LE comte Thibaut jugeant qu’il avait rencontré une occasion favorable pour tromper Hastings, le séduisit alors par ces paroles pleines de fausseté: « Pourquoi, homme très-illustre, demeures-tu engourdi par la paresse? Ignores-tu que le roi Charles veut te frapper de mort, à cause du sang des Chrétiens que tu as jadis injustement répandu? Car il se souvient des maux que tu lui as fait souffrir méchamment, et c’est pourquoi il a résolu de t’expulser de son territoire. Ta main, dit-il lui-même, s’entend avec Rollon le païen pour anéantir les Francs. Aussi seras-tu bientôt misérablement anéanti par eux. Prends donc garde à toi, afin que tu ne sois pas puni sans l’avoir prévu. » Effrayé par ces paroles, Hastings vendit tout aussitôt la ville de Chartres à Thibaut, et ayant tout perdu, il partit en pélerin et disparut.
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CHAPITRE XII.
Nouvelle guerre de Renaud, prince de France, avec Rollon, et mort de Renaud. — Du siége de la ville de Paris pendant un an, et de la destruction de la ville de Bayeux, dans laquelle Rollon prit une certaine jeune fille nommée Popa, dont il eut Guillaume et Gerloc, sœur de celui-ci. — Comment l’armée de Rollon massacra les citoyens de la ville d’Evreux, tandis que lui-même assiégeait Paris avec quelques-uns des siens.
RENAUD ne pouvant supporter la honte de sa fuite, rassembla de nouveau une plus grande armée, et alla tout à coup attaquer Rollon. Mais celui-ci marchant à sa rencontre, fit périr quelques-uns de ses hommes par le glaive, et les autres ayant pris honteusement la fuite, il les poursuivit; Renaud lui-même tomba mort, percé d’un trait par un certain pêcheur de la Seine qui s’était donné à Rollon. Alors Rollon levant les ancres, fit force de rames vers Paris, mit le siége autour de cette ville, et y fit conduire du butin enlevé de tous côtés. Tandis qu’il demeurait en ce lieu, des éclaireurs arrivèrent, lui annonçant que la ville de Bayeux était dénuée de défenseurs, et pouvait être prise très-facilement, sans que le vainqueur, quel qu’il fût, eût aucun risque à courir. Aussitôt retirant ses navires du siége, Rollon fit voile vers Bayeux en toute hâte. S’étant emparé de cette ville, il la détruisit en partie et massacra ses habitans. Il prit aussi dans cette ville une très-noble jeune fille, nommée Popa, fille de Bérenger, homme illustre; peu de temps après il s’unit avec elle, à la manière des Danois, et [p. 47] il eut d’elle son fils Guillaume et une fille très-belle nommée Gerloc. Cette ville étant ainsi à peu près détruite, Rollon retourna en toute hâte vers Paris. Tandis qu’il s’occupait avec des beliers et des machines à lancer des pierres, il envoya une armée de chevaliers contre la ville d’Evreux, afin qu’ils eussent à la renverser, et à faire périr son évêque nommé Sibor et toute sa population. Les chevaliers y étant arrivés, et n’ayant pas trouvé l’évêque, qui s’était enfui, massacrèrent tous les citoyens, et retournèrent auprès de leur duc avec un très-grand butin. Aussi les peuples de la France étaient-ils effrayés de tous ces faits: les uns payaient tribut à Rollon, et les autres lui résistaient.
CHAPITRE XIII.
De Elstan [5], roi des Anglais, qui envoya des députes à Rollon lui demander du secours contre des rebelles, et reçut de lui ce secours. — Comment Rollon, revenant d’Angleterre, après avoir vaincu les Anglais, selon le vœu de leur roi, enrichi de très-grands dons et conduisant des auxiliaires, détacha les comtes de son armée et les envoya promptement, et par eau, les uns sur le fleuve de la Seine, les autres sur la Loire, les autres sur la Gironde, pour faire dévaster les provinces intermédiaires.
TANDIS que ces choses se passaient, arrivèrent des députés du roi des Anglais, Elstan, portant à Rollon de très-instantes prières pour qu’il allât le secourir au plus tôt. En effet certains rebelles, prenant les armes, avaient conspiré contre lui. Rempli de compassion [p. 48] pour les maux que ce roi souffrait, et de plus attendant peu de résultat du siége de la ville de Paris, tant à raison de la difficulté de s’en approcher, qu’à cause de l’extrême abondance des vivres dans la ville, Rollon abandonna le siége et se rendit en Angleterre. Y étant arrivé, il attaqua les rebelles, les réprima avec sévérité, et recevant d’eux des otages, il les remit sous le joug de leur roi. De là ayant rassemblé de nouveau une multitude de jeunes gens d’élite, et emportant de très-grands présens qu’il reçut du roi, il retourna en France, et détachant aussitôt les comtes de son armée, il les envoya par eau, les uns sur le fleuve de la Seine, d’autres sur celui de la Loire, d’autres sur celui de la Gironde, pour qu’ils eussent à dévaster les provinces intermédiaires. Lui-même se rendit ensuite à Paris, recommença le siége de cette ville, et se mit à dévaster le territoire de ses ennemis.