LES choses ainsi terminées, les Danois et leur duc Rollon livrèrent leurs voiles au vent, et abandonnant le fleuve de l’Escaut pour naviguer à travers la mer, l’an 876 de l’Incarnation du Seigneur, ils entrèrent dans les eaux de la Seine, poussés par un vent favorable, arrivèrent à Jumiège, et déposèrent le corps de la sainte vierge Ameltrude, qu’ils avaient transporté de Bretagne, sur l’autel de la chapelle de saint Waast, située au delà du fleuve. Cette chapelle a porté jusqu’à présent le nom de cette vierge. Francon, archevêque de Rouen, ayant appris leur arrivée, voyant les murailles de la ville renversées par eux, avec une férocité ennemie, et n’attendant aucun secours qui pût leur résister, jugea qu’il serait plus avantageux de leur demander la paix que de les provoquer par une démarche quelconque à compléter la [p. 42] ruine de la ville. Se rendant donc auprès d’eux en toute hâte, il demanda la paix, obtint ce qu’il desirait, et conclut avec eux un solide traité. Après cela, les Daces empressés dirigèrent promptement vers les remparts de la ville leurs navires chargés de nombreux chevaliers, et abordèrent à la porte qui touche à l’église de Saint-Martin. Considérant, dans la sagacité de leur esprit, que la citadelle de la ville était bien défendue par terre et par mer, et pouvait être aisément approvisionnée avec les épargnes, ils résolurent d’un commun accord d’en faire la capitale de tout leur comté.


CHAPITRE X.

Comment Rollon et les siens étant arrivés le long de la Seine, à Arques, que l’on appelle aussi Hasdans, y construisirent des retranchemens, combattirent contre les Francs, et en ayant tué beaucoup, mirent en fuite Renaud, leur duc; après quoi ils détruisirent le château de Meulan.

ROLLON donc s’étant emparé de Rouen méditait en son cœur artificieux la ruine de la ville de Paris, et s’en occupait avec les siens, semblable à un loup dévorant, et ayant soif, dans sa fureur païenne, du sang des Chrétiens. Détachant alors leurs navire sillonnant les flots de la Seine, ils vinrent s’arrêter auprès de Hasdans, que l’on appelle aussi Arques. Renaud, duc de toute la France, ayant appris l’arrivée inopinée des Païens, se porta au devant d’eux sur le fleuve de l’Eure avec une vaillante armée, et envoya [p. 43] en avant, avec d’autres députés, Hastings, qui demeurait encore dans la ville de Chartres, et qui avait la connaissance de leur langage. Hastings donc se rendit auprès d’eux, en suivant le cours de l’eau, et leur adressa la parole en ces termes: « Holà, très-vaillans chevaliers, apprenez-nous de quelles rives vous êtes arrivés ici, ce que vous cherchez en ces lieux, et quel est le nom de votre seigneur; nous sommes députés vers vous par le roi des Francs. » A ces questions Rollon répondit: « Nous sommes Danois, et tous égaux. Nous venons chasser les habitans de cette terre, desirant nous faire une patrie et la soumettre à notre domination. Mais toi, qui es-tu pour nous parler d’un ton si enjoué? » Hastings répondit alors: « Auriez-vous par hasard entendu parler d’un certain Hastings, qui, exilé de votre pays, arriva en ces lieux avec une multitude de vaisseaux, détruisit en grande partie ce royaume des Francs, et en fit un désert? — Nous en avons entendu parler, reprit Rollon; Hastings en effet commença sous d’heureux auspices, mais il fit une mauvaise fin. — Voulez-vous, leur dit alors Hastings, vous soumettre au roi Charles? — Nullement, répliqua Rollon, nous ne nous soumettrons à personne: tout ce que nous pourrons conquérir par nos armes, nous le ferons passer sous notre juridiction. Rapporte, si tu veux, ce que tu viens d’entendre au roi dont tu te glorifies d’être député. »

Aussitôt Hastings alla redire toutes ces choses à son duc. Pendant ce temps, Rollon et ceux qui étaient avec lui se firent des retranchemens et une redoute [p. 44] en forme de château, se fortifiant derrière une levée de terre et laissant au lieu de porte un vaste espace ouvert, dont aujourd’hui encore on voit apparaître quelques traces. A la pointe du jour les Francs se rendirent à l’église de Saint-Germain, entendirent la messe et participèrent au corps et au sang du Christ. Partant de là à cheval, et voyant sur la rive du fleuve les vaisseaux et tout près d’eux les Daces derrière les retranchemens de la terre qu’ils avaient retournée, ils allèrent attaquer le point qui demeurait ouvert en guise de porte. De l’autre côté les Daces se couchèrent çà et là dans la plaine et se recouvrirent de leurs boucliers, afin qu’on les crût en fort petit nombre. Roland, porte-enseigne de Renaud, et ceux qui marchaient avec lui en avant de l’armée, s’élancèrent vivement sur les Daces par la large ouverture qu’ils avaient laissée libre, et commencèrent à les battre. Mais les Daces se relevant aussitôt, tuèrent en un moment Roland et ceux qui le suivaient. Renaud, Hastings et les autres comtes ayant vu tous ces morts, tournèrent le dos et prirent la fuite très-lestement. Les choses s’étant ainsi passées, Rollon repartit avec ses navires, alla en toute hâte, s’emparer du château de Meulan, et l’ayant renversé, il fit périr par le glaive tous les habitans.


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CHAPITRE XI.

Par quelle perfidie le comte Thibaut acheta à Hastings la ville de Chartres, et comment Hastings lui-même ayant tout vendu, partit en pélerin et disparut.