A peine cette prière était-elle terminée, la mer devint calme, et la tempête se dissipa. Bientôt les Danois poussés par un vent favorable traversèrent les immenses espaces de la mer, et leurs navires tout brisés par l’ouragan abordèrent sur les côtes des Walgres.
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CHAPITRE VIII.
Comment Rollon vainquit les Walgres, qui voulurent lui résister, ainsi que Rainier, duc du Hainaut, et Radbold, prince de Frise. — De douze navires chargés de vivres et d’autant de vaisseaux remplis de chevaliers, que le roi des Anglais Alstem envoya à Rollon tandis qu’il était en ce pays.
OR les Walgres ayant appris qu’une nation barbare, poussée par la violence de la tempête, venait d’aborder sur leurs côtes, rassemblèrent la multitude des gens de leur pays, et allèrent assaillir le duc Rollon à peine échappé aux fureurs de la mer. Mais lui, se relevant selon sa coutume et marchant contre eux pour combattre, frappa de mort un grand nombre d’entre eux, les envoya dans l’enfer, et les autres, il les mit en fuite, ou les fit prisonniers. Comme il demeura long-temps en ces lieux, dévastant le pays des Walgres, le roi très-chrétien des Anglais, Alstem, le plus distingué de tous les rois par ses vertus, se souvenant de son amitié et du traité par lequel il s’était uni à jamais avec Rollon, envoya à l’illustre duc, dans le pays des Walgres, douze navires chargés de grains, de vin et de lard, et autant de vaisseaux remplis de chevaliers armés. Réjoui de ces dons, Rollon renvoya au roi ses députés enrichis de très-beaux présens, lui adressant en outre mille actions de grâces, et lui promettant par leur entremise qu’il serait toujours son serviteur. Or les Walgres croyant, à raison de la grande quantité de grains qui lui était apportée, que [p. 38] Rollon voulait demeurer à jamais chez eux, appelèrent à eux Rainier au long cou, duc de Hasbaigne et du Hainaut, et Radbold, prince de Frise, et levant une armée dans d’autres contrées, ils allèrent attaquer Rollon. Celui-ci se battit très-souvent contre eux sans la moindre crainte, leur tua beaucoup de milliers d’hommes, mit en fuite Rainier au long cou et Radbold le Frison, et les repoussa dans leurs châteaux. Ensuite il dévasta et livra aux flammes tout le territoire des Walgres. Irrité de leurs attaques, il marcha en toute hâte contre les Frisons et se mit à ravager tout leur pays. Alors les Frisons, rassemblant promptement une nombreuse population, et s’associant une multitude de petites peuplades qui habitaient sur les confins de la Frise, s’avancèrent d’une marche rapide pour aller attaquer Rollon, qui résidait alors sur les bords d’un fleuve, et qui avait aussi réuni ses nombreux bataillons. Mais Rollon et ceux qui étaient avec lui, se voyant menacés de toutes les horreurs de la guerre, mirent les genoux en terre, et portant leurs boucliers en avant, se confiant au tranchant sacré de leurs glaives étincelans, attendirent le signal de la bataille. Les Frisons, jugeant que leur troupe était peu nombreuse, engagèrent un combat qui ne devait pas tourner à leur avantage. Alors les Daces se relevant et s’élançant sur eux, en firent un grand massacre, leur prirent plusieurs de leurs princes et emmenèrent à leurs navires une troupe innombrable de prisonniers. Dès ce moment les autres Frisons, se défiant d’eux-mêmes, devinrent tributaires de Rollon, et obéirent à ses ordres en toutes choses. Après avoir imposé, levé et recueilli un tribut sur la [p. 39] Frise, Rollon fit aussitôt lever dans les airs les voiles de ses navires, et dirigea leurs proues vers les terres de Rainier au long cou, desirant se venger de cet homme, qui avec les Frisons avait porté secours aux Walgres déjà vaincus dans une bataille. Ayant navigué sur la mer, Rollon entra dans le fleuve de l’Escaut, et ravageant sur les deux rives le territoire de Rainier au long cou, il arriva enfin à une certaine abbaye nommée Condat. Rainier lui livra plusieurs combats; mais Rollon sortit de tous ces combats vainqueur et puissant. Le pays fut dévasté, et eut à souffrir toutes sortes de maux de la part des deux armées. Cependant une terrible famine survint, parce que la terre n’était plus déchirée par la charrue. Le peuple fut affligé par la disette, et détruit par la faim et la guerre. Tous désespéraient de leur vie, se voyant privés des alimens qui l’entretiennent. Un certain jour donc, Rainier s’étant placé en embuscade dans l’intention de tomber à l’improviste sur les Daces, ceux-ci s’étant rassemblés de tous côtés, l’enveloppèrent, s’emparèrent de sa personne, malgré sa vive résistance, et le conduisirent enchaîné devant Rollon.
Ce même jour les gens de Rainier, voulant prendre quelques Daces, se cachèrent dans un lieu de retraite, attaquèrent douze des chevaliers de Rollon avec une grande vigueur, et les firent prisonniers. Alors la femme de Rainier, pleurant et se lamentant sur son sort, convoqua ses chefs, et les envoya à Rollon pour lui demander de lui rendre son seigneur en échange de ses douze compagnons d’armes. Rollon ayant reçu sa députation, la lui renvoya sur-le-champ, en disant: [p. 40] « Rainier ne te sera point rendu; mais je lui ferai couper la tête si tu ne me renvoies d’abord mes compagnons, si tu ne me livres en outre tout ce qu’il y a d’or et d’argent dans son duché, sous le serment de la religion chrétienne, et si de plus cette contrée ne me paie un tribut. » Bientôt l’épouse de Rainier, affligée du mauvais succès de sa députation, renvoya à Rollon ses compagnons prisonniers, et lui fit porter tout l’or et l’argent qu’elle put trouver en tous lieux. Elle y ajouta même celui qui appartenait aux autels sacrés et tous les impôts du duché, en faisant serment qu’elle ne possédait ni ne pouvait prélever plus de métal, et en adressant en même temps à Rollon des prières et des paroles de supplication pour qu’il lui rendît son époux. Emu de compassion et touché des paroles de ceux qui l’imploraient en supplians, Rollon fit venir devant lui Rainier au long cou, et lui fit entendre ce langage de paix: « Rainier, duc et chevalier très-redoutable, issu du sang illustre des rois, des ducs et des comtes, quelle offense t’avais-je faite autrefois pour que tu combattisses contre moi avec les Walgres et les Frisons? Maintenant si tu voulais te livrer à tes fureurs, tu n’as plus ni armes, ni satellites; et si tu voulais t’échapper par la fuite, maintenant enlacé dans les fers et captif, tu ne pourrais te sauver. Je t’ai rendu le talion à toi ainsi qu’aux Frisons pour les maux que vous m’avez faits sans aucun motif. Ta femme et tes chefs m’ont envoyé pour toi tout ce qu’ils ont pu ramasser d’or et d’argent. Je te rendrai la moitié de ces dons accumulés, et je te renverrai à ta femme. Maintenant donc [p. 41] calme-toi, apaise-toi; que désormais il n’y ait plus de discorde, mais plutôt qu’il y ait à jamais entre moi et toi paix et amitié. » A ces mots, les jambes de Rainier furent délivrées de leurs chaînes. Aussitôt Rollon s’unit à lui par un traité, l’enrichit de ses dons et de très-grands présens, et lui ayant même rendu la moitié de ceux qu’il en avait reçus, il le renvoya ensuite à sa femme.
CHAPITRE IX.
Comment, l’an du Verbe incarné 876, Rollon arriva à Jumiège et de là à Rouen; et comment l’archevêque Francon lui demanda et en obtint la paix.