et son parti; mais ses hommes ne partageaient pas ses sentimens; c’étaient les plus exécrables fauteurs et complices des factions. Essayant de le détourner de son devoir, ils l’avertissaient souvent, comme par zèle pour son honneur, de défendre la liberté que lui avaient transmise ses ancêtres, et le priaient et suppliaient, au nom de la chose publique, d’abandonner le parti des étrangers, et de suivre les projets des meilleurs hommes de sa nation et de sa famille. Pendant long-temps ils lui donnèrent ces conseils, et d’autres de cette sorte, employant pour le décider diverses ruses; mais ne pouvant ébranler son esprit, fermement attaché au bien, ils excitèrent contre lui la haine de sa province, afin de le forcer à abandonner le parti du roi. Leur méchanceté croissant de jour en jour, comme Coxon aimait mieux souffrir la haine et tous les outrages du peuple que de violer sa foi, ils le firent périr par des embûches. Ainsi cet excellent homme témoigna par sa mort que la domination de son seigneur devait être respectée.
Quelques évêques étaient pleins de zèle pour le service du roi, surtout Edelred, primat d’York ... [h]
FIN DE LA VIE DE GUILLAUME-LE-CONQUÉRANT.
Notes:
[*] La signature « F. G. » figurant à la fin de la « Notice sur Guillaume le Conquérant » [p. viij] et à la fin de la « Notice sur Guillaume de Poitiers » [p. 323] est celle de François GUIZOT. La notice de la Bibliothèque nationale de France (https://gallica.bnf.fr/) concernant cet auteur est la suivante: « Historien et homme d’Etat, François GUIZOT (1787–1874) exerce d’importantes responsabilités politiques sous la monarchie de Juillet. Occupant des fonctions de ministre puis de chef du gouvernement, il généralise l’enseignement primaire, crée la Société d’histoire de France et le service des monuments historiques ».
[1] Histoire littéraire de la France, tom. VII, pag. 168.
[2] Charles-le-Chauve.