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CHAPITRE XIX.

Comment Rollon distribua le pays à ses hommes, releva les églises détruites et les murailles des cités, et vainquit les Bretons révoltés contre lui.

LE huitième jour de son expiation, Rollon, s’étant dépouillé de ses vêtemens sacrés, commença par distribuer verbalement le territoire qu’il avait acquis, et en fit don à ses comtes et à ses autres fidèles. Or les Païens voyant leur duc devenu chrétien, abandonnèrent leurs idoles, et, prenant des noms chrétiens, s’empressèrent d’un commun accord pour recevoir le baptême. Ensuite Robert, duc des Francs, ayant heureusement terminé les choses pour lesquelles il était venu, s’en retourna joyeusement en France.

Cependant Rollon ayant fait en grande pompe tous les préparatifs de noce, épousa, selon les rits chrétiens, la fille du grand roi, que nous avons déjà nommée. Il donna toute sécurité à tous les peuples pour ceux que voudraient venir résider sur son territoire. Il distribua le pays à ses fidèles en faisant des divisions au cordeau, fit élever de nouvelles constructions sur cette terre depuis long-temps déserte, la peupla et la remplit de ses chevaliers et d’étrangers. Il accorda au peuple des droits et des lois immuables, consenties et promulguées du consentement des chefs, et les força à vivre en paix les uns avec les autres. Il releva les églises entièrement renversées, et répara les temples que les Païens avaient détruits. Il [p. 56] reconstruisit aussi les murailles et les fortifications des cités, et en fit faire de nouvelles, Il soumit aussi les Bretons rebelles, et avec les denrées prises chez eux, il pourvut à la subsistance de tout le royaume qui lui avait été concédé.


CHAPITRE XX.

De la loi qu’il publia pour que nul n’eût à prêter assistance à un voleur. — Histoire d’un paysan et de sa femme, qu’il ordonna de pendre à une potence, à cause d’une serpe et d’un soc de charrue qui avaient été volés.

APRÈS cela, Rollon publia une loi dans les limites du pays de Normandie, pour que nul n’eût à prêter assistance à un voleur, ordonnant que, s’ils venaient à être pris, tous les deux seraient pendus à la potence, Or, il arriva peu de temps après, dans le domaine de Longuepète, qu’un certain agriculteur, voulant se reposer, quitta son travail et rentra dans sa maison, laissant dans son champ ses traits avec sa serpe et le soc de sa charrue. Sa femme, aussi malheureuse qu’insensée, enleva tous ces objets à son insu, voulant faire une épreuve au sujet de l’édit du duc. Le paysan étant retourné dans son champ et n’y trouvant plus ses effets, demanda à sa femme si elle les avait pris. Elle le nia, et le paysan alla trouver le duc, lui demandant de lui faire rendre ses outils. Touché de compassion, le duc ordonna d’indemniser cet homme en lui donnant cinq sous, et de faire rechercher le fer dans toute la population des environs. Mais tous [p. 57] ayant été délivrés par le jugement de Dieu, on en vint à faire arrêter la femme du paysan, et, à force de coups, on l’amena à se déclarer coupable. Le duc dit alors au paysan: « Savais-tu auparavant que c’était elle qui avait volé? » Et le paysan répondit: « Je le savais. » A cela le duc ajouta: « Ta bouche te condamne, méchant serviteur; » et il ordonna aussitôt de les pendre tous les deux à la potence.