Comment une certaine portion de l’armée de Rollon monta sur une certaine montagne, et comment Ebble, comte du Poitou, se cacha dans la maison d’un foulon pour éviter les Normands.

OR une certaine portion de l’armée de Rollon fuyant devant les Francs qui la poursuivaient, arriva aux Loges, et monta sur le sommet d’une certaine montagne. Ebble, comte du Poitou, venant trop tard pour le combat, apprit que les Païens avaient occupé les hauteurs de cette montagne. Il les poursuivit aussitôt, et afin qu’ils ne pussent lui échapper, il investit avec ses chevaliers tout le tour de la montagne; mais au milieu de la nuit, les Normands faisant irruption de vive force au travers du camp des Francs, échappèrent ainsi au péril qui les menaçait. Ebble [p. 51] apprenant que Rollon allait se précipiter sur ses compagnons, se glissa dans la maison d’un certain foulon, et y demeura caché toute la nuit, tremblant de frayeur. Au point du jour, les Francs ayant reconnu que les Païens leur avaient échappé, pressèrent leurs chevaux de leurs éperons, et se mirent à leur poursuite. Les ayant atteints, ils n’osèrent cependant les attaquer, attendu que les Païens s’étaient fortifiés comme dans un camp en s’entourant de cadavres d’animaux, qu’ils avaient couverts de sang; ainsi n’ayant pu réussir dans leur expédition, les Francs prirent aussitôt la fuite, et les Normands, s’étant sauvés, allèrent avec joie retrouver leur duc Rollon.


CHAPITRE XVII.

Comment Rollon, étant enflammé de fureur et continuant de plus en plus à opprimer et à dévaster la France, le roi Charles lui donna sa fille et tout le territoire maritime, depuis la rivière d’Epte jusqu’aux confins de la Bretagne, et même la Bretagne entière pour qu’il y trouvât de quoi vivre, attendu que le territoire ci-dessus désigné était ravagé et abandonné, sous la condition qu’il se ferait chrétien. — Comment le roi, Robert, duc de France, les autres grands et les évêques jurèrent que ce pays serait possédé à perpétuité par Rollon et par ses héritiers; et comment Rollon ne voulant pas baiser le pied du roi, ordonna à un de ses chevaliers de le baiser.

IRRITÉ de ses malheurs et enflammé de fureur par la mort de ses chevaliers, Rollon rassembla tous ceux qui lui restaient pour continuer à faire du mal aux Francs, et les excita à faire les plus grands efforts [p. 52] pour venger leurs compagnons, en dévastant et ruinant de fond en comble tout le pays. Que dirai-je de plus? Semblables à des loups, les Païens pénètrent de nuit dans les bergeries du Christ, les églises sont embrasées, les femmes emmenées captives, le peuple massacré; un deuil général se répand en tous lieux: enfin, accablés de tant de calamités, les Francs portent leurs plaintes et leurs cris de douleur devant le roi Charles, s’écriant tous d’une voix unanime que par suite de son inertie le peuple chrétien périra entièrement sous les coups des Païens. Le roi, vivement touché de leurs plaintes, fait venir l’archevêque Francon, et l’envoie en toute hâte vers Rollon, lui mandant que, s’il veut se faire chrétien, il lui donnera tout le territoire maritime qui s’étend depuis la rivière d’Epte jusqu’aux confins de la Bretagne, et de plus sa fille nommée Gisèle. Francon s’étant chargé de ce message et se mettant aussitôt en voyage, se rend auprès du Païen, et lui expose l’objet de sa mission. Le duc ayant, de l’avis des siens, accepté ces offres avec empressement, renonce à ses dévastations, et accorde au roi une trève de trois mois, afin que dans cet intervalle la paix puisse être établie entre eux par un solide traité. Au temps fixé, arrivent au lieu désigné et que l’on appelle Saint-Clair, d’une part le roi avec Robert, duc des Francs, au delà de la rivière d’Epte, d’autre part et en deçà de la même rivière, Rollon, entouré de ses compagnies de chevaliers. Alors les messagers ayant, couru alternativement des uns aux autres, la paix se conclut entre eux par les bienfaits du Christ; Rollon jura par serment fidélité au roi; le roi lui donna sa fille et le [p. 53] territoire ci-dessus désigné, y ajouta encore la Bretagne pour lui fournir des moyens d’existence; et les princes de cette province, savoir, Béranger et Alain, prêtèrent aussi serment à Rollon: car ce territoire maritime, que l’on appelle maintenant Normandie, depuis long-temps en proie aux incursions des Païens, était alors tout couvert de grands bois et languissait inculte, sans que la serpe ni la charrue le fissent valoir. Le roi avait d’abord voulu donner la province de Flandre à Rollon pour lui fournir des moyens de subsistance; mais Rollon ne voulut pas l’accepter, à raison des obstacles que présentaient les marais. Rollon n’ayant pas voulu baiser le pied du roi, au moment où il reçut de celui-ci le duché de Normandie, les évêques lui dirent: « Celui qui reçoit un tel don, doit s’empresser de baiser le pied du roi. » Mais Rollon leur répondit: « Jamais je ne fléchirai mes genoux devant les genoux de quelqu’un, ni ne baiserai le pied de quelqu’un. » Cependant se rendant aux prières des Francs, il ordonna à un de ses chevaliers de baiser le pied du roi; et le chevalier saisissant aussitôt le pied du roi, le porta à sa bouche, et, se tenant debout, il le baisa, et fit tomber le roi à la renverse. Alors il s’éleva de grands éclats de rire et un grand tumulte dans le petit peuple. Du reste le roi Charles, Robert, duc des Francs, les comtes et les grands, les évêques et les abbés engagèrent au patrice Rollon, par le serment de la foi catholique, leur vie et leurs membres et l’honneur de tout le royaume, jurant qu’il tiendrait et posséderait le territoire ci-dessus désigné, qu’il le transmettrait à ses héritiers, et que, dans la série des [p. 54] années à venir, ses descendants l’occuperaient et le feraient cultiver de génération en génération. Ces choses étant noblement terminées, le roi retourna dans ses terres, et Rollon et le duc Robert partirent pour la ville de Rouen.


CHAPITRE XVIII.

Comment, l’an du Verbe incarné 912, Rollon et son armée reçurent le baptême, et Rollon donna une portion de son territoire aux églises les plus vénérables avant d’en faire la distribution entre les grands, et comme quoi il donna Brenneval à Saint-Denis l’Aréopagite.

EN conséquence, l’an 912 de l’Incarnation du Seigneur, Rollon fut baptisé par l’évêque Francon, de la source bénite dite de la Sainte-Trinité. Le duc Robert le présenta sur les fonts du baptême et lui donna son nom. Après qu’il eut été baptisé, Rollon demeure dans ses vêtemens pendant sept jours, durant lesquels il honora Dieu et la Sainte Eglise par les présens qu’il leur offrit. Le premier jour, il donna une très-grande terre à l’église Sainte-Marie de Rouen, le second jour à l’église Saint-Marie de Bayeux, le troisième jour à l’église Sainte-Marie d’Evreux, le quatrième jour à l’église de Saint-Michel l’Archange, placée au haut d’une montagne en dépit des périls de la mer; le cinquième jour à l’église de Saint-Pierre et Saint-Ouen dans le faubourg de Rouen; le sixième jour à l’église de Saint-Pierre et Saint-Achard de Jumiège; et le septième jour il donna Brenneval avec toute ses dépendances à Saint-Denis.